La propagande occidentale en Asie du Sud-Est –une véritable « Success story »
Andre Vltcheck analyse la « success story » de la propagande occidentale en Asie du Sud-Est, depuis l’endoctrinement apporté par des agents occidentaux, la suppression de tout contenu « subversif » des librairies et l’abattage, souvent littéral, de quelque manière de penser alternative ou socialiste que ce soit.

Tout est fait de manière totalement éhontée. Ceux ne faisant pas partie de ce monde ne pourraient même pas imaginer une conception si « parfaite ».

Vous vous rendez dans votre club, dans mon cas le Foreign Correspondant Club of Thailand (FCCT, club des envoyés spéciaux étrangers de Thaïlande), et immédiatement se tend vers vous le long bras de l’endoctrinement.

Vous vous installez confortablement dans un fauteuil, et très vite vous voilà pleinement servi. On vous instruit, on vous dit quoi penser et comment formuler ou modifier vos idées.

On vous montre de temps en temps des films sur la « corruption et l’immoralité » en Chine. On vous encourage à participer à des débats publics où il s’agit, entre autres choses, de démolir le président anti-occident des Philippines.

Bien que dernièrement le Moyen Orient et en particulier la Syrie soient aussi mis en avant.

Bien sûr, ce qui est proposé dans des lieux tels que le FCCT est le point de vue occidental, ou concrètement un assortiment de points de vue occidentaux allant du conservateur au ‘libéral’. Le club se situe en Asie, au cœur de l’Asie du Sud-Est, mais très peu d’asiatiques sont invités à prendre la parole, sauf les quelques Thaïlandais versés dans l’art de penser occidental. Ou des agents occidentaux comme le Dalaï Lama, bien sûr –ces gens-là peuvent venir quand ils le souhaitent !

Pas la peine d’espérer entendre « l’autre point de vue » – vous ne tomberez jamais sur des intervenants comme des penseurs communistes ou des écrivains de Chine continentale, ou encore d’universitaires pro-Duerte ou d’activistes des Philippines.

La plupart des Thaïlandais qu’on trouve au FCCT sont en fait ceux qui offrent des services de soutien aux gourous occidentaux des médias dominants : interprètes, accompagnateurs, serveurs et aussi quelques membres du personnel administratif.

Ce n’est pas le lieu pour que des asiatiques fassent la leçon aux occidentaux à propos de l’Asie ; c’est là où les Occidentaux apprennent aux asiatiques comment penser en général, et que penser à propos de leurs propres pays en particulier.

Au même étage que le FCCT, juste au bout du couloir moquetté, se trouvent les bureaux de la BBC, de la NBC et de plusieurs autres medias occidentaux importants . ‘Le Penthouse’ du Maneeya Center Building de Bangkok est en fait un complexe de propagande auto-suffisant.

Et ce soir il offre une projection gratuite (pour nous, les membres) d’un documentaire américain titré Salam Neighbor, à propos de l’énorme camp de réfugiés Za’atari en Jordanie, qui accueille près de 80000 réfugiés, situé à quelques kilomètres à peine de la frontière syrienne.

Le prospectus du FCCT annonce ouvertement : « En partenariat avec l’Ambassade américaine à Bangkok et l’American Film Showcase ».

Un fonctionnaire de l’ambassade américaine présente le film. Il est aussi sponsorisé (ouvertement) par le Département d’État américain.

Le FCCT est plein à craquer. La bière coule à flot. Les gens applaudissent docilement à chaque discours d’ouverture. Personne ne semble relever l’ironie : le ministre étranger de l’Empire présentant un événement au club de correspondants étrangers dans la ville la plus importante d’Asie du Sud-Est.

Personne ne blague là-dessus, pas un sarcasme. Les gens des médias sont bien disciplinés. Oublié « Salvador » d’Oliver Stone – il s’agit d’un tout autre temps.

On sent une certaine gêne. Jamais on n’assiste à une véritable confrontation idéologique. Les gens connaissent leur place. Ils sont tous très conscients de ce qu’ils doivent dire, et de comment agir. Mais plus important encore, ils savent quoi écrire.

 

Au FCCT à Bangkok, ce sont surtout des blancs et leurs amis ceux qui peuvent prendre la parole (photo par Andre Vltchek)

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Le film est court, seulement quelque 75 minutes, et il est vraiment prévisible. Il n’est pas complètement mauvais. La photographie est bonne, et il ne comporte que très peu d’erreurs factuelles, peut-être parce qu’il ne propose finalement que peu de faits. Les réalisateurs sont ‘politiquement corrects’ : ils pleurent de temps à autres, en particulier lorsqu’ils interagissent avec des enfants réfugiés.

C’est plein de clichés, comme : « …des habitants du camp nous ont ouvert leurs cœurs et leurs maisons ».
Mais il présente aussi plusieurs scènes clairement prévisibles, apparaissant sur les téléviseurs dispersés dans tous les coins du FCCT, avec une régularité glaçante. En voici un, par exemple : des gosses jouent à des jeux-vidéo de guerre violents. Un des gamins commente soudain :

« Oui, et ça c’est le drapeau du régime d’Assad… Ils me donnent des munitions et des armes… »

Nous sommes alimentés de propagande molle ‘bien-intentionnée’ et bien filmée. Pas un mot à propos du rôle essentiel et monstrueux de l’Occident dans la guerre syrienne. Rien non plus à propos du fait que le camp Za’atari est l’un des camps d’entraînement pour les pro-occident les plus extrêmes et les organisations terroristes pro-Golfe.

À la fin du film, je décide de participer à la session de questions-réponses.

Quelque peu sarcastique, je félicite les deux réalisateurs ayant été envoyés en Thaïlande grâce aux impôts des Américains. Je fais mention aussi de quelques films que j’ai réalisés dans des camps de réfugiés, dont le tristement célèbre et brutal Dadaab sur la frontière du Kenya et de la Somalie. Puis je demande, de but en blanc :

« Saviez-vous que les réfugiés syriens ne sont autorisés à raconter qu’un seul pan de l’histoire ? Je connais très bien le camp Za’atari. Là-bas, tout comme dans les camps pour réfugiés syriens situés dans la région kurde d’Irak, les Syriens sont filtrés et, à moins qu’ils ne se déclarent contre le président Assad, ils n’ont aucune chance de voir leur demande traitée et de recevoir de l’aide. »

Les visages contrariés des propagandistes occidentaux vétérans me fixent maintenant directement. Les apparatchiks de l’ambassade américaine gardent leur sang-froid. Ce sont des professionnels et ils perdent rarement leur calme.

Mais les gens des médias sont scandalisés. J’exagère mon accent russe et je mentionne Tele Sur d’Amérique latine comme l’une des chaînes pour lesquelles j’ai fait des films. Comment osé-je ? Ne connais-je donc pas ma place ? Un non-occidental apprenant le monde à un leader d’opinion occidental !

Je conclus :

« La plupart des réfugiés syriens n’essaient pas d’échapper à leur gouvernement. Ils fuient l’horreur de la guerre, commencée et soutenue par l’Occident et ses alliés dans le Golf et ailleurs. »
Le silence est maintenant complet.

Alors, une femme, une dame thaï locale, apparemment issue de la classe moyenne supérieure et élevée en Occident, s’approche du microphone et demande avec un charmant gloussement :

« Je veux visiter le camp Za’atari en début d’année prochaine. Je ne sais pas pourquoi, parce que je ne sais rien du Moyen Orient… mais peut-être que je peux faire quelque chose pour les réfugiés, non ? Et peut-être apprendrai-je quelque chose ? »

« Et peut-être prendre quelques selfies, » pensé-je.

Très vite je commence à me sentir malade et fuis littéralement les lieux.

 

Les réalisateurs étatsuniens de « Salam Neighbor »
au FCCT à Bangkok (photo par Andre Vltchek)

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La totalité de l’Asie du Sud-Est est emprisonnée dans l’étroite camisole de force de la propagande occidentale et japonaise pro-occidentale. Cependant, les médias dominants et la manière dont ils disséminent la propagande occidentale n’est pas le seul exemple de comment fonctionne cette camisole de force.

À peu près toutes les grandes librairies sérieuses (du moins celles qui vendent des livres en anglais) ont déjà été « vaincues » par Kinokuniya, une espèce de FNAC japonaise. Kinokuniya est à la vente de livres en Asie du Sud-Est ce que Carrefour est à la vente de produits alimentaires. Elle opère en Indonésie, en Malaisie, en Thaïlande et à Singapour ; ses magasins sont élégants et épurés. Mais à moins de vouloir acheter quelque chose de grand public, vous serez vraiment désappointé, voire choqué, par ce que vous trouvez (ou ne trouvez pas) en rayons.

Il va sans dire que dans ces boutiques, on pourra toujours trouver des centaines de livre de propagande anti soviétique consternante, comme ceux du prix Nobel de littérature Svetlana Alexievich. Mais essayez de trouver un grand écrivain mexicain de gauche comme Elena Poniatowska et vous serez déçu !

Et ne songez même pas à trouver la plupart des grands (mais communistes) penseurs comme Jose Saramago, Dario Fo ou Harold Pinter (ces trois auteurs ont aussi eu le prix Nobel de littérature, mais sont profondément haïs par le régime). Si vous avez de la chance, vous trouverez un ou deux livres de chacun d’eux, mais pas plus.

Peut-être trouverez-vous aussi une ou deux pièces de Bertolt Brecht. Je l’ai cherché à Bangkok et n’en ai trouvé qu’une – « Galilée ».

Dans les librairies d’Asie du Sud-Est, vous pouvez trouver “tout ce que vous pouvez manger” comme propagande antichinoise, anti-communiste, mais à part Mo Yan, pas un seul livre d’aucun vrai grand romancier ou poète communiste moderne chinois.

Bien sûr, vous ne devriez même jamais tenter de trouver quelque « contenu offensant » ; et par offensant, je veux dire sarcastiquement critique envers ce que l’Occident a implanté et soutenu dans cette partie du monde – religion, néocolonialisme, monarchisme, voire même des structures féodales locales qui se cachent souvent derrière des termes tels que « cultures »…

En Indonésie, la situation est absolument ridicule. Là, toutes les librairies décentes ayant surgi après l’abdication de Suharto ont littéralement disparu. Par la suite, Kinokuniya “a modifié” ses opérations à Jakarta, et ne vend présentement que de la fiction populaire, quelques classiques Penguin et d’autres trucs grand public similaires.

M. Ariff, un membre de l’équipe marketing de Kinokuniya, Place Senayang à Jakarta, expliquait :
« L’arrangement des rayons doit être le même que dans notre magasin de Singapour, mais le management indonésien décide quoi vendre ici. »

Et comme ils décident ! Comme on s’y attend, beaucoup de livres sur Adolf Hitler (une figure historique très populaire en Indonésie), dont son ‘best seller’ (du moins à Jakarta) « Mein Kampf ». Juste à côté, plusieurs rayons emplis de propagande anticommuniste de la pire espèce.

L’Indonésie a toujours été, depuis 1965, un champion en Asie du Sud-Est du lavage de cerveau de la population.

On pourrait bien sûr rétorquer qu’il y a quelques chaînes locales de librairies, vendant des livres exclusivement dans les langues de l’Asie du Sud-Est. Cependant, l’offre y est très limitée. Franchement, il n’y a pas une culture de traduction de grande qualité des livres de cette partie du globe, et le nombre de titres publiés dans les langues locales est relativement faible.

Même le romancier indonésien le plus proéminent, Pramoedya Ananta Toer, m’a un jour avoué que, alors qu’il traduisait « La Mère » de Maxime Gorky en Bahasa Indonesia (« Ibunda »), il avait utilisé la traduction néerlandaise pour son travail, ainsi que son ‘intuition’ tout en parcourant le texte original russe (il ne parlait pas vraiment le russe, comme il l’a admis).

A la librairie de Jakarta Kinokuniya on trouve le Mein Kampf
et de la propagande anti-communiste (photo par Andre Vltchek)

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Après des décennies de grands efforts, l’endoctrinement intellectuel occidental de l’Asie du Sud-Est est maintenant presque achevé.

Cela a été partiellement accompli à travers ‘l’éducation’, en finançant des bourses pour étudiants et en offrant des financements conditionnels aux professeurs et autres ‘universitaires’ indonésiens, thaïs et malaisiens.

La propagande occidentale est aussi distribuée ‘avec succès’ grâce à la ‘culture’. Les ‘centres culturels’ occidentaux, qui sont souvent (bizarrement) les seuls lieux offrant des ‘beaux-arts’ dans la plupart des villes locales, mettent clairement en avant leur agenda impérialiste européen et nord-américain (comme je l’illustre vivement dans mon dernier roman « Aurora »).

Les élites ici sont presque totalement asservies au business étranger et aux intérêts politiques. Le patriotisme n’est qu’un mot à la mode, sans substance aucune.

Il n’existe pas d’autre partie au monde plus déconnectée de l’opposition idéologique et physique à l’impérialisme occidental que l’Asie du Sud-Est.

Les conséquences du lavage de cerveau total occidental sont dévastatrices : la totalité de l’immense Asie du Sud-Est est incapable de produire de grands penseurs, écrivains, réalisateurs ou scientifiques. Il n’y a que quelques maigres exceptions en Thaïlande (dont un romancier important Chart Korbjitti) et en Indonésie (le peintre politique Djokopekik, un ancien prisonnier politique durant le régime fasciste de Suharto, décrit par mon ami australien, l’artiste George Burchett, comme « une fusion locale explosive entre Diego Rivera et Picasso »).

D’autres parties pauvres du monde, dévastées ou complexes, regorgent littéralement d’armées entières d’écrivains, de réalisateurs et d’intellectuels géniaux : du Nigéria au Liban, de l’Iran au Mexique.

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À l’exception du Vietnam (et jusqu’à un certain point, du Laos), l’Occident a littéralement déraciné toutes les manières de pensées communistes et socialistes, ainsi que l’internationalisme. Ça a été fait brutalement, bien que tout en massacres et purges organisées. Des centaines de milliers de gauchistes, peut-être des millions, ont été tués rien qu’en Indonésie, après le coup de 1965.

30% de la population a été assassinée par les militaires de Suharto au Timor Oriental, après que le mouvement de gauche FRETLIN gagne l’indépendance au Portugal et conséquemment prenne le pouvoir lors d’élections équitables et transparentes. En Thaïlande, les communistes ont été brûlés vifs dans des barils de pétrole.

Le meurtre et la disparition des communistes ont eu lieu en Malaisie, à Singapour et aux Philippines.
Dans plusieurs pays, dont l’Indonésie, la totalité de « l’idéologie communiste » est encore officiellement bannie.

Après la destruction de l’internationalisme, de l’anti-impérialisme, du communisme et de l’intellectualisme, l’Asie du Sud-Est se vit inoculer des formes étrangères conservatrices de religion, mâtinées de consumérisme, de « valeurs familiales traditionnelles » et d’individualisme grotesquement extrême.

Simultanément, et déjà depuis des années et des décennies, cette partie du monde est devenue vraiment connue, voire tristement célèbre, pour le tourisme sexuel et pour les armées « d’expatriés » à la recherche d’un style de vie facile et bon marché. Dans le processus, ils arrivent à formater les « cultures » locales, à désintellectualiser cette partie du continent.

Alors que Pékin et Tokyo attirent, comme des aimants, d’innombrables universitaires, penseurs et créateurs étrangers de qualité, l’Asie du Sud-Est est en général assiégée par, pour le moins, un type très différent d’étrangers.

Pourquoi sont-ils si à l’aise ici ? C’est grâce au « grand respect » dont ils jouissent en Asie du Sud-Est juste parce qu’ils sont blancs, peu importe leur âge ou leurs réalisations. Ce respect provient du clair endoctrinement des locaux, du mensonge prononcé, répété des milliers de fois (surtout indirectement), comme quoi la culture occidentale est supérieure et, en fait, la plus grande au monde.

Et pour mettre encore plus à l’aise les Européens et les Nord-Américains ici : en Asie du Sud-Est, quasiment toutes les doctrines de base disséminées par la propagande occidentale, ainsi que les germes les plus primitifs des idéologies capitalistes et de droite ont été historiquement acceptés, tolérés et même dûment répliqués.

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Pour le milieu universitaire local, seul compte le sceau d’approbation de l’Occident (ou du Japon). Aussi, l’Asie du Sud-Est oublie en quoi consistent réellement le patriotisme et l’indépendance.

La plupart des journaux de l’Asie du Sud-Est n’ont pas de « correspondants à l’étranger » dans des lieux lointains. Presque toutes leurs informations internationales viennent directement des agences occidentales mainstream comme Reuters, AFP et AP. Il ne semble pas y avoir une seule faille par laquelle, au moins, quelque information alternative d’opposition puisse entrer et influencer les masses.

Demandez dans les rues de Bangkok, Jakarta ou Kuala Lumpur à propos de la coopération « Sud-Sud » et vous récolterez des regards vides. On pensera que vous parlez d’une nouvelle application pour téléphone portable ou alors d’une chaîne de fast food. Et que sont les BRICS, la maçonnerie ?

Alors que les librairies sont ruinées pour l’essentiel, les cinémas commerciaux offrent une sélection soigneusement choisie (plus c’est vide, mieux c’est) de « blockbusters » hollywoodien et de films d’horreurs locaux.

Les formes d’art locales, dont le traditionnel théâtre politique en Indonésie (ketoprak), sont « démodées » dernièrement, comprendre: mises sur la touche, rendues totalement hors de propos, passées sous silence.

Les rares clubs de films d’art et d’essai, comme celui sur la River City à Bangkok, sont estampillés à l’entrée avec des autocollants d’institutions culturelles américaines et européennes (‘sponsors’).

Un vendeur d’art espiègle, dans une galerie près du club de cinéma de River City, vient tout récemment d’oser exposer une peinture représentant Obama, avec deux odieux missiles pendouillant entre ses jambes.

Mais on lui a apparemment demandé de retirer cette pièce provocatrice, juste avant la projection officielle du film qui était sponsorisé par l’ambassade de Turquie à laquelle ont participé plusieurs diplomates occidentaux. « Venez avec moi dans le stock et je vous montrerai, » m’a-t-il soufflé, comme s’il me proposait du matériel pornographique illégal ou des drogues.

L’Œuf ou la Poule ? – le conservateur du Musée d’Art de Singapour
(photo par Andre Vltchek))

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Voici peut-être l’exemple le plus parlant de « comment ça se passe » ; c’était il y a quelques années dans les locaux de l’Institut Goethe de Jakarta. Les conservateurs avaient décidé d’exposer de vieilles photographies de l’époque du « Solidarnosc » polonais, quand, durant une manifestation dans la ville de Gdansk, les forces de sécurité avaient ouvert le feu sur les manifestants.

L’exposition était organisée, sans honte, dans la capitale de l’Indonésie, d’où le ‘communisme’ est ouvertement banni, où des millions d’individus ont été massacrés pendant le coup d’État soutenu par les États-Unis en 1965, et où la totalité de l’immense archipel a été irrémédiablement pillée et dévastée par les multinationales, les entreprises de minage locales et les cartels d’abattage. L’extrême ultra-capitalisme cauchemardesque règne et ruine l’Indonésie depuis des décennies, mais c’était Gdansk que l’Allemagne avait décidé de montrer au public indonésien !

Une poignée de gens tués par les communistes, il y a de ça des décennies, en Pologne, était commémorée et présentée au public indonésien. Bien sûr l’institut culturel allemand n’aurait jamais envisagé monter une exposition commémorant le massacre de masse de communistes par les forces génocidaires indonésiennes pro-occidentales.

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Maintenant, en Asie du Sud-Est on ne sait pas grand-chose à propos de la Russie, et presque rien sur la Chine (sauf ce que les démagogues occidentaux veulent que l’on sache). L’Afrique, y compris l’Afrique du Sud, se trouve sur une autre planète ; il en va de même pour l’Amérique latine. Seules les élites locales peuvent se permettre de voyager loin, et ces gens-là sont loyaux envers leurs maîtres occidentaux et les doctrines officielles ; ils ne diront jamais la vérité, ne feront jamais tanguer le bateau de la désinformation.

La population locale en général en connaît plus sur la pop nord-américaine ou sur le foot européen que sur les pays voisins. Les pauvres d’Asie du Sud-Est sont maintenus dans l’ignorance totale à propos des tentatives en Amérique latine de construire des sociétés justes et égalitaires. Leurs connaissances à propos de Cuba, de la Bolivie, du Venezuela ou de l’Équateur sont proches de zéro.

Bien sûr, il est juste impossible de discuter, en Asie du Sud-Est, de la récente réélection du MPLA en Angola (un événement d’une importance extrême au niveau mondial, l’Angola étant l’un des symboles des crimes colonialistes de l’Occident contre l’humanité, ainsi que du pillage néocolonial). Impossible aussi de parler de Cuba et de son internationalisme ici, encore moins de la coalition des pays qui maintenant se dressent fièrement, déterminés, contre l’impérialisme occidental.

Et le Moyen-Orient ? Il se limite complètement au problème palestinien, et même ce point n’est abordé que dans l’Indonésie et la Malaisie à prédominance musulmane. L’autre ‘lien’ sur le Moyen Orient est la haine injectée artificiellement contre le président Assad, qui est accusé d’être trop ‘laïque’ et trop ‘socialiste’ (bien sûr, ce sont là de grands ‘crimes’, totalement indignes d’éloge).

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En Asie du Sud-Est, l’Occident est clairement victorieux. Il a parfaitement ‘neutralisé’, ‘pacifié’, endoctriné et asservi intellectuellement cette grande (et par le passé diversifiée) partie du monde.
Heureusement cette situation ne durera pas toujours, et même pas trop longtemps.

Les Philippines et le Vietnam reprennent rapidement leurs esprits, de plus en plus déterminés à ne pas subir les diktats de l’Occident.

Mais l’Indonésie a souffert un retard majeur, après le ‘coup légal’ dans la plus pure tradition contre le gouverneur progressiste de Jakarta ‘Ahok’, qui a été diffamé puis emprisonné sur la foi d’accusations complètement irrationnelles et étranges comme quoi il aurait ‘insulté l’Islam’ (des accusations si étranges que même les linguistes locaux l’ont défendu, mais le verdict était ‘politique’ et n’avait rien à voir avec la justice). Son vrai ‘péché’ : Ahok a essayé de mettre en place au moins certains éléments de socialisme dans son pays encore désespérément fasciste. Il a failli. D’autres pourraient essayer à nouveau, bientôt.

En attendant, la Chine et la Russie font de grandes avancées dans la région. La ‘crème’ locale regarde, attentivement. La majorité des élites du Sud-Est asiatique a toujours été à vendre, depuis des siècles, à l’exception bien sûr de celles du Nord-Vietnam.

Alors que la coalition anti-impérialiste devient plus forte et plus riche, il pourrait y avoir de sérieux changements d’avis dans un avenir proche, à la tête de plusieurs pays d’Asie du Sud-Est. Même le communisme pourrait finalement redevenir légal, mais seulement s’il arrive à disséminer des financements, des bourses et des subventions substantielles.

Si c’est le cas, alors les débats uniformes du FCCT de Bangkok pourraient finalement devenir divers et vibrants.

L’Occident, bien sûr, travaillera très dur pour empêcher tout cela d’arriver.

 

Andre Vltchek est philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. C’est l’auteur du roman révolutionnaire Aurora et de plusieurs autres livres.

Traduit de l’anglais par J.-N. Pappens pour Investig’Action

Source: Journal Neo

Tag(s) : #géopolitique, #liberté d'expression
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