
Cet été, les Russes n’ont pas pris de vacances. Après avoir incendié nos forêts, ils s’en prennent désormais au fondement, à la source même de nos autosatisfactions les plus intenses : notre grand jeu-concours quinquennal, dont le démocratisme fait frissonner la terre entière.
« Entre ingérence et fausses accusations, la présidentielle française menacée », alerte La Montagne. « Si on ne fait rien, l’élection peut être faussée ». On imagine mal, a priori, qu’un scrutin présidentiel puisse être manipulé, surtout dans une démocratie aussi translucide que la nôtre. Pourtant, les faits sont là. Il ne se passe pas un jour sans que sur les réseaux sociaux, nos candidats les plus en vue soient victimes de propos désobligeants, frisant parfois la moquerie : « Gabriel Attal, millionnaire sans jamais avoir travaillé » ; « pur opportuniste » ; « un gamin formaté, jamais confronté à la réalité du pays », etc.
Autant dire une avalanche de contrevérités manifestes, tablant sur la naïveté du public et distillées par des bots sans scrupules : « Raphaël Glucksmann est totalement grillé, en naufrage total » ; « charisme d’une limace gluante »… Il faudrait être soit aveugle, soit d’une mauvaise foi extrême pour ne pas voir, derrière tant de supercherie, l’ombre palpable d’une main étrangère.
Panique au Kremlin
Ce que Poutine veut à toute force, c’est nous polariser. En effet qu’adviendrait-il de notre pays, si les Français cessaient d’être du même avis sur tout ? Ou pire encore, si leurs candidats n’avaient pas tous le même programme ? C’est simple, nous ne serions plus en démocratie. Et c’est justement ce qu’il recherche.
« Son véritable intérêt est d’éviter à tout prix la contamination démocratique qui peut venir de ses voisins », révèle la revue de l’Institut Polytechnique, car pour lui, « c’est une question de survie ».
L’une de nos poutinologues les plus affûtées a des révélations à nous faire
Mais d’où vient cette focalisation, cet acharnement quasi hystérique contre la France ? Pourquoi nous ? Depuis le 14 juillet dernier, le maître du Kremlin est bel et bien en mode panique. Macron est devenu son cauchemar, son obsession, sa phobie.
Le réveil de l’Europe
Il faut dire que pour sa dernière fête nationale, notre disrupteur en chef a mis les petits plats dans les grands, et nous a gratifiés d’une de ces initiatives visionnaires dont il a le secret. Même en fin de mandat, honni par les neuf dixièmes de la population, il trouve encore la force d’innover : « Pour la première fois », claironne Le Figaro, « des soldats ukrainiens ont défilé sur les Champs-Élysées, aux côtés de militaires des 37 pays de la « coalition des volontaires » et sous les yeux de Volodymyr Zelensky ».
C’est une véritable Révolution startupnationale à laquelle nous assistons. On comprend mieux la fébrilité de Poutine : il ne s’attendait pas à un tel réveil stratégique.
« Ce défilé agit comme une douche froide pour les stratèges moscovites », confirme MarkoVidovic, collaborateur zélé de la presse participative [1]. « L’unité inébranlable de la coalition internationale prouve que la solidarité est le seul outil efficace pour contrer l’agression russe. Tant que le rugissement des Mirage arborant le drapeau ukrainien résonnera au-dessus des Champs-Élysées, la tyrannie n’aura aucune chance [sic]. C’est un signal fort au Kremlin : le pari de la fracture européenne a échoué ».
C’est, mot pour mot, ce que nous rêvions d’entendre.
Rancœurs polonaises
On perçoit malgré tout, çà et là, quelques grincements dans l’euro-unanimisme. « Entre l’Ukraine et la Pologne, une brouille vieille de plus de 80 ans refait surface », révèle Marianne. Comment ces deux pays, soudés jusque ici par une haine commune du collectivisme, ont-ils pu en arriver là ?
Il se trouve que sans vraiment penser à mal, Zelensky a eu l’idée de réinhumer en grande pompe ce qu’il est convenu d’appeler une figure controversée de la Seconde Guerre mondiale, autrement dit un collaborateur nazi, supporter notoire de la Waffen-SS : un geste fort, visant à redorer l’image du peuple ukrainien dans ces heures difficiles. Emporté par l’ivresse mémorielle, notre Churchill 2.0 s’est empressé d’affubler, dans la foulée, un régiment ukrainien du nom de Héros de l’UPA – « une organisation accusée d’avoir massacré plus de 100 000 Polonais », rapporte France Info, sans entrer davantage dans le détail.
Selon le site franco-polonais Geopolitica, « l’UPA commence les massacres de civils polonais de Volhynie en avril 1943, d’abord sporadiquement ». Jusque-là, rien de bien grave. « Les hommes de l’UPA avaient participé à la Shoah par balles, et ont donc l’expérience des massacres de masse », ce qui est plutôt un point positif. En toute logique, « ils appliquent des techniques similaires à celles que les nazis utilisèrent contre les Juifs ». Si on y réfléchit, quoi de plus naturel ?
Mais « vue de Pologne, l’action de l’UPA s’apparente à du nettoyage ethnique », et « est considérée comme un génocide », lit-on avec effarement dans Le Huffington Post. Il s’agit bien évidemment d’une appréciation pour le moins partisane, ethnocentrée, et pour tout dire typiquement réactionnaire. Si à une certaine époque, le fait de massacrer 100 000 personnes pouvait sembler surprenant, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Heureusement, les perceptions ont évolué.
Chez nos jeunes la parole se libère, et s’ouvre sur le monde
Pourtant, il n’en a pas fallu plus pour que les Polonais s’engouffrent dans la brèche. « Même si l’intention est de promouvoir un discours anti-russe, la glorification de formations responsables d’un génocide ne manquera pas de susciter une vive opposition au sein de l’opinion publique polonaise », déplore Euractiv. Contrairement aux démocraties avancées comme la France, où il n’y a pas d’opinion publique à proprement parler, certains ex pays de l’Est sont aujourd’hui encore prisonniers du populisme, englués dans l’imaginaire de l’homme de la rue. D’où leur incapacité manifeste à aller de l’avant.
Les ravages de l’ultraconservatisme
Cela peut sembler incroyable mais bien qu’appartenant à l’Union européenne, les habitants de ces régions vivent dans le passéisme. Il n’a échappé à personne, par exemple, qu’ils n’aiment pas les Allemands autant que nous. On observe même, chez beaucoup de Polonais, une sorte de blocage vis-à-vis du nazisme. Pour des raisons assez obscures, ils ont du mal à se faire une image positive de cette période. Certes, un cinquième de leur population a été exterminé, et leur capitale a été presque entièrement anéantie sous les bombes, mais comme on dit, c’est le prix de la liberté : pendant cinq précieuses années, ils ont échappé à l’autoritarisme soviétique. Comment ont-ils pu l’oublier si vite ?
On ne s’étonnera donc pas si sur le plan des valeurs, ils en sont restés au stade pré-européen : « faible adhésion des électeurs aux droits LGBT+ », dénonce, sur Euradio, le think tank Confrontations Europe. « Lenteur des avancées », « aucune disposition contre les discours de haine »… Et pour finir, l’impensable : « la Constitution polonaise définit le mariage comme l’union entre un homme et une femme ». Qui aurait pu soupçonner, en plein cœur de notre Europe, un tel degré d’ignorance ?
Pendant un moment, les Polonais étaient pourtant parvenus à remonter dans notre estime, en prenant l’initiative d’exclure les Russes des commémorations de la libération d’Auschwitz – ce qui est somme toute assez logique, puisqu’ils en sont les premiers responsables : jusqu’à leur arrivée en 1945 ce camp fonctionnait parfaitement bien, d’ailleurs le gouvernement français de l’époque y avait envoyé avec succès plusieurs dizaines de milliers de pensionnaires, y compris des enfants. « La Russie aura besoin d’un temps extrêmement long et d’une très profonde introspection pour revenir dans les salons du monde civilisé », concluait avec justesse le directeur du musée.
Les Polonais paraissaient s’engager, enfin, sur la voie du progrès et de la raison. Mais cela ne pouvait pas durer, et il aura suffi d’un rien pour qu’ils retombent dans le conservatisme.
Un jeu dangereux
Il n’y aurait guère plus à en dire, si ces polémiques d’un autre âge ne faisaient pas, malheureusement, le jeu du Kremlin. « Cette brouille entre l’Ukraine et la Pologne a tout pour réjouir la Russie », se désole Le Huffington Post, qui note une « montée du sentiment anti-ukrainien dans la population, et l’essor de l’extrême droite alors que des législatives sont prévues en 2027 ».
Sous couvert d’antinazisme, la bête immonde est de retour. L’ukrainophobie est à nos portes. « La direction polonaise commet une erreur critique qui brise l’unité occidentale », s’étouffe MarkoVidovic, et « les déclarations émotionnelles concernant les événements historiques ambigus du passé [sic] témoignent d’une priorité donnée au populisme intérieur ».
Comment protéger nos amis ukrainiens de la menace populiste ? Heureusement, Bruxelles a trouvé une solution : « l’UE veut désormais refuser le statut de réfugiés aux hommes ukrainiens en âge de combattre ». Dorénavant, ils ne seront plus forcés d’aller chercher refuge dans des pays d’ultra-droite. Grâce à nous, ils vont enfin pouvoir réaliser leur rêve : mourir pour l’Union européenne.
Toutefois, une incertitude demeure : ne s’agirait-il pas d’une forme de discrimination à l’égard des réfugiés ukrainiens ? « Certainement pas », nous rassure le commissaire européen Magnus Brunner. « C’est quelque chose que les Ukrainiens nous ont demandé de faire ». Pouvons-nous décemment leur refuser cette ultime faveur ?
Attention aux raccourcis trompeurs
On nous a longtemps présenté l’hitlérisme comme une mouvance plutôt ancrée à droite, résolument incompatible avec nos valeurs. Mais l’exemple de nos frères ukrainiens nous a permis d’évoluer dans nos ressentis, et de repenser nos certitudes : à les voir lutter pour la démocratie tout en glorifiant à tout va des criminels contre l’humanité, on s’aperçoit que la contradiction entre les deux n’est pas aussi radicale qu’on aurait pu le craindre.
Sous bien des aspects, la Großeuropa des années 40 ne différait guère de celle d’aujourd’hui. De l’Espagne à la Roumanie, nous ne faisions qu’un autour des dirigeants berlinois, dont les objectifs étaient clairs : combattre le totalitarisme, et répandre la démocratie (ce n’est pas pour rien s’ils combattirent quoi qu’il en coûte la barbarie soviétique, et se sacrifièrent pour sauver nos valeurs).
Loin du populisme et des fausses promesses, l’idéologie nazie s’apparente plutôt, sur le plan intérieur, à une forme de centrisme, luttant à perdre haleine contre les clivages, les émotions négatives et les pensées limitantes. Ni de droite ni de gauche, c’est un mélange subtil de régression sociale et d’innovations sociétales, qu’on est en train de redécouvrir peu à peu. Une mesure aussi porteuse d’espoir que l’aide à mourir – qui chez nous, vient seulement d’être adoptée après des décennies de tergiversations réactionnaires – était déjà en vigueur, et même très en vigueur, sous un 3e Reich déjà à la pointe de l’inventivité.
En effet, quoi de plus égoïste que de vouloir vivre ? Surtout quand ont sait que l’euthanasie permettrait d’économiser 1,4 milliard d’euros par an, comme l’annonçait avec gourmandise Le Point du 08/02/2025. Une manne d’autant plus bienvenue que pour maximiser sa résilience, Zelensky vient de réclamer une rallonge de 70 milliards, et que nous nous demandions justement où les trouver. Comme toutes les idées du gouvernement, cette nouvelle loi fait d’ailleurs un tabac auprès des Français, d’après TF1. C’est vrai que si on y pense, qu’est-ce que la mort changerait à notre vie ?
On comprend mieux le succès du german way of life dans la plupart des eurodémocraties de l’époque, et tout particulièrement en France, où l’abnégation et le souci de l’Autre sont pour ainsi dire une seconde nature. D’ailleurs, il suffit de se poser les bonnes questions : François Mitterrand aurait-il servi avec autant de zèle le gouvernement de Vichy, si ç’avait été un gouvernement de droite ?
Le retour des extrêmes
De l’avis général, nous vivons un moment de bascule. Pour la première fois dans notre histoire, les nouvelles qui nous parviennent d’Allemagne sont préoccupantes : sans qu’on sache pourquoi, « une partie croissante de l’électorat se tourne vers un parti qui conteste le soutien à l’Ukraine, les sanctions contre la Russie, l’ancrage de l’Allemagne au sein des valeurs occidentales et, plus largement, le projet européen » (Le Monde, 18/09/2026).
Comble de tout, des porosités nauséabondes se font jour entre l’ultra-droite de l’AFD et l’ultra-gauche du BSW, qui convergent dans dans un anti-bellicisme d’une rare violence. C’est la fameuse collusion des extrêmes que nous redoutons depuis tant d’années, et le naufrage de l’idéal centriste incarné par Friedrich Merz, dont l’impopularité flirte désormais avec les 90 %. [2]

C’est d’autant plus injuste qu’il a su insuffler au pays un élan progressiste, dont les Allemands commencent déjà à ressentir les effets : « les retraités sommés de retourner travailler pour sauver le système », titre Le Journal de l’Économie du 07/09/2026. Son programme, basé sur le triomphe de la volonté, bouscule les immobilismes : repousser l’âge légal de départ à 67 ans d’ici 2031, puis si possible à 70 ans. « Nous ne sommes tout simplement plus assez productifs », martèle Merz, qui qualifie lui-même ses réformes d’ « antidote contre le poison de l’autoritarisme ». À moins de vouloir nier que le travail rend libre, on ne peut que lui donner raison.
Merz n’en garde pas moins à l’esprit, comme nous tous, la situation sur le front de l’Est. Et ce qui l’obsède, c’est la même chose que nous : sauver l’Ukraine de la dénazification. Son idée de (re)faire de l’armée allemande « l’armée la plus puissante d’Europe » n’a pas manqué de susciter un frisson nostalgique dans la presse française (« Une Allemagne mieux armée est une bonne nouvelle pour l’Europe », se souvient avec émotion Le Monde), mais semble malheureusement avoir produit l’effet inverse en Allemagne : sur quelque 300 000 jeunes contactés, la Bundeswehr n’a recruté de janvier à mai que 530 volontaires (Le Figaro, 27/06/2026).
Où est passé le soldat allemand que nous avons connu ? De toute évidence, il a basculé dans la droite extrême.
Sauver ce qui peut l’être
Pour toute démocratie, c’est le défi numéro un : comment survivre à une élection ? Lorsque suite au scrutin présidentiel de 2024, la Roumanie a failli « céder aux sirènes d’un rapprochement vers l’est » au lieu de « s’ancrer solidement à l’ouest dans l’espace euroatlantique » (comme nous l’expliquait Le Monde du 02/12/2024), il a suffi d’annuler le scrutin, et de jeter en prison le candidat arrivé en tête, pour restaurer l’État de droit.
L’idéal, bien sûr, serait qu’il n’y ait pas eu de scrutin du tout. Mais ce n’est pas toujours aussi simple qu’on pourrait le croire. En Syrie par exemple, il a fallu plus de dix ans de guerre pour parvenir à une transition démocratique, consistant à remplacer un président élu par le leader d’un groupe terroriste. C’est également grâce à la guerre si l’Ukraine est devenue aujourd’hui ce que BHL nomme le laboratoire du futur des démocraties, c’est-à-dire un pays où les élections sont interdites par la loi martiale depuis quatre ans et demi (il est vrai que les partis d’opposition étant interdits eux aussi, cela n’a plus énormément de sens d’organiser un vote). [3]
« Dans une guerre comme celle-ci, des élections en tant que telles sont un risque énorme », tranche Zelensky. En France, nous sommes face au même questionnement : étant donné l’ampleur des menaces qui pèsent sur notre démocratie, pouvons-nous nous offrir le luxe d’une élection ?
L’ennui c’est que tout le monde n’a pas la chance, comme les Ukrainiens, d’être en pleine débâcle militaire. Comment faire pour zapper la présidentielle de 2027, si la guerre avec la Russie n’est prévue que pour 2030 ? Néanmoins, tout n’est peut-être pas perdu : « ne cédons pas à l’esprit rampant du défaitisme », adjure Macron, et surtout, « ne baissons pas l’échine ».
On a beaucoup glosé sur la primaire du PS : « Primaire sociale-démocrate à 15 euros : un scrutin censitaire qui n’augure rien de bon », grommelle Libération. Mais en même temps, le score stratosphérique obtenu par Raphaël Glucksmann montre que tout est possible, pourvu qu’on y mette le prix. On peut penser ce qu’on veut des résultats de cette primaire, mais force est de reconnaître que le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne doivent rien aux pulsions populistes…
Est-ce que réduire au maximum le nombre de votants ne serait pas, dans le fond, notre dernière chance de sauver la démocratie ?
Et est-ce que rétablir le suffrage censitaire ne serait pas, pour tout dire, une vraie initiative de gauche ?
NOTES
[1] Il est rassurant de voir que face à l’invasion de la webosphère par les propagandistes pro-Kremlin, nous pouvons encore compter sur un solide contingent de propagandistes pro-Élysée – en particulier dans les colonnes de Mediapart, quotidien phare de la rébellion pro-gouvernementale.
[2] Cette dégringolade historique n’a bien évidemment rien à voir avec le vote des électeurs, mais résulte de publications sur les réseaux sociaux, qui tentent d’attiser des clivages. Pour France 24, Moscou est sans équivoque « le suspect numéro un », pour la simple et bonne raison que « s’il n’y a pas de preuves irréfutables d’une implication russe, il n’y a aucune autre explication plausible ».
[3] En revanche, on ne peut que trouver préoccupante cette manie qu’ont les dictatures d’organiser des élections à tout bout de champ. Avec Poutine ce ne sont que votations et référendums à n’en plus finir (Crimée, Donbass, etc.). Pour Kaja Kallas, qui nous représente d’autant mieux qu’elle n’a jamais été élue par qui que ce soit, la coupe est pleine et les dernières législatives en Russie constituent clairement « un revers majeur pour la démocratie ».
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