À quelques heures de la finale de la Coupe du monde de football opposant l'Espagne et l'Argentine, Gregory méditait sur l'incertitude du sport.

S'il fallait défendre l'Argentine…

 

 

D’abord, se débarrasser de Riolo (et donc de Praud). Le brillant Dany arrière-pense si fort qu’il blanchit tous les sujets qu’en conquistador il aborde. On a compris : ce ne sont pas tant les mérites de la race argentine qui l’inspirent que ce qu’elle exprime en miroir de celles, avec un s, des Frenchies. Nappé d’une sauce indigestement roustanienne (voir au sujet de Neymar les différences de discours entre Riolo et Roustan). Le mec de droite. Qui trouve qu’en fainéante France rien ne fonctionne, que les Schleuhs, les Rosbeefs et les Bataves travaillent plus et mieux. Et qu’à présent il y a encore pire que le paresseux et assisté français de souche à fustiger : le Gaulois d’Île-de-France, le « récent », le de papier, comme ils disent.

Des Argentins (ben oui « des », pas tous) ont beau négrophober, ça ne fera pas d’eux des aryens. Même pas vraiment des blancs.

De mats « Méteks », aurait pu rapper Akhenaton.

Des « Sarrasins », écrira aujourd’hui un droitardé en boucle sur WhatsApp.

Certitude : aucun identitaire français attaché à la survie de la race européenne ne se réjouirait si sa fille lui ramenait Carlos Tevez.

Et les Gatti, Tarantini, Gallego, Burruchaga, Passarella et Valdano de mon enfance, étaient-ils blancs pour les blancs ? Pour un Redondo, joli garçon bourgeois surdoué, combien de faces d’Indiens aussi brunes que burinées ? Maradona se définissait comme « une cabecita negra » (une petite tête noire), descendant d’Italiens pauvres et d’une lignée de Guaranis.

Durant un live avec Agüero, un internaute dit que la sélection sénégalaise est la réserve de l’équipe de France. L’ancien gendre de Maradona se fend la poire. Warf warf. Indignations. Vitupérations. Mais personne pour rire de ce joueur à face de manga surnommé « Kun » par ses propres grands-parents parce que, comme Neymar, il ressemble à un personnage de dessin animé JAPONAIS !

Public joke de supporter de PSG : Marquinhos fait marocain et Di Maria algérien.

En termes de mépris de race, pour les Italiens au stade Olympique, le soir de la finale en 1990, les Argentins n’étaient pas blancs. Ils voisinaient avec les Napolitains. Tout au fond du trou.

Pas besoin de trouver les Bleus pas français ni de recourir à Borges ou au tango pour supporter l’Argentine. Je le prouve.

Argentina 78, la madeleine de Protche.

Platoche himself confessa qu’au Monumental, après le but de Luque, synonyme d’élimination de la France, il avait « ressenti une joie immense d’être au milieu du terrain, avec ces supporters argentins qui chantaient leur hymne, “Vamos a ganar”, avec leurs milliers de petits confetti, tous les gens qui sautaient… C’était un moment fabuleux. Je tournais la tête partout pour regarder. Je me disais, j’y suis, c’est beau, c’est magnifique. »

Tous les footballeurs rêvent d’avoir un public comme celui de l’Argentine, le seul vrai douzième homme du monde.

Je rappelle, comme disent les YouTubeurs éloquents, que dans les années 90, la banlieue supportait plus l’OM que PSG et que les couleurs de ce même OM les inclinaient davantage vers l’Argentine que vers Israël.

Je rappelle n°2 qu’en 2022 à Paris, l’ancien rugbyman international argentin Federico Martín Aramburú a été assassiné par un identitaire français.

Manu Key : « L’amour nous a déjà rayés comme le maillot de l’Argentine ».

En 1978, organisatrice de la compétition, l’Argentine sous dictature marque bien trop de buts et vole un peu la World cup aux Néerlandais, avec la complicité objective de la FIFA, pour complaire à Videla, le larbin local du Trump de l’époque.

Huit ans plus tard, avec et sans les mains, Diego fait l’amour aux Anglais et pleurer de joie vengeresse les damnés de la terre en (dé)troussant symboliquement la coloniale Angleterre.

En 1978, el Flaco Menotti, homme de gauche et esthète, puisque natif de Rosario, a emmené à la victoire l’Albiceleste de la junte militaire.

Et le peuple argentin a chanté ET Mario Kempès ET Diego Maradona.

Comme il chante aujourd’hui Lionel Messi.

Traduction d’un investissement individuel et familial, social et financier, et pourtant aussi intime, métaphysique, spirituel, psychologique, psychanalytique, pathologique, poétique et politique dans le football. Bien au-delà des seules passion ou ferveur, dont les Argentins ne sauraient être les exclusifs récipiendaires. Un football qui n’est pas loin de se révéler contre-révolutionnaire à l’usage. Perversement et paradoxalement cathartique. Ces supporters argentins se doutaient bien qu’en 78 le régime s’approprierait leurs lancinants chants exaltés, leurs lâchers de papelitos et leur bariolé patriotisme. Comme ils avaient capté en 86 que l’allégorique victoire de Diego n’allaient pas déclencher la Reconquista. Et qu’ils continueraient à se faire aménager structurellement par les plans pourris du FMI et saigner par leurs propres leaders libéraux alignés sur l’école économique dite de Chicago et donc sur Washington.

Un match de foot, c’est comme un concert de rap : ça canalise, sublime et déplace les colères légitimes.

On prête indument à Jaurès un mot que Sankara et Maradona auraient pu prononcer : la patrie est le bien de ceux qui n’ont rien.

Comme tous les hommes sur terre, les Argentins feraient mieux de faire la révolution plutôt qu’aller au stade et de croire aux lendemains qui chantent plutôt qu’en Diego et son Messi.

Mais d’ici là…

D’ici là, il y a la revanche du Boca contre River et surtout le Classico de Rosario, le plus important de l’univers (et de ses environs). La haine et l’amour qui s’y échangent et en quels termes fleuris on s’y invective. Pas sûr que la négrophobie argentine soit plus intense que l’exécration et la détestation qu’éprouvent certaines « canailles » du Central envers « les lépreux » partisans des Nyuls. Et réciproquement.

Las Malvinas, mi amor.

Hors le génie, qu’est-ce qui distingue Lautaro de Diego ?

Pourquoi les blancs de Ligue 2 que sont les Argentins n’auraient pas le droit, pour gagner un match dont ils ne sont pas les favoris, d’agir comme Mohamed Ali dopé par Malcolm X : by any means necessary ?

De vexer, de bousculer, de déstabiliser, de provoquer, de pénétrer les cerveaux adverses pour les désorienter ?

Serait-ce parce qu’il était noir qu’Ali avait le droit d’humilier Joe Louis en le décrétant Oncle Tom ? De dégueuler Sonny Liston et Smoking Joe Frazier en les trouvant laids car plus foncés que lui ? De blanchir George Foreman à Kinshasa en le belgiquant à cause de son clebs ?

Tout le monde a le droit de trash talker sauf les Argentins.

Combien de cons de mon âge, sur les réseaux, au second degré, se paluchent d’une main sur le génie stratégique d’Ali et, au premier, pour avoir l’air de gauche, dénoncent de l’autre les provocations racistes de ces « négrophobes » Argentins ?

Il y a plus de Mohamed Ali en Maradona qu’en Pelé.

Dans le chef d’œuvre de Paolo Sorrentino La main de Dieu, après les deux buts du siècle, un vieil avocat napolitain élégamment gauchiste explique au jeune héros que Maradona a restauré l’honneur de tous les pays pauvres, salutairement humilié les impérialistes et rendu le sourire au Tiers-monde.

Des Américains juifs ou des Israéliens avec le maillot de l’Argentine, à moins que ce ne soient des Argentins juifs (ils sont 400 000) ont insulté les joueurs égyptiens. Pire : un drapeau israélien à été déployé dans une tribune pendant Argentine-Égypte.

Et de la même façon qu’un tifo « Free Palestine » au Parc fait d’Auteuil une tribune antisémite, ce drapeau a transformé les Argentins en « sionistes ».

Ok, mongoliens enfants et petits-enfants de boomers que vous êtes.

L’Argentine a reconnu en 2010 l’État de Palestine dans les frontières de 1967.

Un peu avant la France, donc.

Milei et Messi peuvent bien s’acoquiner avec Netanyahu et Trump si ça leur chante, à jamais l’équipe d’Argentine est celle du Sud, des pauvres, des inexaucés, des privés de souveraineté, des raclos victimes des grands propriétaires et des multinationales.

À l’attention des influencés qui se prennent pour des influenceurs : la page wikipédia ne suffit pas pour (se) raconter racialement l’histoire de l’Argentine.

Un pays qui, j’allais dire par définition, a quand même beaucoup moins de sang africain ou asiatique sur les mains que la France.

Pier Paolo Pasolini :

« Quels sont les meilleurs dribbleurs du monde et les meilleurs buteurs ? Ce sont les Brésiliens (nda, quelques lignes plus loin, il associe tous les Sud-Américains, et donc les Argentins à sa démonstration). Et leur football est donc un football de poésie : d’ailleurs, tout est basé chez lui sur le dribble et le but. Le “catenaccio” (cadenas) et le jeu en triangle est un football de prose : en effet, il est basé sur la syntaxe, c’est-à-dire sur le jeu collectif et organisé : autrement dit, sur l’exécution raisonnée du code. Son seul moment de poésie c’est la contre-attaque ; avec le but en prime (qui comme nous l’avons vu, ne peut être que poétique). En définitive, le moment poétique du football paraît être (comme toujours) le moment individualiste (dribble et but ou même passe inspirée). Le football en prose est celui qui dépend d’un système (le football européen). »

Les poètes argentins ont déglingué les prosateurs britanniques à Atlanta comme au Mexique il y a 40 ans.

Magistrale leçon stratégique que la demie Angleterre — Argentine de cette année.

Sur le plan physique, guerre asymétrique, comme on dit sur LCI : les Argentins sont plus courts sur pattes et souvent plus âgés.

Un premier quart d’heure d’autant plus détestable que planifié : coups de hanches, de genoux et d’épaules superflus, systématiques et inutiles poussettes dans le dos, distraits écrasages de pieds, chambrettes, vexations, injures, discussions incessantes, interpellations. Pas pour intimider. Pour forcer la nature des nigauds Anglais et les précipiter dans le fatal combat de rue.

Entrepris mentalement par Paredes en tout début de match, Bellingham a fini par s’en prendre à Messi. Et y a laissé ses nerfs.

Même les Français ont été moins tartes, truffes et niais contre le Paraguay.

C’est pourtant écrit. Par espoir au début et désespoir ensuite, l’Argentine finit toujours par pourrir le match. C’est propre à eux de faire du sale, comme dirait Lino.

Les supporters parisiens ne se grandirent pas en traitant Platini de cocu en 1983, lorsqu’il vint avec la Juve faire match nul en C2 au Parc, mais ils l’ont touché et donc possiblement amoindri ce jour-là.

Après la mi-temps, les Anglais passés à l’attendrisseur, place au jeu. Et là, pardon, une démonstration. Harcèlement des porteurs, agressif contre-pressing, disciplinés replacement et déploiement sur la largeur du terrain, duels remportés au sol comme dans les airs. Englués, Kane et Jude, les deux seuls footballeurs anglais, ne sortaient plus de leur surface. Au point que Tuchel a cru bon de faire entrer des tours de défense, pour qu’ils redeviennent dangereux devant plutôt qu’utiles derrière.

Pour sa dernière représentation, Messi, comme à chaque match de ce tournoi, glisse peu à peu sur l’aile droite, abandonnant la direction du jeu pour celle de l’attaque. À la surprise générale, Scalonni fait entrer De Paul, qui a trente minutes dans les jambes, pour numéro-dixer… Deux centres millimétrés du même amènent malgré elle la défense anglaise à se regrouper pour faire nombre dans l’axe. Et donc à s’échancrer sur sa gauche. Là où passera Messi pour trouver Lautaro.

Réductible ni à Otamendi ni à Di Maria, pas plus qu’à Romero ou à Pastore, ou même à Maradona et Messi, l’Argentine est comme Céline, il lui « manque quelques haines ». L’écrivain en avait besoin pour achever son œuvre. C’est le carburant préféré des Argentins. Qui a ouvert l’autobiographie de Saint Diego le sait.

Grégory Protche

Tag(s) : #Gregory Protche, #Foot, #Argentine, #Royaume Uni
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