La conscience philosophique (russe) de Staline

À titre d’introduction
à la soirée de samedi 20 septembre

L’hégélianisme en acte de Staline
contre l’universel abstrait

Jean-Pierre Martin
Extrait de Propagande 9 - à paraître : octobre 2025

 

      Le Staline de Domenico Losurdo est évidemment un livre d’histoire, d’histoire politique essentiellement, mais le fait que l’auteur soit un philosophe, grand connaisseur de la philosophie classique allemande et notamment de Hegel, n’est pas sans avoir quelque influence sur sa façon d’aborder son objet d’étude. Dans le chapitre 3, notamment, Domenico Losurdo consacre une vingtaine de pages à l’action de Staline qu’il analyse comme se déployant en opposition à « l’universel abstrait », ce qui ferait de Staline un parfait hégélien qui, sans doute beaucoup plus consciemment que monsieur Jourdain, saurait se prémunir d’un écueil rédhibitoire pour un révolutionnaire, à savoir l’utopie et l’irréalité.

      Mais avant de développer ce commentaire, nous voudrions évoquer deux « événements » philosophiques, sans doute connus en tant qu’ils sont identifiés mais de façon le plus souvent superficielle, dont Staline est le « héros », voire, dans un cas, le héraut.

      En dehors du mouvement communiste international, dont il fut le chef pendant près de 30 ans, politiquement mais aussi doctrinalement, Staline est connu des philosophes pour avoir fait l’objet d’un traitement philosophique remarqué à deux reprises, de manière très différente et dans des termes originaux et même inattendus. Ce sont, à notre connaissance, les deux seuls cas où il acquiert une véritable dignité philosophique, dans le premier cas comme acteur de l’Histoire et de son sens, et dans le deuxième cas, comme théoricien du marxisme crédité par un philosophe prestigieux d’un geste philosophique d’une portée non négligeable.

      Alexandre Kojève, alors que dans le cadre de sa réflexion au long cours sur la fin de l’Histoire et ses modalités de réalisation et de reconnaissance avait été amené à ériger la figure de Napoléon et l’Etat-Empire napoléonien après la bataille d’Iéna en 1806, en pivot de la fin de l’Histoire, déclare lors d’une conférence le 4 décembre 1937 qu’il s’était trompé et que finalement « l’homme de la fin de l’Histoire, ce n’était pas Napoléon, mais Staline… »

      Le deuxième événement philosophique concerne le débat entre philosophes marxistes et surtout communistes, dans le cadre de ce qu’il était convenu d’appeler la « déstalinisation », sur la différence entre la dialectique idéaliste de Hegel et la dialectique matérialiste de Marx, notamment autour de concepts qui ne pourraient pas être conservés par les marxistes, comme la négation de la négation, du fait de leur irréductible contamination idéaliste. Il s’agit évidemment de l’hommage appuyé que rend sur cette question Althusser à Staline, philosophe « perspicace » et même « génial ».

Pour en savoir plus :

La conscience philosophique (russe) de Staline

 

LA PHILOSOPHIE ET LE PARTI COMMUNISTE

 Extrait de 
Tyrants at work, Philosophy and Politics in Alexandre Kojève,
publié par Marco Filoni et Massimo
Palma, 2024

 

Alexandre Kojève

Édité par Rambert Nicolas
Traduit et annoté par Emma Guillet¹

 

       Le Parti Communiste Pansoviétique² – qui est le parti au pouvoir en URSS aujourd’hui – bataille, comme chacun le sait, à la fois sur le front économico-politique et sur le front culturel: il mène une lutte contre la culture bourgeoise au nom de la culture prolétarienne. Cela touche, entre autres, la philosophie. Aux yeux du PC, seule la philosophie matérialiste marxiste serait capable d’exprimer la vision du monde de la nouvelle couche dirigeante et d’une nouvelle culture; toute autre philosophie serait vouée à la destruction. Chacun sait également que cette destruction ne s’opère pas seulement au moyen d’un dépassement, par la voie des idées, mais passe aussi par la voie administrative, fermeture de chaires à l’université, relégation de philosophes, interdiction d’ouvrages etc.³ 

        Quel rapport la philosophie non-marxiste, non-matérialiste doit-elle entretenir avec cet aspect de la politique du parti au pouvoir? Il pourrait sembler, au premier abord, que la réponse se trouve dans la question elle-même: ce rapport ne peut être que négatif. Il me semble cependant que les choses ne sont pas aussi simples. 

        La «politique philosophique» du Parti communiste a, sans le moindre doute possible, des répercussions funestes sur les philosophes russes vivant à notre époque. Elle prive ceux qui sont restés en URSS de lecteurs et de disciples; quant à ceux qui sont forcés de résider hors de ses frontières, elle les arrache à leur culture natale: l’une et l’autre situation nuisent incontestablement à la création philosophique. 

        Pourtant, si nous sommes enclins à aborder avec quelque scepticisme le sentiment anti-bolchevique du propriétaire spolié de son bien ou du ministre privé de son portefeuille, ne devrions-nous pas, par souci de cohérence, appliquer aussi ce scepticisme au rejet «philosophique» des événements qui se sont produits en Russie de la part de tous ceux qui ont, à cette occasion, perdu leur rôle de meneur réel ou supposé dans le domaine des idées? Personne n’irait affirmer (en tout cas, pas ouvertement) que le système économique de l’URSS est mauvais pour la seule raison qu’il prive un certain nombre de personnes de leur situation privilégiée ou bien que la politique du Parti Communiste ne vaut rien car certains acteurs politiques n’y prennent pas part. Pourtant, ne sommes-nous pas au même niveau quand nous affirmons que la «politique philosophique» est nécessairement mauvaise puisqu’elle gêne l’activité d’un certain nombre de philosophes? Il me semble que si nous voulons établir la valeur des manifestations de la vie d’un peuple qui compte des millions de personnes et mène, de surcroît, une vie historique intense, alors nous ne devons pas la déduire des intérêts et de la vision des choses de quelques personnes particulières – quelle que soit l’importance ou l’estime qu’elles nous semblent mériter. Nous appliquerons ce principe général à la philosophie. Tout ce qui arrive aujourd’hui en URSS est si important et si nouveau que même la politique culturelle et «philosophique» du PC ne saurait être jugée à l’aune des valeurs à notre disposition ou en nous appuyant sur des systèmes philosophiques déjà édifiés. Nous avons beaucoup moins de chances de faire erreur si, en partant du fait qu’un système philosophique a été interdit, nous n’en venons pas à affirmer le caractère mensonger de cette interdiction, mais l’inutilité de ce système pour ce moment-ci de la vie culturelle des peuples de l’Union soviétique.

        S’il est vrai que la lutte menée par la nouvelle classe dirigeante en faveur d’une nouvelle culture ne saurait être jugée du point de vue de personnalités et de systèmes philosophiques particuliers, il n’en demeure pas moins possible de l’évaluer à l’aune de l’idée de culture en général et de la philosophie en tant que telle. Or, en posant le problème en ces termes, il est justement possible, me semble-t-il, de parvenir à une appréciation de la «politique philosophique» du PC qui ne soit pas exclusivement négative. Et voici pourquoi. 

        Après Hegel, la philosophie a connu une période de stagnation. Je ne veux pas dire par là que rien de nouveau n’aurait vu le jour depuis cette date ni qu’aucun talent d’envergure n’aurait émergé en philosophie. C’est tout le contraire, bien sûr, qui s’est produit dans les deux cas. À l’aube du XIXe siècle, la pensée occidentale avait atteint, pour ainsi dire, son plein développement et la philosophie s’est enfermée dans le cercle des concepts qu’elle avait elle-même créés. Elle a perdu son lien immédiat avec le réel et s’est transformée en philosophie scolaire, en «scolastique», au mauvais sens du terme, tel qu’on l’entend vulgairement. Si l’on tient pour définitivement acquis les principaux résultats auxquels la philosophie occidentale est parvenue, alors il n’y a pas le moindre mal à déplorer dans cet état de fait. Si, en revanche, l’on juge que la philosophie, pour tenter d’analyser le réel, doit toujours partir exclusivement du donné immédiat et du vivant (et non pas d’un matériau privé de vie et déjà mis en forme de façon systématique), alors l’état actuel de la pensée occidentale ne peut être considéré comme normal. De nombreux penseurs confessent cette anormalité, notamment Heidegger qui exige avec la dernière fermeté que l’on sorte du cadre des systèmes déjà établis, que l’on rejette les concepts clichés qui ont perdu toute signification réelle et que l’on s’efforce de recouvrer la capacité de voir les choses immédiatement⁴. La voie qu’il a lui-même choisie, dans ce contexte, passe par une interprétation de la tradition historique. Au moyen d’une analyse historique des principaux concepts philosophiques, il s’efforce de découvrir les formes d’être qu’ils expriment. Il est également possible, me semble-t-il, d’emprunter une autre voie pour y parvenir. Par exemple, en s’intéressant, en parallèle, à la philosophie occidentale et à la philosophie orientale (disons, indienne), qui opère avec des concepts tout à fait singuliers. En comparant ces deux formes différentes de description du monde, on tentera de pénétrer dans la réalité elle-même, laquelle ne dépend d’aucune forme de description.

        Ce n’est pas ici le lieu d’exposer cette méthode, ni de comparer les mérites respectifs de ces deux moyens pour se débarrasser des œillères de la tradition philosophique. Je tiens uniquement à faire observer qu’il est possible de concevoir un moyen plus radical encore: que le philosophe ignore tout de cette tradition. Certes radical, ce moyen n’est guère applicable à une personne particulière. La vie d’un homme paraît trop courte pour qu’en commençant réellement de zéro, il puisse créer quoi que ce soit qui serait digne d’intérêt non seulement pour lui-même, mais pour ses contemporains. Tout change en revanche si, sous le sujet philosophant, nous ne subsumons pas seulement la personne concrète, mais le peuple entier. Les peuples, de façon très générale, ne sont pas pressés, mais un peuple entièrement privé de tradition philosophique a davantage de chances d’élaborer une conception du monde radicalement nouvelle et authentiquement philosophique qu’un peuple vivant dans un monde déjà entièrement constitué idéologiquement.

        Tout ce qui vient d’être dit aura peut-être déjà clarifié comment il est possible qu’étant philosophe, on approuve une «politique philosophique» qui consiste, tout compte fait, à interdire complètement l’étude de la philosophie.

        Mais, légitimer cette politique, ce n’est pas encore légitimer la politique du PC. En URSS, ce n’est pas toute la philosophie qui est interdite. Non content d’autoriser la philosophie matérialiste marxiste, le pouvoir en fait même la propagande. Or, il me semble que même cette forme d’ingérence administrative peut être légitimée du point de vue des intérêts de la philosophie. En effet, aussi trivial et élémentaire fût-il, le «seul et unique» système autorisé dans le pays, serait bien incapable, en raison même de son unicité, d’empêcher l’apparition d’une véritable philosophie. Car celui que ce système laisserait insatisfait – et seul un insatisfait de ce genre pourrait prétendre à la fondation de quelque chose de réellement nouveau – celui-là ne succomberait pas à la tentation à laquelle il est si facile de céder dans l’Occident philosophiquement «libre»: ou bien passer d’un système qui ne nous a «pas plu» à un autre tout aussi sclérosé; ou bien se complaire en de vains jeux formels et éclectiques à partir de concepts devenus muets. En outre, la philosophie officielle de l’URSS n’est pas si élémentaire que cela. On peut, bien entendu, ne pas être marxiste, mais il serait téméraire d’affirmer qu’une doctrine, développée par des centaines de milliers de disciples aux quatre coins du globe, n’est qu’un tissu d’absurdités. L’hégélianisme, même sous son avatar marxiste, n’est certainement ni trivial, ni élémentaire; en outre, il est autorisé d’étudier Hegel en URSS et on y prépare une traduction de morceaux choisis de ses œuvres⁵. Certes, il ne sera pas aussi simple de venir à bout du système du grand Allemand que du Système de la nature du baron d’Holbach, considéré, pour une raison ou pour une autre, comme prolétarien⁶. Tous ou presque, certainement, vont s’embourber dans Hegel, même s’ils parviennent à s’affranchir du marxisme. Néanmoins, grâce à la politique du PC, celui qui aura surmonté et dépassé Hegel n’aura pas l’occasion de se rassurer dans une philosophie toute prête, il sera contraint d’analyser lui-même et de mettre en forme ce qu’il voit. Avec Hegel et Marx en réserve, il ne sera jamais entièrement désarmé. De sorte que sa connaissance d’«un seul et unique système» l’obligera à trouver une nouvelle approche de la réalité vivante. 

        Ainsi, le philosophe peut légitimer la politique philosophique du PC non seulement sous une forme idéalisée, mais sous sa forme factuelle. Le philosophe qui ne souhaite pas le moins du monde graver dans le marbre la conception du monde hegelianomarxiste peut, aussi longtemps que nécessaire, se réconcilier avec la politique philosophique des bolcheviks. Il lui suffit pour cela de leur appliquer la remarque de Hegel sur la «ruse de la raison du monde» qui force parfois les gens, non par la peur mais en toute bonne foi, à accomplir un travail formidable au profit de ce qu’à titre personnel ils ne désirent absolument pas⁷.    

La conscience philosophique (russe) de Staline

    Tout ce que nous avons dit de la politique «philosophique» s’applique à la politique culturelle en général. Le PC mène une lutte contre la culture bourgeoise au nom de la culture prolétarienne. Le mot «prolétariat» n’est pas au goût de tout le monde. Mais ce n’est, au bout du compte, qu’un simple mot. Il ne change rien au fond de l’affaire et le fond de l’affaire, le voilà: une lutte s’est engagée contre quelque chose de vieux, qui existe déjà, au nom de quelque chose de nouveau, qui est encore à créer. Quiconque approuve l’arrivée d’une culture et d’une philosophie effectivement nouvelles – que ce soit parce qu’elle n’est ni occidentale, ni orientale, mais eurasienne, ou simplement parce qu’elle est nouvelle et vivante, contrairement aux cultures cristallisées et dévitalisées de l’Orient et de l’Occident – celui-là devra également accepter tout ce qui a conditionné cette apparition. Il me semble que, aussi longtemps que cela sera nécessaire bien sûr, la politique du PC dirigée contre la culture bourgeoise (c’est-à-dire, au bout du compte, occidentale) prépare tout de même la culture de l’avenir, une nouvelle culture.

        P.S.: Quelques mots, pour conclure, sur la philosophie étrangère. Sa situation n’est pas, me semble-t-il, aussi désespérée que pourrait le laisser croire ce que je viens de dire. Elle aussi peut préparer la construction d’une nouvelle culture, voire y contribuer. Mais cela à la condition expresse qu’elle prête une oreille attentive à tout ce qui se passe en Russie. Si elle ne veut pas dépérir, elle doit se mettre – comme on a coutume de le dire de nos jours – au diapason de son époque.

Notes :

  1. A. Kozhevnikov, Filosofiâ i VKP, «Evraziâ», Paris, 8 mars 1929. L’hebdomadaire russe «Eurasie» a publié 35 numéros entre le 24 novembre 1928 et le 7 septembre 1929. Consacré, ainsi que l’indique sa couverture, à des «questions culturelles et politiques», le journal adopte la devise suivante: «La Russie de notre temps forge les destinées de l’Europe et de l’Asie. L’EURASIE, qui représente un sixième du monde, est le point nodal et le point de départ de la nouvelle culture mondiale». Le mouvement eurasien est fondé au début des années 1920 autour de jeunes intellectuels émigrés tels que le linguiste Nikolaï Sergueïevitch Troubetskoï (1890-1938), le théologien Georges Florovski (1893-1979) ou l’écrivain Pierre Souvtchinsky (1892-1985). Les eurasiens insistent sur l’originalité de la situation de la Russie, intermédiaire entre l’Europe et l’Asie, et considèrent que ses influences asiatiques ont été injustement minorées jusqu’ici. Afin d’enrayer l’assimilation abusive de la Russie à une Europe désormais en déclin, ils souhaitent réaffirmer son rôle dans l’histoire mondiale, notamment en tant que territoire orthodoxe. Comme l’explique Claire Hauchard, l’hebdomadaire Eurasie est né à la suite d’une scission au sein du mouvement eurasien au sujet de l’URSS: «Il semble que cette acceptation de certaines structures du régime soviétique ait déplu à certains membres de l’eurasisme qui préfèrent prendre leurs distances à partir de 1928 (comme P. N. Savickij, N. N. Alekseev, G. V. Florovskij, N. S. Trubeckoj). Le mouvement traverse une crise et se scinde en deux branches, celle de Prague et celle de Paris qui se distingue par ses orientations ‘‘prosoviétiques’’. L. P. Karsavin, P. P. Suvčinskij, S. Ja. Efron et le “prince rouge” D. P. Svjatopolk-Mirskij se rattachent à la branche parisienne, et participent activement à la fondation du nouvel hebdomadaire Eurasie (1928-1929)» (Claire Hauchard, «L. P. Karsavin et le mouvement eurasien», «Revue des études slaves», tome 68, fascicule 3, 1996, p. 364). La rédaction de l’hebdomadaire Eurasie, basée à Clamart en région parisienne, réunit des intellectuels et des hommes de lettres d’horizons divers: Piotr Ivanovitch Arapov (1871-1930) est un général de guerre, issu de la noblesse, émigré à Paris en 1918. Lev Platonovitch Karsavine (1882-1952) est un philosophe religieux, historien et poète. Arrêté en 1922, il est condamné par le régime à quitter le territoire soviétique. En exil à Berlin, il enseigne à l’Institut scientifique russe et cofonde avec N.A. Kotlarevski l’édition «Obélisque». À partir de 1926, il réside à Clamart, où il contribue aux revues du mouvement eurasien. En 1927, il rejoint la Lituanie où il enseigne l’histoire et publie ses principales œuvres. En 1950, il est condamné à dix années de camp de concentration pour son appartenance au mouvement eurasien, il décède deux ans plus tard de la tuberculose au camp d’Abez. Semion Vladimirovitch Lourié (1867-1927) est juriste de formation. Travaillant dans le commerce, il collabore en Russie à divers journaux et revues littéraires et philosophiques. C’est un proche du philosophe Léon Chestov. En 1919, il émigre à Paris où il enseigne à l’Institut russe de commerce et publie des articles dans les revues russophones. Piotr Nikolaevitch Malevski-Malevitch (1891-1974) est un officier de la Garde impériale russe. En 1917, il combat aux côtés des Blancs avant d’émigrer en France où il contribue activement au mouvement eurasien. Le prince Vassili Petrovitch Nikitine (1885-1960) est un diplomate, il occupe plusieurs postes en Perse entre 1912 et 1919. Il s’établit ensuite à Paris où, après des études à l’École d’études politiques, il est chargé d’études économiques à la Banque de France pour le commerce extérieur. C’est un spécialiste reconnu de la Perse, expert dans le domaine de la culture et de la religion kurdes, mais aussi de la politique orientale de l’URSS. Dmitri Sviatopolk-Mirski (1890-1939), fils du Ministre de l’Intérieur sous l’empereur Nicolas II, critique littéraire et publiciste, adopte dans l’émigration une position ouvertement prosoviétique. En 1932, il obtient l’autorisation de revenir en URSS où il poursuit ses activités littéraires jusqu’en 1937, date à laquelle il est arrêté et déporté au camp de concentration de la Kolyma où il meurt d’extrême épuisement en 1939. Tout comme Sviatopolk-Mirski, Perre Souvtchinsky (1892-1985), critique musical et publiciste, avait adopté une position ouvertement prosoviétique et demandé à l’URSS d’autoriser son retour. Mais il n’obtint pas d’autorisation et connut en exil une vieillesse prospère. Sergueï Iakovlevitch Efron (1893-1941) est journaliste et homme de lettres, époux de la poétesse Marina Tsvetaeva. Lors de la révolution russe, il combat aux côtés de Blancs. Évacué à Constantinople en 1920, il rejoint Prague, puis Paris en 1926 où il occupe divers emplois et participe activement au mouvement eurasien.
  2. En russe: VKP (Vsesoiuznaiâ Kommunističeskaiâ Partiâ). C’est la dénomination en usage du parti communiste entre 1925 et 1956.
  3. Le régime soviétique a, depuis plusieurs années déjà, entrepris une répression violente des représentants de la religion, en général, et de la pensée religieuse et idéaliste en particulier. Dès l’automne 1918, l’édition devient un monopole d’État soumis à une stricte censure. Tout ce qui contrevient aux grandes options politiques du régime (en valorisant le passé impérial russe ou l’Occident par exemple) est interdit. Certains ouvrages sont bientôt retirés des bibliothèques. Deux avant sa mort, dans son article de 1922 La portée du matérialisme militant, Lénine explique qu’une bataille idéologique doit être menée contre toutes les formes de religion et contre les courants philosophiques à la mode inféodés à la bourgeoisie, en s’appuyant non seulement sur les institutions de l’État, mais aussi sur une revue “de combat”, «Sous la bannière du marxisme». Il s’agit d’y dénoncer inlassablement l’idéologie bourgeoise réactionnaire, mais aussi de faire connaître et de répandre dans le peuple les ouvrages occidentaux d’inspiration athée et matérialiste. L’étude de la philosophie hégélienne y est également préconisée pour autant qu’on suive en cela la démarche matérialiste de Marx. Au début de cette même année 1922, Lénine fait part à Staline et Kamenev de sa volonté de congédier entre 20 et 40 professeurs d’université. Suite aux critiques formulées, lors du congrès russe des savants, contre la politique sociale et économique de l’URSS, Lénine confirme à Dzerjinski la nécessité d’exiler les intellectuels contre-révolutionnaires. Il s’agit d’arrêter «quelques centaines» de représentants de l’intelligentsia. Les condamnés s’engagent par écrit à ne pas revenir sur le territoire sous peine de mort. Entre septembre et novembre 1922, des dizaines de philosophes, mais aussi quelques centaines de représentants des sciences et de la culture, embarquent pour l’Europe sur le tristement célèbre «bateau des philosophes». Dans les années qui précèdent immédiatement la parution de l’article de Kojève, en 1928-1929, cette lutte idéologico-politique n’a rien perdu en vigueur. Les lieux de culte, considérés comme des «entreprises privées» par le pouvoir soviétique, sont fermés voire détruits, les membres du clergé, assimilés à des «koulaks». sont massivement arrêtés, déportés ou exécutés. Dans le cadre du plan quinquennal de «liquidation» de la religion décidé en 1929 au second congrès de la Ligue des militants athées ou Sans-Dieu (Sojuz voinstvujuŝih bezbožnikov) d’un commun accord avec le comité central du parti communiste, ces mesures vont de pair avec une vaste campagne de propagande antireligieuse dans la presse à travers les publications à plusieurs dizaines voire centaines de milliers d’exemplaires du SansDieu (Bezbožnik) et de l’Antireligieux (Antireligioznik).
  4. Martin Heidegger publie Sein und Zeit en 1927.
  5. Le philosophe et traducteur Boris Grigorievitch Stolpner (1871-1937), fils de marchand, autodidacte, révolutionnaire de la première heure aux côtés des SR, entreprend à cette époque la traduction des œuvres de Hegel en russe. D’abord recruté par l’Institut Marx et Engels de Moscou en 1923, Stolpner traduit le premier tome des Œuvres de Hegel (le premier volume de l’Encyclopédie), qui paraît en 1929 avec une préface d’Abram Deborine. Le projet s’enlise bientôt et Stolpner est renvoyé par l’Institut. À partir de 1932, il intègre l’Institut de philosophie. Sa traduction des deux premiers volumes de l’Histoire de la philosophie paraît en 1932, suivis des Principes de la philosophie du droit et du premier volume de l’Esthétique en 1934. Le travail titanesque de Stolpner est salué par les autorités soviétiques dès 1934.
  6. Paul Henri Thiry, baron d’Holbach (1723-1789) est une référence importante dans l’itinéraire intellectuel de Lénine qui le lit en 1899 et désigne le matérialisme athée du XVIIIe siècle français comme l’une des sources de la pensée de Marx. En 1922, toujours dans La portée du matérialisme militant, Lénine exprime son souhait de diffuser plus largement l’athéisme des encyclopédistes français pour combattre la religion dans le peuple: «Engels a toujours recommandé aux dirigeants du prolétariat contemporain de traduire, pour la diffuser en masse parmi le peuple, la littérature militante des athées de la fin du XVIIIe siècle. À notre honte, nous ne l’avons pas fait jusqu’à présent (une des multiples preuves qu’il est bien plus facile de conquérir le pouvoir à une époque révolutionnaire que de savoir user convenablement de ce pouvoir). On justifie parfois notre mollesse, notre inaction et notre inhabileté par toutes sortes de considérations ‘‘grandiloquentes’’. On se plaît à dire, par exemple, que la vieille littérature athée du XVIIIe siècle est désuète, non scientifique, puérile, etc. Rien de pire que ce genre de sophismes pseudo-scientifiques qui marquent soit le pédantisme, soit une incompréhension totale du marxisme. [...] Les écrits ardents, vifs, ingénieux, spirituels des vieux athées du XVIIIe siècle qui attaquaient ouvertement la prêtraille régnante, s’avéreront bien souvent mille fois plus aptes à tirer les gens de leur sommeil religieux que les redites du marxisme, fastidieuses, arides, presque entièrement dépourvues de faits habilement choisis et destinés à les illustrer, qui dominent dans notre littérature et qui (inutile de le cacher) déforment souvent le marxisme. Toutes les œuvres de quelque importance de Marx et d’Engels ont été traduites en notre langue. Il n’y a décidément aucune raison de craindre que le vieil athéisme et le vieux matérialisme ne soient pas complétés chez nous par les correctifs qu’y ont apportés Marx et Engels» (V. Lénine, La portée du matérialisme militant, article publié in Pod Znameniem Marksizma, n° 3, mars 1922. Cité d’après Denis Lecompte, «Épilogue – Lénine», Marx et le baron d’Holbach. Aux sources de Marx: le matérialisme athée holbachique, sous la direction de Lecompte Denis, Presses Universitaires de France, 1983, pp. 281-287).
  7. Voir par ex. G.W.F. Hegel, Encyclopédie, I, Add. § 208, (traduction B. Bourgeois), Paris, Vrin, p. 614: «La raison est aussi rusée que puissante. La ruse consiste en général dans l’activité médiatisante qui, en laissant les objets, conformément à leur nature propre, agir les uns sur les autres, et s’user au contact les uns des autres, sans s’immiscer immédiatement dans ce processus, ne fait pourtant qu’accomplir son but. On peut dire dans ce sens que la Providence divine, vis-à-vis du monde et de son processus, se comporte comme la ruse absolue. Dieu laisse faire les hommes avec leurs passions et leurs intérêts particuliers, et ce qui se produit par là, c’est la réalisation de ses intentions, qui sont quelque chose d’autre que ce pour quoi s’employaient tout d’abord ceux dont il se sert en la circonstance».

(Tyrants at work, Philosophy and Politics in Alexandre Kojève, edited by Marco Filoni and Massimo Palma, 2024)

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Tag(s) : #Joseph Staline, #Alexandre Kojève, #Rambert Nicolas, #Communisme, #Philosophie, #hegel et marx
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