Deux points de vue complémentaires, d'historiens du monde anglo-saxon, sur ce que Poutine ( et beaucoup d'autres ) qualifie de "plus grande catastrophe du siècle".

d'abord celui ( libéral éclairé) de Geoffrey Roberts.
suivra celui ( marxiste) de Jacques Pauwels

Chute du mur de Berlin: 30 ans après,
le mécontentement est manifeste

Les révolutions populaires de 1989 ne furent pas le triomphe de la liberté et de la démocratie qui leur avait été attribué à l'époque.

par : Geoffrey Roberts
pour l'irish examiner

Personne en 1989 ne fut plus surpris par la rapidité stupéfiante de l’effondrement des régimes communistes d’Europe orientale que l’homme le plus responsable de cette étonnante tournure des événements - le président réformateur soviétique , Mikhaïl Gorbatchev.

En tant que dirigeant soviétique, Gorbatchev avait promu une forme de démocratisation dans le bloc communiste, visant à revitaliser la participation populaire au projet socialiste et ses idéaux égalitaires. Son intention déclarée était de sauver le socialisme, mais il ne fit que promouvoir des forces qui le dépassaient et qu'il ne put contrôler. En pratique, sa réforme du communisme fut balayée par le "pouvoir du peuple" qu'il avait imaginé.

Le premier domino à tomber fut la République démocratique allemande (RDA) dont le chef communiste Eric Honecker a été contraint de démissionner le 18 octobre 1989. Quelques jours plus tard, la barrière imposante qu'est le mur de Berlin a été franchie et les joyeux Berlinois ont pu se déplacer. librement à travers la ville pour la première fois depuis 1961.

La chute du mur le 9 novembre fut suivie deux jours plus tard par la démission du leader communiste bulgare, Todor Zhivkov.

En Tchécoslovaquie, des centaines de milliers de personnes manifestèrent pour la liberté, forçant la formation d'un gouvernement anti-communiste dirigé par le dramaturge dissident Václav Havel. Aux côtés de Havel, se trouvait Alexander Dubček dont la tentative d'introduire «un socialisme à visage humain» lors du printemps de Prague avait été "écrasée" par des chars soviétiques.

Ces événements tumultueux furent en réalité remarquablement pacifiques malgré les cris des libéraux annonçant que les manifestations populaires seraient réprimées par la barbarie des autorités communistes.

Certains précédents semblaient en effet justifier de telles alertes.
Lors de l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, le soulèvement des travailleurs de 1953 à Berlin-Est est avait été violemment réprimé; 
ensuite, en 1956, l'intervention militaire soviétique en Hongrie; et, plus récemment, l'imposition de la loi martiale en Pologne, appuyée par l'Union soviétique en 1981, en réponse à la montée du syndicat indépendant Solidarnosc. Mais le véritable spectre qui hantait les troubles populaires en Europe de l'Est était d'origine chinoise : la violente répression en juin 1989 des manifestants pro-occidentales sur la place Tiananmen*, lorsque que des centaines sinon des milliers de personnes furent réprimées quand les autorités de Pékin ordonnaient à l'armée de libération de la Chine communiste de nettoyer la place. Le "massacre de Tiananmen" illustrait de manière frappante * comment ce "pouvoir au peuple" pouvait être écrasé par une force impitoyable. Certains dirigeants du bloc communiste pouvaient être tentés de faire de même, mais Gorbatchev n'approuvait pas le recours à la force. Il continuait d'espérer et de croire que ses réformes pour un communisme "revivifié" pourraient s'accomplir sans violence.

Ndt : frappant aux yeux des anti-communistes occidentaux. Pour en savoir plus :

La Roumanie - en tant que membre semi-indépendant du bloc soviétique - apparût alors comme une exception au renversement pacifique du communisme. Les événements y commencèrent par de violents affrontements entre manifestants et forces de sécurité dans l'ouest du pays à Timisoara, la troisième ville roumaine la plus peuplée. Nicolae Ceauescu, le dictateur communiste roumain, a été conspué lors d'un rassemblement à Bucarest le 21 décembre. Le lendemain, l'armée procédait à un coup d'Etat* en conflit avec la force de sécurité personnelle de Ceauescu, la Securitate. Des images télévisées en direct de fusillades et de combats de rue ont été diffusées à travers le monde. Le jour de Noël, Ceauescu et son épouse Elena ont été jugés et sommairement exécutés par l'armée. Des images horribles de leur exécution furent diffusées à la télévision roumaine. Les dirigeants occidentaux exhortèrent Gorbatchev à intervenir pour mettre fin à l'effusion de sang, mais le dirigeant soviétique refusa de "s'immiscer dans la politique intérieure du pays".

* Ndt : On sait aujourd'hui que ce "coup d'état populaire" fut en réalité soigneusement organisé par la nomenklatura de l'appareil bureaucratique roumain, avec l'appui des "services" des "démocraties" occidentales. voir notamment : https://www.diploweb.com/La-mort-des-Ceausescu-La-verite.html

Au début de 1989, ni Gorbatchev ni personne d’autre n’eut la moindre idée des événements dramatiques à venir. Les événements historiques décisifs peuvent souvent sembler inévitables, rétrospectivement. En ce sens, la rapidité de l'effondrement du communisme semble suggérer un système si faible qu'il était voué à l'échec.

Mais ce n'était pas ce que l'on * pensait à l'époque. Les régimes communistes étaient socialement stagnants, politiquement démoralisés et en faillite économique *, mais ils conservaient le pouvoir de réprimer les révoltes populaires *. La persistance du régime communiste chinois montre que des voies historiques alternatives étaient possibles, même si elles étaient désagréables *.

Ndt : C'est du moins la version qui circulait publiquement dans les chancelleries et medias occidentaux. Pour en savoir plus  : Les causes véritables de l'effondrement de L'U.R.S.S

La Pologne était le seul État à s'opposer à une opposition anticommuniste forte et populaire.

Voir à ce propos :  Solidarnosc la Pologne et nous.

Ailleurs, des dissidents tels que Havel et Dubcek en Tchécoslovaquie ont été isolés et n’ont aucune perspective réelle de défier efficacement les régimes auxquels ils sont soumis. Ce qui a transformé leur situation, ce sont les décisions et les actions de Gorbatchev qui ont rendu possible une révolte populaire d’en bas.

Voir à ce propos : Le coup de Prague

L'événement précipitant a été l'élection en mars 1989 d'un nouveau parlement soviétique, le Congrès des députés du peuple. Frustré par la lenteur des réformes en URSS depuis son arrivée au pouvoir en 1985, M. Gorbatchev avait décidé de mettre le parti communiste soviétique sur le côté et de se constituer une base politique indépendante en utilisant le mécanisme des élections.

Point crucial, beaucoup de circonscriptions ont été contestées et n'étaient pas contrôlées par le parti. C'était la première élection "semi-libre" et "démocratique" de l'histoire soviétique *.

* Ndt : du moins selon les critères démocratique occidentaux, car, par exemple, en 1991 les populations des diverses républiques avaient massivement demandé par referendum que soit préservée l'Union Soviétique ( en dépit de la forme captieuses et alambiquée de la rédaction la question )  : voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_sovi%C3%A9tique_de_1991

Il en ressort que Gorbatchev, élu président par le Congrès, était sérieux en matière de réforme démocratique et avait fait naître l'espoir du peuple que sa campagne pour la glasnost (ouverture) se répande dans le reste du bloc communiste.

La Hongrie et la Pologne étaient les deux pays communistes les plus en phase avec la «nouvelle pensée» de Gorbatchev. Même avant les élections soviétiques, la Pologne avait légalisé Solidarité et les communistes hongrois s'étaient mis d'accord pour établir un système de partis concurrentiel - une avancée "radicale" compte tenu de la manière dont les Soviétiques avaient empêché une initiative similaire de leur invasion de 1956. Début avril, les autorités communistes polonaises validaient avec Solidarité un ensemble de réformes économiques et politiques, notamment des élections libres. Lors de la tenue des élections en juin, les communistes furent renversés, ouvrant la voie à la nomination en août du premier Premier ministre non communiste d'Europe de l'Est en plus de 40 ans.

Gorbatchev fut satisfait de l'ordre dans lequel se déroulaient ces "développements" , car il craignait des explosions de violence populaire en Pologne, en Hongrie et dans d'autres États communistes. Dans ces circonstances, il se serait peut-être senti obligé d'intervenir, comme l'avaient fait les Soviétiques en Hongrie en 1956.

Sa manière de résoudre ce dilemme consistât à autoriser une des réformes (libérales) "radicales" afin de satisfaire les demandes activement stimulées au sein de la population. "Réformer d'en haut ou être balayé par la révolution d'en bas", telle était la maxime préconisée par Gorbatchev à sa bureaucratie.

Les événements en Hongrie, encore plus dramatiques que ceux en Pologne, allaient avoir de profondes conséquences. En juin, un quart de million de personnes assitèrent à la cérémonie d'inhumation à Budapest d'Imre Nagy - le leader communiste réformiste de la révolte de 1956 qui avait été renversé par l'intervention Soviétique, jugé, condamné et exécuté.

En juillet, Gorbatchev fit une intervention publique cruciale en déclarant qu'il ne s'immiscerait pas dans les affaires intérieures des pays alliés ni ne limiterait leur souveraineté. En réalité, il avait répudié la «doctrine Brejnev», affirmant que Moscou avait le droit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour protéger les intérêts du socialisme et l'intégrité du bloc communiste. Ainsi nommée par référence à Leonid Brejnev, le dirigeant soviétique au moment du printemps de Prague, cette doctrine produisit la rationalisation idéologique des invasions de la Hongrie en 1956, de la Tchécoslovaquie en 1968 et de l'Afghanistan en 1979, lorsqu'un gouvernement de gauche ( laïc et progressiste ) fut menacé par une insurrection islamiste. La nouvelle approche de Gorbatchev fut aussi moquée comme "doctrine Sinatra" par un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères de l’Union soviétique - «ils peuvent le faire "their way"».

Ainsi les conditions étaient réunies pour une "crise de réfugiés" qui conduirait au démantèlement du mur de Berlin, érigé en août 1961 pour empêcher un exode d’Allemands de l’Est en Allemagne de l’Ouest. Au cours de l'été 1989, une nouvelle crise migratoire a éclaté lorsque des centaines de milliers de citoyens de la RDA se sont installés en Hongrie en route vers l'ouest.

Voir à ce propos :

 

Les Hongrois démantelaient leurs barrières frontalières avec l'Autriche depuis plusieurs mois. Cette action avait pour conséquence imprévue d'encourager des dizaines de milliers de citoyens est-allemands à tenter leur transit vers l'ouest par la Hongrie, dont les frontières avec la RDA étaient déjà ouvertes. Lorsque le chef du parti est-allemand, Erich Honecker, demandât aux Hongrois de respecter leurs obligations au titre du traité et d'enrayer le flux de migrants, ils s'y plièrent à contrecœur, mais seulement temporairement.

Le 10 septembre, le ministre des Affaires étrangères du pays, Gyula Horn, annonçait que, la Hongrie ne voulant pas «devenir un pays de camps de réfugiés», elle ouvrirait sa frontière avec l'Autriche. Plus de 200 000 citoyens de la RDA se sont dirigés vers l'ouest via la Hongrie et l'Autriche. Début octobre, Gorbatchev s'était envolé pour Berlin-Est pour célébrer le 40e anniversaire de la RDA. Il a été accueilli avec enthousiasme par la population qui lui a dit «tu es notre seul espoir». Les leaders communistes de la vieille garde comme Honecker étaient moins amoureux. Gorbatchev lui a conseillé d'embrasser la réforme: «La vie nous punit quand nous sommes en retard. Vous et nous n'avons qu'un choix: avancer résolument ou être vaincu. "

Dans de nombreuses villes d’Allemagne de l’Est, des manifestations de masse réclamaient un changement politique, principalement la liberté de voyager à l’étranger. Le point culminant fut une manifestation d'un demi-million de personnes à Berlin-Est le 4 novembre. Le régime communiste ébranlé chancela mais ne s'effondra pas. Son effondrement final fut occasionné par la brusque et imprévue atteinte du mur de Berlin.

Répondant aux pressions de l'opinion publique, le régime avait accepté d'autoriser ceux qui souhaitaient quitter le pays à le faire, son intention étant de ne s'appliquer qu'aux émigrants permanents de l'Ouest. Mais la rumeur se répand que les citoyens berlinois peuvent traverser et repasser la frontière à leur guise. Des milliers de personnes ont marché jusqu'au mur en s’attendant à ce que les points de contrôle soient ouverts. Les gardes-frontières de Berlin-Est avaient une réputation effrayante pour avoir abattu tous les évadés capturés alors qu'ils tentaient de se rendre à l'ouest. Mais ils n’ont reçu aucune instruction claire et, face à une foule nombreuse exigeant un accès, ils ont cédé.

Gorbatchev espérait que sa soi-disant «doctrine Sinatra» déboucherait sur un communisme réformé en Europe orientale et sur la refondation de la communauté socialiste sur une base ouverte et démocratique. Mais le choix politique fait par la majorité des électeurs des pays qu'il avait contribué à "libérer" était d'opter pour le modèle occidental de libéralisme, capitalisme et "démocratie".

Gorbatchev essaya bien de sauver un semblant d'alliance soviéto-orientale, mais les principales institutions du bloc soviétique - le pacte de Varsovie et le Conseil d'assistance économique mutuelle - ont été rejetées aussi fermement que le communisme. Les régimes post-communistes voulaient rompre les liens avec Moscou et devenir membres de l'OTAN et de l'UE. Bien que Gorbatchev et le président George Bush aient déclaré officiellement la fin de la guerre froide lors d'un sommet de décembre 1989, les institutions occidentales de la guerre froide se sont étendues à l'Europe de l'Est.

Gorbatchev fut célébré à l’étranger en tant que "libérateur" mais, en URSS, sa base politique s’effondra immédiatement face aux crises économiques et au mécontentement suscité par les conséquences de la dissolution du bloc communiste. En août 1991, les extrémistes communistes tentèrent un coup d’État pour renverser Gorbatchev. Il y réchappât mais Boris Yeltsin, le président de la Russie résultant "démocratiquement" de ces péripéties ( et considéré par les russes comme le pire des dirigeants qu'ils aient connu de toute leur histoire ), devint le principal bénéficiaire politique capitalisant sur ses postures publiques de "résistance" aux comploteurs. Quelques mois plus tard, l'URSS s'est désintégrée et Gorbatchev a démissionné de son poste de président de l'Union soviétique.

Ndt : en pratique le massacre de 50 députés de la douma prise d'assaut par des chars ( près de 200 morts et 500 blessés).

Les révolutions populaires de 1989 furent  menées principalement par des libéraux radicaux ( futurs oligarques ) et des membres de la gauche qui prétendaient trouver une "troisième voie" entre le capitalisme et le communisme. Cependant, l’aspiration populaire était de participer à la liberté et à la prospérité de l’Occident, sous l’illusion de l’obtenir rapidement. Pour certains, le renversement du communisme était, au début, un rêve devenu réalité. Mais beaucoup de gens se sont rapidement retrouvés dans une situation pire sur le plan économique et ont été consternés par la corruption et l'exploitation du nouvel ordre capitaliste.

Les révolutions dévorent invariablement leurs enfants. Trente ans plus tard, l’Europe de l’Est est de nouveau en proie au mécontentement mais les bénéficiaires sont cette fois des nationalistes et des populistes intransigeants qui rejettent le modèle occidental aussi farouchement que le communisme On a demandé à Gorbatchev de nombreuses années plus tard si, s'il avait su où tout cela mènerait, il aurait refait la même chose. Il a répondu: "Probablement pas". Gorbatchev était un réformateur plutôt qu'un révolutionnaire, "radical" à certains égards, mais conservateur dans sa préférence pour le changement et la transformation graduels.

Rétrospectivement, force est de constater aujourd’hui que les révolutions populaires de 1989 ne furent pas le triomphe de la liberté et de la démocratie dont on les avait qualifiées à l’époque.

Les intérêts de la masse du peuple - par opposition aux profiteurs - et l'intégration de la démocratie auraient peut-être été mieux servis par une rupture moins brutale avec le communisme et par une transition plus lente et contrôlée du socialisme au capitalisme.

- Geoffrey Roberts

professeur émérite d'histoire à UCC. Son dernier livre s'intitule Churchill et Staline: camarades d'armes durant la Seconde Guerre mondiale.

Tag(s) : #Geoffrey Roberts, #histoire, #impérialisme, #guerre froide, #mur de berlin

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