Faisant suite à l'article de Geoffrey Roberts constituant le thème de notre cahier de vacances N°2 ( voir : Les devoirs de vacances de la librairie Tropiques 2 : 1968 la leçon de Prague ) ,
Edmond Janssen ( des éditions Delga)
et Annie Lacroix-Riz ( qu'on ne présente plus!)

nous ont transmis les commentaires qui suivent et qui sont susceptibles d'alimenter un débat qui n'est pas sans rapport avec l'actualité et ... le sens de l'Histoire que nous vivons encore aujourd'hui.

Quoiqu'il en soit ils constituent des aides pédagogiques fort utiles à ceux qui se seront lancés dans les exercices requis.

De même l'intervention d'Annie Lacroix-Riz :
JEUDI 23 AOUT DE 15H A 16H, sur RADIO GALERE
(www.radiogalere.org)

 "Trains étroitement surveillés", film de 1966 de Jirí Menzel adapté du Roman de Bohumil Hrabal

Une « Contre-histoire du Printemps de Prague » reste à écrire. Si un(e) historien(ne) veut s’y atteler, les Editions Delga lui ouvriraient largement leurs (modestes) portes… D’autant, m’étant penché un peu sur la question, cinquantenaire de l’événement oblige, que les documents d’archives sont publiés (les archives ont été ouvertes – en assez grande partie je crois – dans les pays du Pacte de Varsovie au début des années 90). Il existe au moins deux compilations importantes éditées en livre, que j’ai détectées :

- une en russe : "Пражская весна и международный кризис 1968 года : документы" de Томилина, Наталья Георгиевна ("Le Printemps de Prague et la crise internationale de 1968: documents" de Tomilina, Natalia Georgievna) en France il y en a un exemplaire à la Bibliothèque de Sciences Po.

- une en tchèque : "Mezinárodní souvislosti československé krize 1967–1970" (2 tomes) de VONDROVÁ, Jitka et NAVRÁTIL, Jaromír ("Le contexte international de la crise tchécoslovaque 1967-1970") en France il y en a un exemplaire à la Bibliothèque de l’INALCO.

(Remarque : il doit y avoir nécessairement aussi des documents en polonais et en allemand sur le sujet mais pas forcément édités sous forme de livre.)

Dans ces deux livres, les minutes de la conférence de Varsovie du 14 juillet 1968 dont parle indirectement Geoffrey Roberts (qui a donné lieu à « la lettre de Varsovie ») y sont consignées.

Ci-dessous (traduit pas si mal que ça au traducteur automatique) par exemple une partie du discours du Secrétaire du Parti communiste du pays invitant (la Pologne), Gomulka, qui à mon avis est d’une extrême lucidité dans sons analyse non seulement de la mutation contre-révolutionnaire qu’opère la crise tchécoslovaque de 68 (Prague 1968 n’est pas Budapest 1956…) mais des méthodes à l’œuvre qui préfigurent ce qui se déroulera ensuite 20 ans après et jusqu’à nos jours (contre-révolutions de velours, colorées de toutes sortes, « printemps » arabes, etc.) :

« Quelle est la situation actuelle en Tchécoslovaquie? Quelle est la nature des événements là-bas? Nous croyons que le pays est en cours de transformation pacifiquement d'un état socialiste en une république bourgeoise. Au stade actuel, le processus est encore dans sa phase initiale. Notre deuxième point fondamental pourrait être le suivant : en Tchécoslovaquie, un processus est en cours, par lequel le Parti communiste tchécoslovaque abandonne les préceptes du marxisme-léninisme et se transforme en parti social-démocrate. Ce processus est déjà bien avancé et sa phase principale se déroulera avec le Congrès Extraordinaire du Parti communiste tchécoslovaque prévu en septembre. Les changements fondamentaux dans la nature et la complexion du parti seront un prérequis pour la transformation du pays en une république bourgeoise. Sans de tels changements, la transformation du pays serait impossible.

Notre conclusion est que des événements nouveaux sont en cours, sans aucun parallèle dans toute l'histoire des pays socialistes. Aucun parallèle en tout cas en termes d'échelle. Un nouveau processus a commencé un processus de transition pacifique du socialisme au néocapitalisme. Jusqu'à récemment, ce problème n'avait même pas été envisagé. En conséquence, il y avait eu à plusieurs reprises des approches superficielles du concept même du processus de contre-révolution. L'essence même de notre compréhension du danger de la contre-révolution était inappropriée. Aujourd'hui, nous ne parlons pas d'un retour au capitalisme au sens classique, c'est-à-dire de la façon dont nous l'avons compris pendant l'entre-deux-guerres. Regarder le problème de cette façon seulement nous conduirait dans la mauvaise direction....

... Il serait difficile de soutenir qu'en Tchécoslovaquie aujourd'hui, les mêmes méthodes que celles utilisées en Hongrie en 1956 pouvaient être utilisées. Les événements hongrois de l'automne 1956 étaient de la contre-révolution classique, contre-révolutionnaire de type armé. Quand on parle du processus de contre-révolution, beaucoup de gens agissent sur la base d'anciennes hypothèses; ils pensent que le processus se développera de la même manière que par le passé. Ceux qui s'appuient encore sur ces vieilles hypothèses ne comprendront pas que, aujourd'hui, le processus est différent. Les moyens utilisés maintenant sont différents, tout comme les méthodes d'utilisation. Les méthodes visent des buts à plus long terme. Le genre de contre-révolutions que nous avons eu dans le passé ne se produira pas aujourd'hui; ils vont opérer différemment. C'est un processus qui pourrait durer de nombreuses années.

Si nous parlons de ce problème, alors dans le mouvement communiste et dans nos pays, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas suffisamment éclairées. Par exemple, en Tchécoslovaquie, les dirigeants tchécoslovaques font très souvent appel à une telle thèse selon laquelle il n’existe pas de classes sociales antagonistes et, par conséquent, aucune force interne ne pourrait menacer le socialisme. Et encore une fois, au même niveau superficiel, ils disent qu'il ne semble pas y avoir de classes antagonistes, mais les forces contre-révolutionnaires y sont, et la base de la contre-révolution existe. Cette base est tout l'héritage du passé, tous les vestiges d’un esprit du peuple, toutes les survivances de la psyché capitaliste. Et il y a encore des restes de classes possédantes. Il y a une église et d'autres formes d'idéologie. Et surtout, il y a le monde extérieur, il y a un système capitaliste qui agit quotidiennement et qui fait de la propagande quotidienne, qui façonne l'esprit humain, etc. et ainsi de suite. Sur cette base, naissent des forces antisocialistes, des forces contre-révolutionnaires, mais des forces qui ne sont pas sous le slogan du renversement du socialisme, mais sous le slogan de l'amélioration du socialisme, sous le slogan de la construction du soi-disant socialisme démocratique. Et de tels slogans sont proclamés par les dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque, à savoir la construction du socialisme démocratique.

Nous sommes des États socialistes, avec un système socialiste. Le socialisme dans nos États est un très jeune socialisme. La plupart des années de socialisme sont en Union soviétique. Ce socialisme a 50 ans et, dans ces 50 ans, il faut compter plusieurs années de guerre civile, plusieurs années de la seconde guerre mondiale, des guerres avec les fascistes. Si nous calculons toutes ces années, le travail créatif normal en URSS n’a duré que 40 ans. Il s’agit donc d’une structure exceptionnellement jeune, qui cherche et fait son chemin. Et dans les autres pays, le socialisme est encore plus jeune : 20 ans, 24 ans. Avec tout cela, nous savons quelles difficultés nous avons rencontrées, quelles difficultés doivent être rencontrées dans l’économie, etc. Ainsi, dans cette situation, une grande influence, une forte influence est exercée par le capitalisme hautement développé sur nos peuples, sur notre classe ouvrière. Cet impact est fourni par les médias, il est très fort.  »

Autre exemple à mon avis, pour introduire un peu de dissonance cognitive chez les thuriféraires de « l'idéalisme et l'optimisme candide des protestataires du Printemps de Prague », pris un peu plus loin dans la même rencontre des dirigeants du Pacte de Varsovie le 14 juillet à Varsovie, où Walter Ulbricht le Secrétaire général du Parti communiste de RDA signale :

« À mon avis, le Camarade Gomulka a donné une évaluation raisonnée et précise de la situation en Tchécoslovaquie. L'intervention de l'impérialisme en Tchécoslovaquie se fait dans le cadre d'une stratégie globale à long terme, une stratégie s'étalant sur au moins dix ans....

Le Manifeste "Deux mille mots" a été publié dans les dix jours après une lecture du célèbre soviétologue américain Zbigniew Brzezinski, qui était à Prague et a prononcé une conférence publique [allusion à une conférence-débat qu’a donnée Brzezinski, conseiller de Lyndon Johnson puis de Jimmy Carter, à Prague le 14 juin 1968]. Beaucoup de personnes y ont assisté et il y a eu une discussion. Personne n'a contesté la thèse de Brzezinski. Pas une seule personne n'a exprimé d'opposition. Dubcek n'a pas non plus exprimé d'opposition. Au contraire, une seule personne avait juste quelques doutes … Qu'est-ce qui se passe ici? N'est-ce pas une contre-révolution si un anti-communiste américain peut parler publiquement à Prague et faire des calomnies sur la Pologne populaire devant les membres du parti, en disant que c'est un pays fasciste? Et ce n'était pas seulement la Pologne populaire qu'il attaquait; il a également attaqué l'Union soviétique....Nous avons affaire à des activités organisées par Bonn et Washington; c'est ce que nous devons tous comprendre. Pouvons-nous voir tout cela comme une simple question triviale? »

Remarque : Les Editions Delga voulaient republier pour le cinquantenaire du « Printemps de Prague » l’excellent petit essai sur cette question, de l’arrière petit fils de Karl Marx, Robert-Jean Longuet, "Au cœur de l’Europe, le printemps ou l’automne de Prague", paru en 1978, qui pourfend salutairement à mon avis le credo unanimiste sur le « Printemps de Prague », mais ses ayant-droits nous en ont refusé la republication... No comment.

 

Edmond Janssen
Editions Delga

 

Chers amis,

Engagée dans une rédaction d’ouvrage, je suis vraiment  désolée de n’avoir pas le temps de travailler sur ce dossier passionnant.

On en perçoit tous les éléments constitutifs dès 1945 (ou plutôt depuis 1943 et la victoire soviétique de Stalingrad, quand la question de la « zone d’influence » soviétique post bellum commence à être concrètement posée), dans le rôle joué en Europe orientale, Tchécoslovaquie incluse, par la coalition États-Unis-Vatican ou États-Unis-Grande-Bretagne-« Europe ». Ce rôle a été considérablement accru depuis 1953-1956 et il est désormais mieux éclairé par l'historiographie anglophone, qui constate tout de même que la quasi-totalité des dossiers précis sur les modalités de la conquête demeurent strictement « classifiés ».

(voir notamment, pour les sources et la bibliographie anglophone,
1° Le Vatican, l’Europe et le Reich, Armand Colin, 2010;
2° « Le terrain nourricier des falsifications de l’histoire de la Révolution d’Octobre et de l’URSS », http://www.acjj.be/wp-content/uploads/2018/01/20180102-A-Lacroix-falsification-histoire-r%C3%A9volution-urss.pdf;
3° « Impérialisme français et partenaires dominants dans la construction européenne », Colloque Journées sur l’impérialisme, université Panthéon-Assas, 8 septembre 2017, communication à paraître dans la revue Droits aux PUF, 2018 : je viens d’en recevoir les épreuves).

Les « révolutions orange » ne datent pas de la fin du 20e ou du début du 21e siècles. En ce qui concerne l’URSS elle-même, le cas de l’Ukraine est éclairé, pour la période 1945-1990, par l’hallucinant chapitre 5 de Richard Breitman, Norman J. W. Goda, Hitler’s Shadow: Nazi War Criminals, US Intelligence and the Cold War, 2010, disponible en ligne: http://www.archives.gov/iwg/reports/hitlers-shadow.pdf

Je signale aux éventuels amateurs qu’il existe une mine de pistes disponibles dans la correspondance des diplomates français en Europe orientale, en Tchécoslovaquie et partout ailleurs. Le texte de 1952 d’Armand Bérard, que j’ai publié in extenso dans Aux origines du carcan européen, 1900-1960, atteste la lucidité de nos meilleurs diplomates sur la question (op. cit., p. 153-156), puisqu’il prévoit, avant même la mort de Staline, « que le jour où l’Amérique sera en mesure de mettre en ligne une force supérieure, l’URSS [faible et épuisée par la guerre] se prêtera à un règlement dans lequel elle abandonnera les territoires d’Europe Centrale et Orientale qu’elle domine actuellement. »

Cette affaire n’est pas, malgré ses apparences, idéologique : elle ne relève que de la prétention des États-Unis, impérialisme le plus puissant, à combattre toute « zone d’influence » qui ne serait pas la leur : le monde est leur « arrière-cour ». Les « Européens », si caniches qu’ils soient, en savent quelque chose depuis l’ère Wilson. La réalité historique balaie toutes les gloses sur « l’histoire complotiste »…

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz

Tag(s) : #histoire, #marxisme, #communisme, #éducation, #1968, #prague

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