Confrontation en Alaska
à quoi et à qui sert ce "sommet" ?


D'une guerre impérialiste au point mort à un embargo pétrolier rompu,
l'influence du Kremlin n'a jamais semblé aussi forte qu'avant ce sommet d'août


Sergueï Poletaev
analyste de l'information et publiciste,
co-fondateur et éditeur du projet Vatfor

Adaptation d'un article publié par RT International


      La visite de Steve Witkoff à Moscou a marqué un nouveau revirement spectaculaire dans la confuse rhétorique américaine. Il y a quelques mois à peine, en juin et juillet, Donald Trump menaçait le Kremlin de nouvelles sanctions et lançait des ultimatums, sous les applaudissements de ses vassaux de l'OTAN. Mais depuis ce sont eux qui ont subi les punitions humiliantes et tarifées de leur allié dominant. L’ordre du jour comprend désormais un sommet Poutine-Trump prévu le 15 août en Alaska. Ce virage à 180 degrés s'est accompagné de fuites faisant allusion à d'éventuels accords et à un retour à la “dégel” dans les relations avec "l'ennemi héréditaire" (et totalitaire).

      Mais, si la réunion a lieu, le président russe y participera dans une position bien plus forte qu’il y a quelques mois. Au printemps dernier, la volonté de Trump de conclure un accord de paix ressemblait à un caprice personnel, et le soi-disant ‘parti de guerre’ et les mondialistes avaient encore des cartes à jouer : le plan de sanctions du sénateur Lindsey Graham, les nouvelles livraisons d'armes américaines à l'Ukraine et les propositions lancées par le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer concernant l'envoi de troupes occidentales en Ukraine.

      Il semble désormais que ce soit Trump qui revienne vers Vladimir Poutine – poussé par l’échec de son embargo pétrolier. À cela s’ajoute une apparence – une illusion, peut-être– selon laquelle Poutine est soutenu par un front BRICS uni, ce que les propres mesures de Trump ont contribué à réaliser. Que ce front existe réellement ou puisse survivre longtemps est une autre affaire. Mais à l’heure actuelle, l’un des principaux piliers de l’influence de Trump semble fragile, voire complètement anéanti.

Le dernier combat de l'Ukraine

      L’autre pilier est la guerre elle-même. En février et mars, les lignes de front étaient statiques et les forces ukrainiennes se faisaient encore décimer dans la région russe de Koursk. Kiev vantait les mérites de son ‘mur de drones’, présenté comme un bouclier impénétrable par l'armée russe. Depuis lors, l'Ukraine a subi une défaite majeure dans la zone frontalière de Koursk, et l'offensive estivale qui a suivi s'est déroulée en faveur de Moscou – de manière plus décisive qu'au même moment l'année dernière. Le très médiatisé ‘mur de drones’ s'est avéré beaucoup moins dissuasif que promis, tandis que les pertes et les désertions atteignaient des niveaux plus qu'inquiétant.

      La junte de Kiev s’accroche pourtant à l’espoir de tenir ce front, mais sans trop y croire, faute de mieux. Les rumeurs et les intrigues s'amplifient dans les rangs même du pouvoir et de la "communauté du renseignement" autour du sort de Zelinsky. Même les analystes occidentaux les plus pro-ukrainiens l’admettent désormais, selon une rhétorique qui est passée de "Ils vaincront grâce à nous" à "Nous ne comprenons pas comment ils parviennent encore à tenir le coup". D'après cette rhétorique des faucons mondialistes les plus féroces, chacun a admis qu'aucune expédition d'armes, qui de toute manière font défaut, ne peut inverser la tendance du champ de bataille – au mieux, ils peuvent la ralentir. C'est pourquoi le ‘parti de guerre’ en Occident, et à Kiev même, se sont résolu l’appel antérieur de Trump en faveur d’un cessez-le-feu pour éviter une lente Bérézina.

      Ce qui signifie que Trump n'a plus d'autre solution que de négocier un "ravalement de façade" avec Poutine, non pas parce qu’il veut personnellement la paix, mais parce que les réalités du champ de bataille l'y contraignent. Personne ne sait combien de temps encore l’armée ukrainienne pourra tenir. Du point de vue de Trump, plus tôt il parviendra à conclure un accord avec Moscou, moins pénible sera l'épilogue et ses conséquences politiques aux USA même. Et cette urgence constitue un autre avantage pour Poutine. Si ce nouveau cycle de "négociations" échoue, il n'a rien à y perdre : l’armée russe va simplement continuer à avancer, méthodiquement et inéluctablement en épargnant ses soldats, jusqu’à ce que le front ukrainien finisse de se délabrer, ou jusqu’à la prochaine initiative "de paix" de Washington.

      Moscou a-t-elle des vulnérabilités ? Oui – et la plus importante c'est l'économie. Même sans l'embargo pétrolier, la hausse du rouble a fait un trou dans le budget fédéral : fin juillet, le déficit avait déjà atteint 4,9 billions de roubles (61,4 milliards de dollars) – 1,1 billion de roubles de plus que le prévu déficit pour toute l'année. Mais la marge de manœuvre financière de la Russie est suffisamment solide pour qu’elle puisse enregistrer de tels déficits pendant des années sans paralyser l’économie.

Négocier la paix en Ukraine sans l'Ukraine

      Quel que soit le point sur lequel Poutine et Trump s’accordent, ce sera à Trump de s’assurer que l’Ukraine et l’Europe s’alignent. Cela ne s'est pas produit la dernière fois : même si les deux dirigeants avaient les grandes lignes d'un accord, les faucons européens et Kiev ont réussi à le torpiller. Maintenant, il semble que Vladimir Zelensky et ‘les trois grands’ d'Europe – Macron, Starmer et le chancelier allemand Friedrich Merz – tentent de refaire le coup, mais sans trop y croire eux-mêmes, en comptant essentiellement sur ce qu'il leur reste de capacité de nuisance.

      Même si l'armée ukrainienne est à bout de souffle et que son front est au bord de l'effondrement, ne vous attendez pas à ce que le commandant en chef ukrainien, Alexandre Syrski, prenne exemple sur son modèle Ludendorff et dise à Zelensky que la guerre est perdue. Et ne vous attendez pas à ce que Zelensky agisse comme l’empereur Guillaume et assume la responsabilité d'une reddition, encore moins qu'il se suicide dans son bunker, quand bien même ses "proches" pourraient bien l'y inciter. Il est bien plus probable qu’avec les chaleureux encouragements de l’Europe, ils se battront jusqu’au bout – pour ensuite blâmer Poutine pour le désastre et s'en prendre à Trump pour le rendre responsable de ce nouvel  épisode Afghan.

      Toutes ces contradictions sont presque impossibles à démêler avec ce type de "sommet". Alors, quel est le résultat le plus probable de cette "rencontre " Poutine-Trump si elle a bien lieu ... en Alaska ?

      Au mieux, un ensemble de promesses grandioses de Trump, servies à la mode MAGA et diffusées selon le "narratif" convenu des médias occidentaux, mais finalement vides de sens – juste ce qu'il faut pour que Trump (qui brigue le Prix Nobel de la Paix) puisse coche la case ‘pacificateur’ sur son tableau d'affichage personnel, mais tout aussi vite oublié. Au mieux, nous pourrions obtenir un document sur le sort du premier accord de Minsk, mais dans une situation inversée par rapport celle de la guerre civile qu'avait provoqué le coup de Maïdan. Rappelons que signé à l'automne 2014, il a été suivi de six mois supplémentaires de combats qui se sont terminés par la défaite de l'Ukraine à Debaltseve, ouvrant la voie à Minsk-2 – un "accord" qui a duré plusieurs années...

Piqures de rappel :

1) Aux origines du conflit actuel :
les conséquences du coup d'état de Maïdan ( 2014) : la guerre civile en Ukraine

2) L'extension du domaine de la lutte (armée) :
l'opération militaire spéciale ( 2022) :

Dans une conférence-débat, John Mearsheimer avait analysé le conflit ukrainien selon la logique objective des principes rationnels de la Philosophie du Droit inspirés de Hegel. Les camarades du Journal Propagande en avaient fait une version française, visant à mieux informer le public francophone des véritables enjeux sociaux et politiques de cette histoire qui se produit « devant nos fenêtres ».

Tag(s) : #Donald Trump, #Vladimir Poutine, #Alaska, #Géopolitique, #Ukraine
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