Les anarchoïdes[1] :
un possibilisme new look

(suite)

 

Par Jean-Pierre Garnier

 

« Il faut préférer ce qui est impossible mais vraisemblable à ce qui est possible, mais incroyable. »

Aristote 

 

« Le thème des “communs” apparaît central dans les réflexions sur le monde d’après »  

Ludivine Bantigny 

 

 

4. Cela commence bien

 

« Le XXIe siècle a commencé en 2020, avec l’entrée en scène du Covid-19 ». Cette annonce solennelle provient de Jérôme Baschet. Mais elle avait déjà été répercutée avant qu’il ne la reprenne à son compte par nombre de médiacrates en quête de unes à sensation pour qui la survenue de la pandémie était l’occasion idoine pour ébahir à bon compte le gogo de lecteur, d’auditeur ou de téléspectateur, à coups de prévisions futuristes, optimistes ou anxiogènes,  plus  fantaisistes  les unes que les autres sur « le jour d’après ». Jérôme Baschet, cependant, ne saurait être assimilé à n’importe quel plumitif à court d’inspiration. Avec ce penseur critique de haute volée, on pouvait s’attendre à ce que sa profondeur de vision sur le nouveau siècle qui débuterait maintenant atteigne des sommets, loin des banalités déversées à la pelle par les médias dominants. C’est pourtant l’un deux, et non des moindres, qui lui a ouvert ses colonnes pour aviser un public lettré de cette nouvelle fracassante. À savoir Le Monde, le journal de révérence pour la petite bourgeoisie intellectuelle et une partie de la classe bourgeoise hexagonale, détenu entre autres par deux personnalités du CAC 40, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, et à qui le milliardaire Bill Gates a offert récemment rien moins que 2 176 790 dollars pour lutter, non pas contre la pandémie, mais contre le «conspirationnisme» répandant l’odieuse calomnie selon laquelle le boss richissime de Microsoft instrumentaliserait celle-ci pour fourguer son nouveau vaccin en préparation à l’ensemble des habitants de la planète. Comment, dès lors, expliquer que ce quotidien qui défend avec constance l’ordre établi depuis sa fondation commette l’imprudence de laisser un individu qui a fait publiquement ses «adieux au capitalisme» récidiver dans une «tribune» destinée à d’autres que ses groupies anarchoïdes[1] ?

Pour ce faire, nous ferons appel à l’un[e] d’e[ux]lles] — « écriture inclusive » oblige, dans son cas —, Ludivine Bantigny, historien[ne] elle aussi, qui a rapidement creusé son trou parmi les gourous de la gauche « radicale ». Ce qui donne lieu entre ces deux sommités à l’anticonformisme labélisé à des échanges de rhubarbe et de séné, habituels dans ce milieu. Ainsi dans l’article de L. Bantigny cité plus haut où elle invite les rebelles de confort à phosphorer sur les « ponts concrets à jeter entre aujourd’hui et demain »,  accorde t-elle une place de choix, pour introduire son propos, à la « tribune » de J. Baschet publiée dans Le Monde. De fait, au-delà de ce renvoie d’ascenseur, l’impression que donnent les deux intéressés est que le XXIe siècle aurait surtout commencé pour eux et leurs congénères avec leur propre entrée en scène comme nouvelle vague de sachants omniscients sous l’égide d’on ne sait quel « post-capitalisme », mettant à profit, pour se faire mieux connaître et reconnaître comme tels, l’irruption d’une calamité planétaire, après une petite répétition générale où chacun s’employait à qui mieux mieux à décrypter le sens historique du surgissement des gueux vêtus de jaune.

Néanmoins, plutôt que de se reporter une fois de plus aux  considérations de J. Baschet sur les « nouvelles temporalités » qui  caractériseraient l’histoire la plus contemporaine, on s’attachera à puiser directement dans le texte de L. Bantigny, à vocation « stratégique » selon elle. Et l’on verra pourquoi cette coqueluche normalienne de la gôche-de-gôche, rescapée d’un trotskisme universitaire lui-même en lambeaux, « a pris rapidement la lumière, invitée par divers médias et sur nombreux plateaux de télévision et de radio » — que l’on aurait qualifiés de « bourgeois » en d’autres temps —, comme le signale Le Monde où elle est également accueillie avec empressement[2]. À l’instar de ses confrères[-sœurs] confits en dévotion anarchoïde, elle fait partie de ces dissidents autoproclamés de la nouvelle génération qui n’ont que le mot « émancipation » à la bouche ou sous le clavier, mais dont la dangerosité pour les pouvoirs en place ou ceux appelés à leur succéder est proche de 0.

Ludivine pythie du bobotariat "rebelle"

L’« incroyable temps en suspens » que nous serions en train de vivre,  affirme d’emblée L. B, pour introduire son propos,  «met en crise les certitudes les plus établies et les préceptes les plus chevillés. [3] »  Or, il est cocasse de démarrer de la sorte un article qui dément cette assertion initiale à presque chaque ligne. Les « certitudes les plus établies » y alternent en effet avec les « préceptes les plus chevillés », les uns et les autres n’étant autres que ceux qui composent la doxa anarchoïde, pimentée ici et là de quelques zestes de marxisme lénifiant ou de citoyennisme altercapitaliste.

L. B. prétend situer son engagement dans d’« autres perspectives que celles, toutes tracées, de ces experts à la mode ». En l’occurrence, ces idéologues classés à droite que l’on aurait taxés de réactionnaires à une autre époque, « ressassant leurs obsessions de l’identité, leurs peurs de l’étranger, leurs fabriques nostalgiques – et mythologiques – du passé ». Mais L. B. semble ne pas se rendre compte, sans doute parce qu’elle ne fréquente que des gens dont le mode de penser est analogue au sien, qu’il existe une autre catégorie d’« experts à la mode », les spécialistes ès «émancipation» qui, eux aussi, s’engagent tête baissée dans des « perspectives toutes tracées » dont les panneaux d’orientation indiquent toujours la même direction, les « possibles », avec le même horizon, le « commun ». Et qui les conduisent, L. B. en tête, à additionner les clichés comme on enfile les perles. « Démocratiser la démocratie », par exemple, slogan creux en forme de vœu pieux, archi-usé, qui postule l’existence préalable de « la démocratie » dans notre pays, et dont l’article défini ne définit plus rien, ce « signifiant flottant tendant constamment vers l’in-signifiant, l’évanescence ou le vide à force d’être surchargé, surinvesti, surexposé […]»[4] Ou encore « capitalisme destructeur et mortifère », expression toute faite dont usent et abusent les escrologistes qui rêvent d’un « autre mode possible », toujours capitaliste mais reverdi. Et de continuer à dérouler le collier : « non plus le marché mais le partage », « non plus la concurrence mais la solidarité », « non plus la publicité mais l’art par et pour chacun », jusqu’à, pour boucler le tout en beauté, « non plus la compétition mais le commun ».

l'exégès des lieux communs fréquentés des anarchoïdes

À ces clichés, on peut en ajouter un autre qui allie la prétention au grotesque : « repenser le travail de manière radicale ». Car pour L. B. comme pour tous les rebelles bac +, cette radicalité ne saurait aller jusqu’à remettre en cause la division sociale du travail qui fait de la petite bourgeoisie intellectuelle (PBI) une classe de médiation entre dirigeants et exécutants. Lui  sont réservées à ce titre, entre autres, les tâches de conception et/ou de formation, c’est-dire d’inculcation idéologique, fût-ce d’une pensée critique. Or, se demander s’il en ira de même sur ce point, fondamental s’il en est, une fois le passage du capitalisme au «post-capitalisme» effectué, c’est là une question véritablement tabou qu’il serait sacrilège de soulever. À cet égard, quoiqu’en dise L. B., elle-même et ses semblables ne dédaignent pas non plus de jouer les expert[e]s dans leur domaine, non pas celui de leur discipline universitaire où il serait de mauvaise foi et stupide de contester leur compétence,  mais dans celui « à la mode » que leur engagement politique les incite à préserver jalousement contre toute intrusion intempestive : l’émancipation. Bien qu’ils ne se l’avouent pas, celle-ci ne pourra être à leurs yeux que l’œuvre, sous peine de demeurer inachevée, des travailleurs intellectuels. « Rien ne sera plus comme avant, alors nous non plus, nous ne pourrons plus être comme avant », proclame pourtant L. B. avec assurance. Rien, sauf la distinction apparemment pérenne entre sachants et ignorants, qui fera donc que « nous ne pourrons plus être comme avant » tout en demeurant des néo-petits bourgeois super-instruits avec les privilèges de tous ordres que cela implique vis-à-vis du commun — terme à prendre ici, bien sûr, dans son sens «vulgaire» —, même s’ils sont moindres que ceux de la bourgeoisie.

Tout cela explique sans doute pourquoi l’exposé de L. B. est sans cesse jalonné de «nous», «notre», «nos». Un pluriel qui est moins d’importance, encore qu’il ne l’exclue pas, que le résultat d’une volonté plus ou moins consciente de laisser dans l’ombre son identité de classe — car le « nous » réitéré renvoie évidemment mais implicitement à la PBI —  pour se faire la porte-parole d’une collectivité aux contours indéfinis dont chercherait en vain trace des composantes sociologiques. Au lieu de parler à la première personne et d’assumer le fait que ses propos n’engagent qu’elle, L. B. a opté pour un « nous » indistinct pour leur donner plus de poids.  Par conséquent, pas de références obligées sinon attendues, comme dans les discours des leaders révolutionnaires d’antan, au « peuple », aux « masses », aux  « prolétaires », aux « travailleurs » et autres «  damnés de la terre » ni même, comme il est de coutume dans la gauche institutionnelle, aux « citoyen[ne]s ». Il en résulte un certain flou, pour ne pas parler d’ambiguïté voire de confusion, quant à la vision « stratégique » dont l’article de L. B. est censé à la fois prouver la nécessité et esquisser les grandes lignes. Passer en revue toutes les fois où L. B. sollicite la première personne du pluriel pour formuler sa pensée exigerait un ouvrage entier. Contentons d’en retenir les plus significatives.

 

Avant Ludivine il y eut Geneviève... Tabouis

 

« Que le cours des choses dévie : plus que jamais, nous en éprouvons aujourd’hui non seulement l’envie, mais la nécessité ». Dès le début de son topo, L. B. énonce ainsi un point de vue qu’elle postule unanimement partagé sans se demander si c’est le cas, sinon pour tout le monde, du moins pour le plus grand nombre.  Or, même sans enquête approfondie, on sait qu’il n’en est rien, et que seuls peuvent le croire des gens qui prennent leur désir de « révolution »… ou d’« émancipation » pour la réalité. Deux phrases plus loin, rebelote : « Printemps 20 : un tournant du temps. Qu’en ferons-nous, collectivement ? » Une assertion, avec la référence à une saison aux connotations révolutionnaire (le « Printemps des peuples » de 1848) pour confirmer que nous nous trouverions bien à un tournant, suivie d’une interrogation supputant que chacun soit prêt à passer à l’action pour « changer le monde » pendant qu’il est encore temps. Dans le paragraphe suivant, L. B. fait savoir que « nos capacités critiques sont intactes, comme notre force de riposte ». Pour le moment, pourtant, celle-ci est des plus faiblardes car si « le confinement n’est pas écrasement », comme le souligne  L. B. dans la phase précédente, la quasi totalité de la population française s’y est quand même pliée avec docilité, ce qui pour le gouvernement importait par dessus tout. « En face, rappelle L. B. en pointant nommément le préfet de police proto-fasciste de Paris, « la stratégie est bien établie ; elle est féroce, implacable et redoutable ». Or, le moins que l’on puisse en dire est que celle dont L. B. se fait fort, pour contrer cette dernière, de tracer les axes n’est pas à la hauteur. La « force de la riposte » dans ce cas concret est plus que jamais aux abonnés absents. Ce qui explique que, par compensation, champ libre soit laissé à « capacité critique », apanage de la caste intello, championne de la « critique critique » dont Marx se gaussait, c’est-à-dire sans liens sinon des plus distendus voire inexistants avec une quelconque pratique effective de lutte.

Objet et raison d’être de l’article, les « questions stratégiques » elles-mêmes dont nous devons « nous emparer » sont laissée dans l’imprécision. Il faut dire que l’acception du mot « stratégie », reprise de la philosophe Isabelle Garo, une représentante caricaturale du marxisme le plus académique, n’est pas de nature à en éclaircir la signification : il désignerait, selon L. B. « les manières concrètes de nous réapproprier, là où nous sommes, des formes de décisions sociales et politiques qui sont autant de coups portés dans la cuirasse du système ». Une métaphore guerrière propre aux va-t-en guerre en dentelles rhétoriques, qui n’est pas sans rappeler celles dont aime à user l’économiste Frédéric Lordon, autre bravache de la guerre de classe à fleurets mouchetés. C’est précisément à ce dernier que L.B. emprunte dans la foulée un aphorisme en forme de truisme selon lequel « il est de la nature des déclarations de principe de rester muettes quant aux conditions de réalisation des principes ». Comme si le mutisme à ce sujet n’était pas de la nature de ces déclarations d’embusqués dans l’institution universitaire où le verbe voire le verbiage sert de substitut à l’action ! Le paragraphe final se clôt en apothéose. « Tout cela n’a rien de lunaire ni d’extrême », conclue L. B. Effectivement : c’est un concentré de la nouvelle bien-pensance « degôche » ! Mais ce programme pour le moins minimum d’une transition qui aurait déjà débuté vers un improbable post-capitalisme, se devait d’être une dernière fois valorisé avec la fermeté qui convient. « Et nous avons pleine légitimité à le dire, à le tenter, à l’organiser : plus que jamais. Bien sûr, nous ne savons pas dans quelle mesure cela “prendra”. Mais le temps présent requiert absolument que nous le mettions au débat. » Mue par un égocentrisme de classe forcené, trait que partage la confrérie anarchoïde avec l’ensemble de l’intelligentsia «degôche», L. B. est ainsi conduite à généreusement décerner aux ambitions de sa caste un brevet de légitimité et à imputer au « temps présent » la nécessité absolue de les voir réalisées.

5. Un anticapitalisme de pacotille

 

Le caractère illusoire voire parfois carrément dérisoire des «possibles» envisagés par les anarchoïdes comme « alternatives » à opposer au capitalisme n’est pas sans lien avec la vision parfois fantasque qu’ils ont de ce dernier. Certes, elle n’est pas toujours erronée. Malgré leur répugnance de fond pour le marxisme, toutes versions confondues, ils ont su tout de même en extraire, tout au long de leur parcours universitaire et/ou militant, les bribes de connaissance minimale indispensable pour analyser et critiquer les aspects saillants les plus répulsifs de ce mode de production. Il n’en reste pas moins, toutefois, que nombre de leurs appréciations oscillent entre le lieu commun infra-théorique et la naïveté la plus simpliste, les deux les conduisant à sous-estimer la force de leurs adversaires supposés, le capitalisme et l’État, et, parallèlement, de manière complémentaire, à surévaluer la portée de ce qu’ils proposent et opposent pour en venir à bout.

En adressant ses « adieux au capitalisme » qui, passez--nous l’expression, n’en a rien à foutre même s’ils remplissent d’aise les anarchoïdes, Jérôme Baschet découvre la lune, par exemple, en précisant que celui-ci est une « organisation sociale » et pas seulement un « système économique »[5].  Il ignore visiblement que, pour les gens qui n’ont jamais réduit la pensée marxienne à l’économisme borné où la cantonnait, staliniens en tête, un marxisme primaire, les rapports sociaux de classes capitalistes sont formés d’un entrelacs de rapports d’exploitation économique, de domination politique et d’assujettissement idéologique[6]. Ensuite, en mettant en garde les anarchoïdes contre la « redoutable plasticité » d’un capitalisme capable d’intégrer toutes les contestations[7],  J. Baschet ne fait que répéter ce qui été observé par d’autres avant lui à propos de cette aptitude à la « récupération », en laissant de côté ce que certains penseurs critiques plus avisés que la moyenne avaient mis en lumière : n’est récupéré que ce qui est récupérable. Quoi qu’il en soit, cette porte ouverte enfoncée par J. Baschet que ses groupies perçoivent comme une découverte n’a pas encore incité la plupart d’entre eux à douter du caractère « subversif » des « expérimentations » et autres « utopies réalistes » célébrées à longueur de page ou d’antenne dans les médias « alternatifs ». Ils restent en effet persuadés qu’elles vont non seulement accentuer la déstabilisation en cours du système capitaliste, mais encore « rouvrir l’avenir vers d’autres possibles » — pour user d’un slogan devenu une scie dans le milieu. Or, il se trouve qu’elles ne font souvent, comme on l’a vu auparavant, que participer à la régulation des contradictions auxquelles l’ordre social est confronté, qui, a défaut de les dépasser peut toujours les déplacer.

À force de focaliser l’attention sur ce qui change, y compris à l’occasion de bouleversements sociaux de grande ampleur, il arrive que l’on finisse par ne plus voir ce qui se perpétue. C’est bien ce qui, justement, est arrivé à Ludivine Bantigny qui, tout en faisant sien l’avertissement de J. Baschet, ferme les yeux sur ce qu’il est advenu de la « contestation » soixante-huitarde. Loin de renverser l’ordre bourgeois que celle-ci vilipendait, elle a donné le coup d’envoi dans l’hexagone à la « révolution sociétale » qui a permis à cet ordre vermoulu de trouver une nouvelle jeunesse aux sens propre et figuré. Une « remise à l’heure de nos pendules rustiques » en matière de mœurs, de mode de vie et d’épanouissement individuel devenu individualiste, ironisera Régis Debray dans un petit ouvrage rédigé pour commémorer à sa façon le dixième anniversaire de ces « événements »[8]. Mais peu importe pour L. B. qui a tenu à célébrer leur cinquantenaire en leur consacrant un épais ouvrage plein d’un enthousiasme rétrospectif[9]. Comme saisie à son tour par la propension irrépressible autant qu’illimitée à l’autosuggestion à laquelle cède de temps à autre le néo-petit bourgeois « radicalisé », qui avait alors atteint son paroxysme, elle discerne dans les « années 1968 » l’une des sources d’inspiration les plus vivifiantes pour les « espérances réelles » à nourrir aujourd’hui « pour un futur émancipé »[10]. Émancipé de quoi et surtout par qui ? On sait que ce sont là des questions oiseuses sur lesquelles il vaut mieux ne pas trop s’attarder. Signalons quand même que le concept « émancipation » devrait s’émanciper tout d’abord des significations farfelues que lui ont accolées des émancipateurs autoproclamés, pour être autre chose que la catégorie fourre-tout à laquelle ils l’ont réduite et qui l’utilisent jusqu’à plus soif (de reconnaissance) comme faire-valoir [11].

« La crise du capitalisme ne cesse s’aggraver ». C’est là la rengaine que l’on entend « à gauche » depuis des décennies, c’est-à-dire depuis que l’accumulation du capital a commencé à revêtir des formes nouvelles. Or, si celles-ci ont effectivement mis en crise certains secteurs d’activité et de la population, elles ont aussi permis au capitalisme de repartir de bon pied, si l’on peut dire. Mais cette rengaine de « la crise » se fait entendre avec plus de force depuis quelque temps puisque celle-ci est devenue multiforme, comme on l’a vu précédemment, en se combinant avec une « crise écologique » et une « crise politique » auxquelles vient de s’ajouter la « crise sanitaire ». Pourtant, au lieu de s’en réjouir sur le mode triomphaliste qui est le leur, les anarchoïdes, qui croient voir dans la simultanéité desdites crises et leur imbrication le signe incontestable d’un capitalisme parvenu à ses limites, feraient mieux de considérer les « crises » pour ce qu’elles sont : la manifestation de contradictions inhérentes à la reproduction des rapports de production qui, en l’absence d’une opposition anticapitaliste digne de ce nom, constituent autant d’opportunités pour les possédants et leurs fondés de pouvoir politiques de relancer la valorisation de la valeur tout en rénovant pour les renforcer les mécanismes de la domination. 

Cela dit, il faut se garder de confondre capital et capitaliste comme le fait L. B., très représentative à cet égard des anarchoïdes qui n’ont de l’œuvre de Marx qu’une connaissance aussi approximative que sélective. « Si le capital est une puissance, affirme-t-elle, dont la souche est le profit tiré du travail et son acharnement а le soumettre, il est situé. En cela, il est fort mais fragile, si tant est qu’on veuille bien le considérer comme tel : localisé dans le temps, quand bien même il puiserait sa solidité а vouloir le faire oublier »[12]. Le problème avec ce genre de discours est que, par une sorte de projection anthropomorphique, le capital est fétichisé comme un être doté non seulement de «puissance», mais aussi de conscience et de volonté, alors que c’est un rapport de production fondé sur l’extorsion de plus value sur la base du travail salarié. Le capitaliste, quant à lui, est la « personnification du capital », comme chacun le sait pour peu qu’il ait lu Marx. Il est asservi à sa fonction, autant que le prolétaire à sa condition, et donc « pris », comme celui-ci, dans un rapport social qu'il reproduit (y compris à travers leur conflit), et ne maîtrise pas. Néanmoins, vu sa position dominante dans un rapport dont il est en outre le bénéficiaire, il s’est donné suffisamment de moyens pour maintenir jusqu’ici, malgré quelques embardées aux siècles précédents, le règne de sa classe, celles des capitalistes.  Or, ce sont ceux-ci qui constituent l’ennemi qu’il s’agit d’affronter, en actes et pas seulement en paroles, directement ou par « chiens de garde » (politiques, médiatiques, judiciaires, militaro-policiers…) interposés.

 

Geneviève Tabouis était cependant mieux informée de ses sujets que ses continuatrices du monde d'après

 

En d’autres temps, cet impératif relèverait de l’évidence et n’aurait pas besoin d’être rappelé. Mais L. B., à l’instar des ses pareil[le]s, reste mesurée et imprécise voire timorée sur le sujet. Passons sur l’hypothèse d’une coalition électorale victorieuse en 2022 des « forces de gauche » débouchant sur un changement de République, qu’elle se contente d’évoquer sans trop y croire. « Cahiers de doléances » qui seraient aussi des « cahiers d’espérance », « États généraux », « assemblée constituante », « candidature collective » pour la présidentielle « avec des figures connues ou non des organisations politiques et du mouvement social »… « Cohérente et conséquente », selon L.B., cette voie la laisse cependant insatisfaite au regard des « chemins stratégiques qu’il faut de toute façon trouver qui soient à la hauteur de la situation ». On la comprend car ce changement institutionnel par voie électorale ne ferait qu’emprunter des sentiers battus et rebattu dans les cours d’histoire sur la Grande Révolution. En omettant l’essentiel : celle-ci a tout de même débuté et s’est poursuivie quelque temps avec le peuple en armes dans la rue, même s’il revenait structurellement à la bourgeoisie de remporter la mise. Consciente tout de même de la nécessité d’instaurer un « rapport de forces décisif face au pouvoir d’État », L. B., forte de son passage par le NPA, pousse l’audace jusqu’à poser « l’enjeu d’un contre-pouvoir […] qui puisse déboucher sur une situation de double pouvoir ». Mais notre classe dirigeante et ses homologues des pays alliés n’ont pas à trop s’inquiéter. Pas de sang, de sueur et de larmes en perspective. « Ce contre-pouvoir pourrait être la fédération des forces auto-organisées localement », s’exclame L. B., soit de la kyrielle rabâchée de luttes et d’expérimentations locales autogérées que nos anarchoïdes se plaisent à lister comme autant de « brèches essentielles ouvertes dans le système, qui en le fragilisant «donnent de quoi avancer »[13]. C’est à elles que reviendrait de « forger une vaste force qui poserait concrètement la question », non pas celle, périmée, de la dépossession des possédants ou de l’expropriation des expropriateurs, mais « d’un pouvoir commun et émancipateur » dont ces qualificatifs déjà éculés à force d’avoir servi suffisent à confirmer l’inconsistance.

Pour en savoir un peu plus sur la cible choisie en priorité par les anarchoïdes pour leur combat et sur la manière de le mener, rien de tel que d’avoir une dernière fois recours au politologue Laurent Jeanpierre. Il fait, en effet, partie, comme on a déjà pu s’en rendre compte, de ces penseurs sans complexe qui ont réponse à tout sauf aux questions embarrassantes que l’on a n’a pas l’idée de lui poser ou aux objections que l’on n’ose lui faire de peur de l’offusquer. Il faut dire que le site qui accueille un énième entretien qu’il a bien voulu accorder lui convient parfaitement. Son intitulé, « Le vent se lève », laisse en effet déjà prévoir une série de tempêtes (de mots) dans un verre d’eau. En outre, son fondateur et animateur, un « analyste politique » normalien — encore un ! — partisan d’un « compromis keynésien écologique » à établir « entre bobos et prolos » associant, en prime, « une partie des élites en place », voit là, sans crainte aucune du ridicule, le moyen de repartir « à l’assaut du ciel »[14]. C’est là, en fait, le Green new deal qui fait saliver l’ensemble de la gauche institutionnelle et même l’increvable Monsieur Je-sais-tout Michel Onfray avec son « front populaire ni droite ni gauche » souverainiste. C’est aussi le projet inavoué de nombre d’anarchoïdes, à charge pour eux d’y ajouter quelques ingrédients « transgressifs » de leur crû pour le faire paraître séditieux.

Dans l’entretien mentionné, L. Jeanpierre se fait fort d’aller plus loin en faisant montre d’une intrépidité stupéfiante puisqu’il se propose de « réactiver la perspective communiste, entendue non pas en son sens […] hérité du siècle dernier — auquel L. Jeanpierre aurait pu adjoindre la fin du siècle précédent —, mais en un sens plus large comme mode de structuration d’une société alternative à la formation historique capitaliste »[15]. Pourtant, ce « sens plus large » ne semble pas de nature à extraire nos sociétés de l’ornière capitaliste où elles se trouvent enlisées depuis des lustres. En effet, les « deux lignes » adoptées par L. Jeanpierre, qui « se rejoignent »  dans «l’horizon de pensée d’une réactivation du communisme », ne s’écartent pas, innovations jargonnantes mises à part, du tout-venant du réformisme le plus plat. La « ligne historico-pratique », d’un côté, qui partirait d’un « constat d’un réinvestissement du local, d’un déplacement, fût-il provisoire, du centre de gravité de la conflictualité historique de la production (économique) vers la reproduction (sociale) », n’est autre que celle qui a conduit les anarchoïdes à délaisser le « social », soit la lutte contre l’exploitation, pour le déjà bon vieux « sociétal » où la bobocratie s’investit avec délices. Écoutons jubiler à ce propos L. B., en pleine auto-célébration : « Nos forces sont si belles puisées aux luttes d’entreprises — luttes menées par d’autres —, engagements féministes, combats pour l’émancipation des sexualités, mouvements antiracistes, soulèvements écologistes…»[16]. Quant à l’autre ligne, « théorico-politique », celle-là, qui s’inscrirait dans la « reconstitution du projet communiste », elle se situe, comme on a pu le voir dans les chapitres précédents, dans la lignée d’un capitalisme amendé, rectifié, « recivilisé ». Et à ceux qui trouveraient un goût de trop peu à ce communisme aseptisé, L. Jeanpierre a déjà répondu par avance : « le mot [communisme] est en réalité secondaire ici car on peut lui substituer d’autres termes, comme celui de “socialisme” en son sens originaire, et bien entendu inventer aussi de nouveaux termes pour décrire cette même ligne de fuite »[17]. De fuite en avant, en réalité, même plus réformiste, mais réformatrice. Avec la novlangue correspondante qu’il convient au plus vite de forger en réponse à la « fossilisation idéologique du langage politique ».

 

Jean-Pierre A-peu-près, dans le rôle du maître ignorant de service.

À lire L. Jeanpierre, les militants qui voulaient refaire le monde par le passé avaient trop concentré leur l’attention sur « l’acte révolutionnaire, le moment révolutionnaire, la rupture révolutionnaire, mais le passage de la société présente à la société future désirable est demeuré sous-exploré ». Passons vite sur cette façon arrogante d’en prendre une fois de plus à son aise, comme cela est devenu la norme parmi les anarchoïdes, sur l’abondante production théorique publiée avant leur apparition et consacrée, en l’occurrence, à la transition. Il est vrai qu’il s’agissait de la transition au socialisme voire au communisme, et non vers on ne sait quel « post-capitalisme ». Mais on comprend que pour eux « la transformation historique ne doit pas totalement peser sur l’attente de ces “moments” proprement extra-ordinaires, qui, seuls, permettraient de sortir d’une situation de subordination ». Moments périlleux, à coup sûr, aux yeux de ces fauteurs de troubles en pantoufles, plus que réticents à y participer directement à leurs risques et périls, professionnels et même physiques. À cet égard, le philosophe et sociologue Lucien Goldmann leur donne involontairement raison.  Aux yeux de ce penseur marxien majeur de la seconde moitié du siècle dernier, « La révolution, c'est l’engagement des individus dans une action qui comporte le risque, le danger d’échec, l’espoir de réussite, mais dans laquelle on joue sa vie. [18]». On comprend que nos anarchoïdes dénient à la fois toute validité scientifique et toute actualité politique à ce genre de définition. Si révolutions il doit y avoir au XXIe siècle, elles revêtirons des formes beaucoup moins stressantes, conformes aux prédictions et préconisations apaisantes du tandem Dardot-Laval.

« Je ne suis pas certain que l’urgence soit un pari historique et politique sur lequel il faille tout miser », opine prudemment L. Jeanpierre pour qui « on ne peut pas confier complètement au présent la question de l’espérance. » Bref, le renversement de l’ordre établi peut attendre. Dans l’immédiat, qui risque de se prolonger assez longtemps voire indéfiniment puisque, pour rendre cette « espérance » moins évanescente, « il faut travailler à “rationaliser” l’exercice projectif, et non y renoncer au nom de l’urgence », on se replongera dans le laborieux travail de sélection de thématiques, de formulation de problématiques, de fabrication de concepts, d’élaboration d’analyses. Il faut dire que la tâche à accomplir n’est pas des moindres car, toujours selon L. Jeanpierre, il serait plus que temps de « reprendre la philosophie de l’histoire marxiste et révolutionnaire et réfléchir à la manière dont nous pouvons, ou pas, hériter de cette dernière ». Autrement dit, un néo-révisionnisme de plus adapté à l’air du temps.

On a survolé précédemment ce que cet aggiornamento a déjà donné dans l’hexagone. Sur le plan géopolitique sur lequel on reviendra en quelques mots pour finir, car tout le reste dépend, on peut d’ores et déjà juger que le bilan est parfaitement négatif. Faute d’une gauche organisée enracinée dans les classes populaires, conséquente dans sa lutte contre les guerres menées par un système impérialiste en cours de décomposition, les anarchoïdes, livrés à eux mêmes, restent vulnérables aux mensonges quotidiennement distillés sur les « régimes » non alignés sur celui-ci. Et apathiques face à la répression plus féroce que jamais qui s’abat sur ceux qui poursuivent activement la lutte contre lui. À une autre époque, par exemple, le sort réservé par ses suppôts français ou anglais à un Georges Ibrahim Abdallah et à un Julian Assange qui pourrissent dans leurs geôles jusqu’à ce que mort s’ensuive, aurait suscité l’indignation et les mobilisations massives des forces progressistes. Mais, au lieu de chercher à les sortir de leur torpeur, les anarchoïdes préfèrent aujourd’hui poursuivre sans fin leur jactance « entre amis » sur le monde « post-capitaliste » de demain.

« Quels sont les ponts а jeter entre nos exigences de l’urgence et le monde que nous voulons ? » s’interroge L. Bantigny, déjà grisée par les « élaborations fécondes, puissantes, fortes de leur savoir et de leurs savoir-faire, sur ce que pourrait être “le monde d’après” »[19]. À en juger par les constructions théoriques brinquebalantes des bricoleurs anarchoïdes et les questions tabous qu’ils s’entêtent à éluder, il ne conduiront tout au plus qu’à une variante un peu améliorée du monde d’avant, de maintenant… et de toujours. Encore que le pire ne soit pas à écarter, rétorqueront les pessimistes, étant donné la disproportion des forces à laquelle les matamores du possibilisme new look seraient bien en peine de remédier.

 

Jean-Pierre Garnier

 


[1]Jérôme Baschet, « Le XXIe siècle a commencé en 2020, avec l’entrée en scène du Covid-19 », Le Monde, 2 avril 2020

[2] «Ludivine Bantigny, historienne du temps présent». Entretien, Le Monde, 6 mai  2019

[3] Ludivine Bantigny, « Entre les deux il n’y a rien ? Jeter des ponts concrets entre aujourd’hui et demain », Contretemps, 12 avril 2020.

[4] Alain Brossat, Éditorial, OUTIS ! Revue de philosophie post-européenne, Mimesis, 4, 2/2013

[5] Adieux au capitalisme, op. cit.

[6] Alain Bihr, Les rapports sociaux de classes, éditions page 2, 2015

[7] Adieux au capitalisme, op. cit.

[8] Régis Debray, Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Maspero, 1978.

[9] Ludivine Bantigny, 1968, de grands soirs en petits matins, Seuil, coll. « L'Univers historique », janvier 2018,

[10]  Ludivine Bantigny, «Entre les deux il n’y a rien? Jeter des ponts concrets entre aujourd’hui et demain», art.cité.

[11] Pour avoir osé poser la nécessité de cet impératif sacrilège, un petit ouvrage a été purement et simplement black-listé dans les médias et les librairise affiliés à la mouvance anarchoïde (Jean-Pierre Garnier, Émanciper l’émancipation, Éditions critiques, 2018).

[12] Ludivine bantigny, art. cit.

[13] Ibid.

[14] Lenny Benbara

[16] Ludivine Bantigny, art. cit.

[17] Laurent Jeanpierre, entretien cité.

[18] Lucien Goldmann, Le dieu caché,  Gallimard, 1955.

[19] Ludivine Bantigny, art .cit.

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #anarchoïdes, #communs

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