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« Pour moi, l'acteur fondamental, c'est Mélenchon. Mais il faudrait que Nuit debout établisse une synergie avec lui. »

 

Chantal Mouffe1

suite de l'épisode précédent

Place au peuple !

On se souvient sans doute du slogan de campagne, pour l’élection présidentielle de 2012, inscrit sur les affiches du Parti de gauche avec pour arrière-fond en gros plan le visage épanoui de Jean-Luc Mélenchon. Quatre ans plus tard, «le peuple» est, grâce à lui, plus que jamais à l’honneur. « L’heure du peuple : dialogue entre Jean-Luc Mélenchon et Chantal Mouffe », pouvait-on lire il y a peu sur le blog du porte-drapeau de l ‘«insoumission citoyenne», significativement intitulé «L’ère du peuple». Organisée par l’association altercapitaliste « Mémoires des luttes», la soirée programmée pour le 21 octobre 2016 s’annonçait des plus prometteuses : « Le peuple ? Existe-il, le peuple ? Jean-Luc Mélenchon et Chantal Mouffe exposeront leurs points de vue et dialogueront sur quelques questions cruciales de notre temps, logées au cœur de leurs préoccupations et action. Le peuple constitue-t-il un acteur de l’histoire et de notre futur ? Faut-il avoir peur de son pouvoir ? Comment le construire d’une manière progressiste qui mobilise ses passions pour promouvoir l’égalité et la justice sociale face aux forces oligarchiques ? »

Ce n’était pas là la première rencontre au sommet officielle entre l’homme d’action censé sortir enfin la gauche française de son atonie et la femme de réflexion supposée inspirer tout ce qui bouge de par le monde « occidental» depuis le début du siècle, sans être rouge pour autant. Déjà, en octobre 2012, un échange débridé de rhubarbe et de séné entre Merluchon et le couple Laclau-Mouffe avait eu lieu au Musée Evita de la Buenos Aires1. Les répliques sur lesquelles il s’était clos laissent deviner la teneur de ce qui avait précédé :

Ernesto Laclau : Mais quoi qu’il en soit, je veux te dire que ce que je n’accepte pas, c’est que tu mettes Chantal et moi du côté des intellectuels et toi du côté de l’action, parce que toi aussi, tu es un philosophe.

Jean-Luc Mélenchon : Oui, mais vous, vous avez un rôle très précieux, parce que nous sommes toujours en train de courir et il faut des camarades qui nous aident en éclairant le chemin.

À quelques mois de la date fatidique du 23 avril 2017, Mélanchon court plus que jamais, et Chantal Mouffe est à la tâche pour baliser sa route. Récemment, François Rufin a donné le coup d’envoi (de la saison électorale) en ouvrant grand les colonnes de Fakir — rien moins que 4 pages — pour offrir une occasion de plus à l’égérie du « démocratisme radical » d’étaler sans complexe avec une assurance frisant la suffisance ce qu’il faut bien appeler une sottise diplômée2. Placé en première page, un titre résume la hardiesse de ce qui doit tenir lieu dorénavant de pensée progressiste : «Pour une jouissance de gauche». Car, au cas où on ne le saurait pas encore, malgré les incursions médiatisés de Lord On dans la philosophie spinozienne, la Raison chère aux Encyclopédistes des Lumières n’est pas seule à régir la vie politique : «passions» et «affects» y prennent également un bonne part3. « Il faut s’intéresser aux désirs et aux rêves des gens», énonce gravement Ch. Mouffe4.

Quel type d’affects et de passions pourraient bien être titillées par les élucubrations émises sur un ton docte et péremptoire de cette dame qui dit pourtant qu’elle «déteste la philosophie normative, et morale»? Car, au vu de l’avenir sinon radieux du moins riant qu’elles dessinent au yeux des gogos «degôche» qui les prennent au sérieux, elles n’ont rien de spécialement exaltant. Encore qu’étant donné le caractère franchement drolatique de certaines d’entre elles, on aurait pu tout aussi bien les intituler «Réjouissances de gauche». Du collier de ces fadaises débitées à la chaîne, où l’on apprend, entre autre, de Ch. Mouffe, que la crise de 2008 lui a «ouvert les yeux» ou que Roosevelt avait su avec le New Deal «utiliser l’État pour les gens», on extraira une perle. Interrogée par F. Ruffin sur le sens qu’elle donne à cette «démocratie radicale» dont elle s’est faite le chantre, elle répond que «ça dépend» de ce qu’on entend par là : «Si c’est le grand soir, la démocratie directe, une aube nouvelle qui accoucherait d’une société idéale, sans classe, avec une constitution parfaite d’où les antagonismes auraient disparu, non, ce n’est pas mon truc». Les idéaux communiste ou anarchistes ainsi dûment caricaturés, vient l’exposé de l’idéologie de remplacement : « Mais, qu’est-ce qu’il y a de plus radical que “liberté”» et “égalité” ? Nous n’avons pas à proclamer de nouveaux idéaux, mais à lutter pour que ces principes soient mis en œuvre pour qu’ils s’étendent aux entreprises, aux femmes, aux étrangers, à l’environnement. Et ça, croit bon de préciser Madame Mouffe, dans mon modèle adversarial [sic], sans faire table rase du présent, sans faire un acte de refondation, ou de révolution qui instaurerait un nouvel ordre qui partirait de zéro. » La conclusion est à l’avenant: «On peut encore transformer beaucoup à l’intérieur des institutions libérales».

On se croirait revenu en 1976, à l’époque du 22e Congrès du PCF où le mot d’ordre proclamé à la tribune par les hiérarques du Parti, une fois abandonnée la référence à la dictature du prolétariat, était « la démocratie poussée jusqu’au bout». ». Quarante ans après, voilà qu’une resucée en est proposée au «peuple» de France en guise de solution miracle à ses problèmes, où, sous le règne maintenu du capitalisme et au gré des «alternances» entre « adversaires», la succession des «réformes» poursuivra son cours, les unes ayant pour vocation de créer ce que les autres auront pour visée de détruire. Jacques Brel nous avait fait croire que la Belgique était «le plat pays», mais on ne soupçonnait pas que des platitudes concoctées par une sommité intellectuelle ressortissante de ce pays puissent atteindre de tels sommets.

Quoi qu’il en soit, le patron de Fakir trouvait jouissives ces billevesées — ces coquecigrues aurait dit Rabelais — déversées plein pot lors de l’interview accordé par l’égérie du «démocratisme radical». À tel point que, sur la lancée de cette dernière, il croit bon d’en rajouter en le rapprochant de cette autre formule oxymorique qui connut elle aussi son heure de gloire en pleine période de régression politico-idéologique sous la IIIe République: le «réformisme révolutionnaire» cher à Jean Jaurès.

Pourtant, il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Les lecteurs de la prose de F. Ruffin n’ont pas la mémoire trop courte se souviennent d’un ouvrage édité il n’y a pas si longtemps, intitulé sobrement mais clairement La guerre des classes5. C’était l’époque où une déclaration cynique du milliardaire étasunien Warren Buffett avait créé l’émoi dans le landerneau de la gauche hexagonale : "Il y a une guerre des classes, c'est un fait, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui la mène, et nous sommes en train de la gagner"6. Il n’en avait pas fallu plus pour que le chevalier rose de l’altercapitalisme monte sur ses grands chevaux en pondant un pamphlet où il dénonçait avec sa verve caustique coutumière cette «gauche molle» — qu’il n’osait pas appeler «deuxième droite» étant donné qu’il votait malgré tout invariablement pour elle — qui, en France, avait fait disparaître de son vocabulaire et du débat politique en général l’expression «lutte de classes» alors que l’offensive menée depuis la fin du siècle dernier par les capitalistes néo-libéraux montrait à l'évidence qu'elle était plus actuelle que jamais. Quelle mouche, tsé-tsé en l’occurrence, a bien pu piquer Ruffin pour anesthésier son esprit critique au point d’en venir à faire l’article pour une endormeuse de première grandeur comme Ch. Mouffe ? Il est vrai que les néo-petit bourgeois qui se veulent vraiment de gauche, qui constituent le gros du lectorat de Fakir, adorent se laisser bercer, comme on a pu le constater une fois de plus avec les dormeurs éveillés des Nuits debout, par des sornettes qui le flattent et l’enjôlent en le persuadant qu’il ne penche pas à droite. À cet égard, l’entretien de F. Ruffin avec Ch. Mouffe ne peut que les ravir.

Tout d’abord, notons que les universités ultra sélectives de Harvard, Princeton, Cornel, etc. aux États-Unis ou de Westminster en Angleterre, où, comme il est signalé dans un encadré, la diva du « post-marxisme » a l’habitude d’officier, sont présentées dans Fakir comme s’il s’agissait de lieu propices à la réflexion critique de haute volée, alors qu’elles servent avant tout à garantir aux classes dirigeantes qui y envoient leur progéniture que leur relève sera assurée. Plus question d’ironiser sur ces « école des larves » du « parti du pouvoir et de l’argent » que sont les instituts, départements ou facultés de Sciences Politiques, comme aux beaux temps où F. Ruffin, en compagnie de quelques plumitifs facétieux du Diplo, brocardait «sardoniquement» dans le bimensuel satirique PLPL la «chefferie contestataire» et les «petits soldats du journalisme» issus de ces établissements. F. Ruffin, qui a pourtant lu les écrits du sociologue Pierre Bourdieu où celui-ci décrit en long et en large comment s’y reproduisent les futurs « maîtres du monde » et les propagandistes en vue chargés de légitimer cette maîtrise, semble atteint d’une curieuse amnésie. Aurait-il le cerveau lavé à force de fréquenter des citoyennistes invétérés adeptes de ce «réformisme radical» ou de cette «république sociale» qui laisserait indemnes les racines du capitalisme ?

Pour s’épargner la lecture des ouvrages parfois abscons où Ch. Mouffe définit sa vision post-moderne du monde social, on pourra se reporter à un débat où elle expose en bonne et due forme ce qu’il faut entendre par là aux militants et partisans du Parti de gauche, auquel elle ne manquerait pas d’appartenir, révèle t-elle, si elle était de nationalité française7. Selon elle, le «clivage droite-gauche» ne serait plus de mise de nos jours pour scander la vie politique. Ce serait l’opposition entre «eux» (l’«oligarchie financière mondialisée», la «caste» des politiciens et les technocrates à son service) et «nous» — on va bientôt voir de quoi ce «nous» est fait — qui devrait constituer dorénavant la ligne de démarcation. Mais comme Ch. Mouffe n’en est pas à une contradiction près, il lui faut quand même bien faire appel au clivage répudié pour différencier le populisme new look forgé par ses soins et dont elle voudrait voir les forces progressistes de France se réclamer à leur tour, du répugnant populisme de droite auquel Marine Le Pen et le Front national doivent leur popularité. Auprès de qui ? Des «classes populaires abandonnées», précise Ch. Mouffe, par un parti dont le qualificatif de « socialiste » doit être «mis entre guillemets». Ce qui, venant d’elle, est doublement cocasse : d’une part parce que le vocable «classe», rejeté par la porte pour son « essentialisme» rentre ainsi subrepticement par la fenêtre «populiste», et d’autre part parce que l’on voit mal pourquoi Ch. Mouffe, pour qui les références au socialisme — et à plus forte raison au communisme — comme horizon de la transformation sociale sont à bannir—, dénie au PS une appellation qu’elle juge indue.

Le «peuple», en revanche, trône en bonne place, la première, au moins verbalement, aux côtés de «la démocratie», dans l’arsenal conceptuel de la politologue. On sait que ces deux concepts sont devenus depuis des lustres pour les gouvernants et leurs supplétifs diplômés des notions à tout faire… et à tout dire, notamment une chose et son contraire, ce dont Ch. Mouffe, après bien d’autres, ne se prive pas. À première vue, elle renoue avec l’essentialisme puisque le peuple aurait pour composantes les «classes populaires» mais aussi les «classes moyennes» précarisées ou menacées de l’être voire favorisées mais solidaires des précédentes. Toutefois, pour ne pas avoir l’air de se dédire, elle précise aussitôt que le peuple ne saurait exister ex ante en soi et pour soi. Il doit être «construit» : «Il faut construire un demos pour avoir la démocratie», proclame t-elle, enfonçant avec aisance une porte largement ouverte par des générations de politologues et de juristes du droit public. Le peuple ne saurait donc être directement présent sur la scène politique comme acteur de premier plan de l’émancipation collective, ainsi que s’entêtent à le croire les anarchistes, les communistes libertaires et autres chantres de la démocratie directe. « Il n'y a pas de démocratie sans représentation, car c'est elle qui permet la constitution d'un peuple politique. », se plaît à décréter Ch. Mouffe8. Une constitution qui ne saurait être l’œuvre du peuple lui-même, auto-mobilisé, auto-organisé et autogouverné, comme l’imaginaient et le mirent en pratique les Communards français, les ouvriers, les paysans et les soldats russe des soviets de 1905 ou les anarchistes barcelonais de 1936. C’est pourquoi il est impératif d’«articuler le niveau horizontal», celui des mouvements sociaux, «et le niveau vertical»9. D’où la nécessité pour le peuple d’être «représenté par un parti», non pas au sens léniniste mais « pluraliste » du terme pour faire converger et intégrer dans « projet collectif » toute une « série de luttes qui ont à voir avec le féminisme, l’écologisme, l’antiracisme, la domination sexuelle». La lutte pour mettre un terme à l’exploitation est, on s’en doute, aux abonnés absents. Car il ne faut surtout pas confondre l’antilibéralisme, légitime et somme toute rassurant, avec l’anticapitalisme, irréel et, en plus, dangereux. «On n’est tous affectés par la ligne néo-libérale», s’exclame la mandarine de la science politique, qui aime mettre en avant «la précarisation et la paupérisation des classe moyennes» auxquelles sa bonne fortune de ponte universitaire transfrontière lui a permis d’échapper.

Cependant, se donner des représentants ne suffit pas, car « c'est autour du leader que se cristallise le “nous” qui fait le peuple, et je ne vois guère d'exemple de mouvement qui ait réussi sans leader», assène Ch. Mouffe. D’où ce credo qui doit remplir d’aise Merluchon : « Je crois à la nécessité d'un leader». Les attardés «gauchistes» qui croient encore qu’«il n'est pas de sauveurs suprêmes» et ne veulent « Ni dieu, ni césar, ni tribun » devront repasser. Sans vouloir opérer un rapprochement qui pourrait être mal interprété avec une trilogie de sinistre mémoire, on ne peut malgré tout empêcher un slogan de venir à l’esprit pour synthétiser ce à quoi se réduit finalement la Weltanchauung de la papesse du radical-démocratisme : « Un peuple, un parti, un leader ». En matière d’émancipation, on a fait mieux !


Jean-Pierre Garnier

 

1 www.jean-luc-melenchon.fr/.../le-populisme-conversations-politiques-entre-laclaud-m...

2 « La démocrarie , c’est du conflit», entretien avec Chantal Mouffe, Fakir, septembre-octobre 2016.

3 Frédéric Lordon, La Société des affects : pour un structuralisme des passions, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2013 ; Imperium : structures et affects des corps politiques, La Fabrique, 2015

5 François Ruffin, La guerre des classes, Fayard, 2006.

6 New York Times, 26 novembre 2006.

7 « Penser le populisme», Chantal Mouffe-Roger Martelli, gauchedegauche.canalblog.com ALTERNATIVES 21 sept. 2016

8 Eric Aeschimann, entretien cit. L’Obs, 23 avril 2016.

9 « Penser le populisme», Chantal Mouffe-Roger Martelli, exposé cité.

 

 

 

 

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