Lord On: « Un communisme désirable »
ou comment prendre (une fois de plus) ses désirs pour la réalité (vidéo)

au menu :
ABATTRE LE CAPITALISME :
MODE D’EMPLOI - FRÉDÉRIC LORDON
Le Media - 11 février 2020
Comment sortir du néolibéralisme, et quelle alternative y substituer ?
Quelle place pour les partis et les syndicats dans cette révolution ?
Quid du recours à la violence ?
Faut-il se débarrasser de cette police ?

Économiste et philosophe, Frédéric Lordon était l’invité de l’association de polytechniciens X-Alternative, le 6 février 2020 à Paris, pour répondre à ces questions.

Cette video est un exemple caricatural de révolutionnarisme de papier : une conférence de Lord On sous forme de questions-réponses devant un parterre d'auditeurs à son image : une association de polytechniciens.
 

Cette déclaration de guerre en dentelles rhétoriques a fait un tabac parmi la gente «degôche» diplômée.

Impact politique : 0.

 

Une subversion subventionnée

Dans son dernier bouquin, Figures du communisme (La Fabrique, 2021), où il prétend «donner un contenu à l'idée communiste» —  comme si on l'avait attendu ! —, Lord On rappelle à ses lecteurs que «de tous les rapports de domination dont la société contemporaine est traversée, le rapport capitaliste est celui qui est en position de se maintenir quand tous les autres seraient attaqués voire réduits», allant jusqu’à pointer, comme s'il s'agissait d'une révélation, «la puissance de phagocytose du capitalisme, sa capacité à tout digérer, à tout annuler, à tout recoder en sa faveur, y compris (surtout) les ”subversions”» . Les guillemets ne sont pas de trop dans son propre cas.

  Lord On, en effet, oublie ou feint de ne pas voir que ces «récupérations», qu’elles soient récupérables au départ ou récupérées a posteriori ne sont possibles que parce que ce qui est «récupéré» émane d’un milieu particulier. De nos jours, celui des campus étasuniens et de leurs succédanés européens (EHESS, Normal’Sup, départements universitaires de sciences sociales…), où la critique soi disant «radicale» — pour ses dernières versions en date, elle va de l’impératif du woke [1] à la cancel culture [2] — reste confinée dans un entre soi néo-petit bourgeois fonctionnant à la connivence, et financée de surcroît par l'État ou, comme aux États-Unis, par des parents fortunés. Bref, un cocon protecteur d’où Lord On lui-même n’a jamais songé un moment à s’extraire. Autrement dit, une «subversion subventionnée», comme s'en gaussait le polémiste Philippe Murray, catalogué «réac», comme il se doit, par les «rebelles de confort» et autres «mutins de Panurge» qu'il prenait pour cibles.

 Aussi Lord On est-il mal placé pour ironiser sur les «stratégies de diversion et de substitution» mises en œuvre par Hilary Clinton sous la présidence d’Obama ou, en France, par la presse pour «bobos» (L’Obs, Libération…) alors qu’elles ne font que vulgariser la vision du monde d’une élite intellectuelle auto-satisfaite dont les «audaces» théoriques n’ont jamais contribué en quoi que ce soit au «renversement du monde capitaliste» dont Lord On ne cesse sans rire de se réclamer.

Au lieu d'appeler à une convergence des turlutes dans le chapitre dont les lignes ci-dessus sont extraites [3], Lord On, relayé par le Diplo (qui ne s'arrange pas idéologiquement sous la houlette — en forme de girouette sensible à tous les vents d'ouest dominants — de Halimou-du-genou), ferait mieux de prendre acte ou au moins conscience de l'antinomie structurelle entre la question sociale et les questions dites sociétales et du rapport de classes qui la fonde. Il aurait pu relever, notamment, ce qui distingue les luttes menées à partir de la première de celles menées à partir des secondes. 

 Dans la conjoncture socio-historique actuelle — qui dure quand même depuis environ un demi siècle —,  les unes ont toujours été défensives et en majorité perdues, alors que les autres sont offensives et la plupart du temps gagnées ou en voie de l'être.

Pourquoi ?

Parce que, s’agissant de celles-ci, le capitalisme et, plus exactement la fraction dominante de la bourgeoisie, peut fort bien s'accommoder et même sortir renforcée des combats féministes, LGBTQ+I et compagnie, antiracistes, écologistes... menées par les militant[e]s de la «classe moyenne éduquée» et donc de l'arrivée éventuelle au pouvoir d'État de leurs représentant[e]s politiques. Des «luttes contre les dominations» voire les «oppressions», qui laissent intacts les rapports de production tout en légitimant leur perdurance. Dernière incarnation majeure en date des causes «sociétales»: la vice-présidente des États-Unis, ex-procureure générale de Californie et ex-sénatrice, afro-asio-américaine, bref une femme issue de la «diversité». Laquelle ne lèvera pas le petit doigt contre la poursuite de la politique impérialiste visant à détruire les «régimes» qui lui sont opposés — et anéantir les populations qui y sont soumises en même temps — , tel celui de «Poutine le tueur» fustigé par cette crapule à moitié gâteuse de Jo Biden. 

 

 

 Il en va tout autrement avec la question sociale, celle résultant de l'exploitation, dont la solution impliquerait la fin du capitalisme et donc la «dépossession des possédants». Une éventualité mons-trueuse donc impensable pour ces derniers. Dans la tradition réformiste ou plutôt réformatrice, les secteurs éclairés de la classe dirigeante consentiront tout au plus, comme de coutume, à rendre un peu moins insupportable la condition sociale des exploités pour exorciser le fameux «spectre». Celui du communisme — celui de Marx, bien sûr, et non celui, «désirable» et «luxueux»[sic] accommodé à la sauce «bobo-spinozienne» par Lord On [3] — ou même, à défaut, d'un mouvement de révolte populaire incontrôlable. Ainsi en va t-il du «plan d'urgence» de Biden destiné à soulager la misère des plus précarisés de ses compatriotes. Halimou-du-genou, qui n'en rate décidément pas une, n'a rien trouvé de mieux que de célébrer dans son édito du Diplo d’avril les «éléments les plus prometteurs» d'«une des lois les plus sociales de l'histoire des États-Unis» [4]. Laquelle vise à y réaffermir les bases du système capitaliste quelque peu malmenées par le «trumpisme».

Tout cela confirme ce que je n'ai cessé de répéter depuis maintenant plusieurs décennies, au grand déplaisir de ma classe d'appartenance, la petite bourgeoisie intellectuelle, dont je ne me sens plus solidaire depuis belle lurette: sauf à détourner et falsifier le sens des mots comme ses «sachants» s'y emploient avec constance, «l'hypothèse», comme dirait l'un des plus émérites d'entre eux, qui guide leurs élucubrations politico-idéologiques n'est pas plus communiste que socialiste et moins encore anarchiste, mais un simple citoyennisme altercapitaliste qu'ils ne sauraient évidemment reconnaître comme tel. Tous voteront une fois encore en chœur aux prochaines élections pour «faire barrage à ...» sans voir qu'ils ne feront que jeter une passerelle à l'extrême droite ou à une forme inédite de fascisme comme le laisse entrevoir la dictature sanitaire en cours d'instauration à laquelle ils se plient déjà comme des moutons.

 

Jean-Pierre Garnier
 

[1] Pieusement reproduites, sous l’intitulé «Pour favoriser une entente des luttes» dans Le Monde diplomatique (mars 2021) où Lord On sert de maître à (re)penser la révolution.

[2] De awake : éveillé. En l’occurrence, être éveillé à tous les formes de domination, discrimination, oppression : patriarcat, hérérosexisme homophobie, transphobie, racisme, etc.

[3] De cancel: annuler. En l’occurrence, dénonciation et ostracisation des formulations qui pourraient heurter certaines catégories de personnes, notamment en matière d'ethnies, de cultures, de religions, de genres ou d'orientation sexuelle

[4] «Pour un communisme luxueux,» par Frédéric Lordon - YouTube

https://www.youtube.com/watch?v=K_tICCeibGI

[5] Serge Halimi, «Vive le risque systémique» !, Le Monde diplomatique, avril 2021


 


 

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #Frédéric Lordon, #impostures intellectuelles
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :