Réponse d’Annie Lacroix-Riz
au dossier « La France a-t-elle été trahie »,
Guerres et histoire, 22 juin 2020

 

 

J’ai parcouru le dossier « La France a-t-elle été trahie », p. 32-53 que se partagent trois publicistes dans le n° de juin 2020 la revue Guerres et histoire, complément historique de Science et Vie : Jean Lopez, journaliste très tardif, recommandé par M. Taddeï (« Interdit d’interdire ») comme « grand historien » de la Deuxième Guerre mondiale ; Nicolas Aubin, agrégé d’histoire et professeur de lycée, qui n’a fait de recherche historique stricto sensu que sur le PCF, notamment sur « Les répercussions du pacte germano-soviétique en Seine-Inférieure », sujet de son mémoire de maîtrise de 1996 (https://www.linkedin.com/in/aubin-nicolas-04541198/?originalSubdomain=fr ) ; et Vincent Bernard, publiciste au cursus historique non précisé (« historien, formé [à] l’université Bordeaux-Montaigne, et journaliste. Spécialiste d’histoire militaire et d’histoire américaine » ‑‑ de la Guerre de sécession, selon une notice France-Inter (https://www.franceinter.fr/personnes/vincent-bernard ).

 Jean Lopez s’est chargé d’un article sur « les patrons », à l’évidence non « coupables », en consultant trois historiens universitaires dont aucun n’a jamais fait de recherches personnelles en archives sur les patrons sous l’Occupation, mais dont deux ont « dirigé » tel colloque ou telle « journée » sur la question, avec éventuellement une contribution de seconde main :

 

 

Patrick Fridenson, historien d’entreprise, et Olivier Dard, conférencier de l’Action française et auteur de la célèbre fiche commémorative au grand Maurras à peine antisémite et tout à fait germanophobe, deux collègues qui adorent, depuis les années 1990, écrire et dire pis que pendre à mon sujet, dans les médias et par articles, voire ouvrages, interposés, mais n’ont jamais accepté le moindre débat, et Robert Frank, champion de l’histoire européiste, qui a arrêté la recherche sur archives stricto sensu après sa thèse de 3e cycle (parue en 1978) « sur le financement du réarmement français dans les années 1930 », période où il aurait été « influencé par le marxisme (tout en découvrant rapidement les faiblesses de sa méthodologie) » (ouf!, surtout pour la suite de sa carrière), car, je le cite « cette méthode ne tient pas la route » (histoire-politique.fr/index.php?numero=19&rub=portraits&item=24).

On se reportera à leur fiche wiki respective, le plus souvent exempte des notifications politiques, jugées manifestement dépréciatrices, écrasantes dans la mienne  : https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Fridenson ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Dard ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Frank_(historien)

Les deux subordonnés de M. Lopez ont été chargés de la totalité du reste, soit l’essentiel. La bibliographie commune de ce « dossier » est famélique, p. 53. Et, des trois « éminents historiens du monde patronal des années trente et quarante (sic) » (je l’ai dit, aucun n’a travaillé sur l’Occupation) présumés spécialistes des « patrons sous l’Occupation », on ne trouve que la thèse de Robert Frank (et non Franck), Le prix du réarmement, présentée ci-dessus et bornée à l’avant-guerre. Les deux autres « éminents historiens » n’y apparaissent pas, et pour cause.

Moi-même, je suis absente de cette bibliographie de douze ouvrages supposés couvrir tous aspects du conflit, mais suis présentée dans ces seuls termes par M. Aubin, en conclusion, catégorique et accablante, de l’article « à la recherche des boucs émissaires : 80 ans de traque des traîtres » :

« La thèse du complot synarchique lié aux 200 familles revit, dans l’espoir de discréditer le système libéral. Mais ne l’exagérons pas, elle est entretenue quasi exclusivement par Annie Lacroix-Riz, une universitaire également militante du Pôle de Renaissance Communiste en France marxiste-léniniste, dont la démarche scientifique et les conclusions sont contestées par ses pairs ».

 

La seule réponse que je puisse adresser à ce « dossier » ‑‑ absolument indigne, intellectuellement et déontologiquement, du professeur d’histoire de métier qui l’a assumé, sans parler de ses compagnons de plume de cette revue dite d’histoire ‑‑, est évidemment le renvoi de ses éventuels lecteurs, et de mes destinataires, à mes travaux. Ceux-ci s’appuient pour l’essentiel (outre, évidemment, les indispensables bibliographies) sur des dizaines d’années de dépouillements dans les fonds d’archives français les plus divers (diplomatiques, militaires, policiers, administratifs, financiers, dont la Banque de France, etc.), et dans les archives publiées étrangères (et, pour les allemandes, en sus, sur une masse de dossiers originaux, soit abandonnés par l’occupant en août 1944 et conservés aux Archives nationales (« archives du Majestic » AJ40), soit communiqués par copie après 1947, depuis Berlin, et joints au dossier des procès de Haute-Cour des ministres de Vichy (W3) : les archives allemandes sont fort claires sur la trahison). L’intitulé et l’origine de ces fonds sont précisés par les milliers de notes infra-paginales de chaque ouvrage complet (travaux sur les années 1930 et 1940 dont on trouvera des compléments dans des articles et contributions présentés dans https://www.historiographie.info/cv.html).

 

Les travaux présentés ci-dessous abordent tous les aspects du « dossier » de Guerres et histoire :

Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, nouvelle édition complétée et révisée, 2010, 679 p.

De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008, 408 p.

Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Paris, Armand Colin, 2013, 816 p.

Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Dunod-Armand Colin, 2016, 496 p. (présentation chez l’éditeur : http://www.armand-colin.com/de-la-collaboration-avec-lallemagne-lalliance-americaine; https://youtu.be/pFedkdGtrGw)

La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Paris, Dunod-Armand Colin, 2019, 663 p. (présentation chez l’éditeur : https://youtu.be/Gq4kM26VETw)

 

Parmi les communications :

« La défaite de 1940 : l’interprétation de Marc Bloch et ses suites , communication au colloque Marc Bloch, Rouen, 8-10 février 2012, in Impérialismes dominants, réformisme et scissions syndicales, 1939-1949, Montreuil, Le Temps des cerises, 2015, p. 9-45, réédition Delga, 2020

« Causes, conditions et objectifs du choix de la défaite de 1940 : Henri Guillemin, un des pionniers », colloque de l’association des amis d’Henri Guillemin, 17 novembre 2018, Publié en ligne par l’association des amis de Henri Guillemin http://www.henriguillemin.org/wp-content/uploads/2019/05/lacroix-riz.pdf, 20 p., 12 mai 2019, 1e partie des Actes : http://www.henriguillemin.org/evenements/les-actes-du-colloque-guillemin-du-17-novembre-2018-1ere-partie/

communication en vidéo, http://www.henriguillemin.org/portfolio-view/intervention-de-annie-lacroix-riz-colloque-henri-guillemin-2018/

 

On ajoutera, pour mieux comprendre cet assaut, qui dure depuis plusieurs décennies, et connaît ces temps-ci une indéniable intensification :

L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012, 266 p.

 

Bien cordialement à tous,

Annie Lacroix-Riz

 

PS : du 12 juin 2020. J’avais oublié le pire, Jean Lopez, dans son éditorial de Guerres et histoire, de juin 2020, s’annexe curieusement (en tant qu’historien?) Marc Bloch comme « notre saint patron », pour citer son dernier article de1944, au titre non précisé. Il s’agit d’« À propos d’un livre trop peu connu » ‑‑ analyse acérée de la longue préface de Pétain (« 17 pages ») au livre de 1938 du général de réserve Louis Chauvineau, ancien professeur à l’École de Guerre [1908-1910], Une invasion est-elle possible? L’article, paru dans les Cahiers politiques d’avril 1944, est reproduit dans L’étrange défaite, Paris, Gallimard, 1990, p. 246-253.

Jean Lopez en cite un minuscule extrait, qu’il a manifestement emprunté (sans le mentionner) à l’exergue de mon ouvrage Le choix de la défaite (exergue lui-même puisé aux p. 246-247 de L’étrange défaite), pour affirmer que, « pris dans les dangers de l’Occupation et de la Résistance, le maître » Marc Bloch, « l’historien des causalités lourdes, des complexités et des systèmes [, avait] perd[u] sa boussole ». L’historien médiéviste aurait donc opté, avec « des excuses », cependant, vu la conjoncture, pour « la causalité diabolique », comme le contre-révolutionnaire Barruel et comme « après 1917 les extrêmes droites russes (sic) et allemandes (sic) » [une par pays eût suffi] « avec le complot judéo-bolchevique ». Il aurait commis l’erreur d’« invoquer une cause unique, simple et occulte, à l’usage de ceux que rebute le patient dévidage des causes enchevêtrées », écrit l’éditorialiste que n’étouffe pas la modestie.

Marc Bloch aurait-il basculé dans l’absurdité complotiste? Comme ses contemporains qui, écrivant en exil ou après la Libération ‑‑ de Pertinax-Géraud, tenu pour le meilleur spécialiste de politique étrangère de l’entre-deux-guerres, à Raymond Brugère, diplomate de très haut rang et premier secrétaire général du Quai d’Orsay de De Gaulle à la Libération, et la série est longue ‑‑, avaient accumulé des preuves concordantes? Tous décrivirent par le menu les complots intérieur et extérieur et tirèrent des conclusions similaires ou identiques à celles de Marc Bloch (mes deux communications mentionnées ci-dessus fournissent à cet égard maints détails).

D’un « dossier » à trois auteurs, uniformément malhonnête et controuvé, l’éditorial réussit à battre les records de contrevérités. Cela fait d’ailleurs sérieusement douter de la seule lecture, par Jean Lopez, de l’édition de 1990 de L’étrange défaite, ouvrage formel sur le complot contre la République et en faveur de la défaite, notamment du haut état-major, édition qui comporte en sus les articles clandestins de Marc Bloch. Ce texte du « directeur de la rédaction » de Guerres et histoire disqualifie définitivement les trois auteurs du « dossier » supposé éclairer définitivement les lecteurs de la revue sur le « mythe » de la trahison (comme de la synarchie). Il confirme que, dans le combat contre l’histoire scientifique appuyée sur des sources originales, la propagande historique quotidienne des bien-pensants, relayée par les médias dominants, a perdu toute mesure et toute décence.

Tag(s) : #Annie Lacroix-Riz, #Histoire, #collaboration

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