Appels pour «les jours d’après»
ou comment faire le plein avec du vide

 

Par Jean-Pierre Garnier

 

À peine le confinement (partiellement) levé, deux appels furent coup sur coup publiés sur des sites dits «alternatifs» (Médiapart, Reporterre...) pour mobiliser le bobotariat «degôche» dans la perspective d’une sortie de la pandémie ouvrant sur un monde meilleur1. Mais pour ce qui est d’une sortie du capitalisme, on pourra repasser. Quant à l’amélioration du monde à venir qui, à défaut, pourrait satisfaire les moins exigeants, ce qu’en laissent entrevoir les bac+ rédacteurs des appels laisse planer le doute sur ses possibilités de réalisation, à lire des déclamations typiques du radicalisme de campus où le creux rime avec le pompeux. Pourtant, la foultitude de signatures que ces appels ont déjà recueillies prouve que l’on peut faire le plein avec du vide.

 

Certes, comme cela s’est déjà produit, nombre des inconnus qui ont jugé bon d'ajouter leurs noms à la liste l'ont sans doute fait parce qu'ils trouvaient là l'occasion de se faire un nom aux côtés de quelques célébrités médiatisées pour avoir mis en théorie les lieux communs post- marxistes qui attesteraient d’un renouveau de la pensé critique. Mais ce sont précisé- ment ces derniers, une fois parés de tous les atours de la sophistique universitaire et de la rhétorique «savante» qui les enrobe pour en dissimuler l’inanité, qui peuvent donner par leur redondance l’impression d’une fécondité de la réflexion. Perle parmi d’autres péchées dans cette prose «rebelle», cette tirade où l’on retrouve la patte d’une cheffe de file anarchoïde en vue, l’historienne Ludivine Bantigny, qui n’a pas hésité à mettre la main à la pâte pour peaufiner le texte. Non contente en effet de faire figurer sa signature au-dessous des deux appels, elle a trouvé le moyen de recaser presque mot pour mot dans presque mot pour mot dans l’un d’entre eux certaines des figures de style frondeuses dont elle avait déjà truffé un article sur les «ponts à jeter entre aujourd’hui et demain»2: «le Capitalocène est bien une ère destructrice et mortifère», «non plus le marché, mais le partage», «non plus la concurrence, mais la solidarité ; non plus la compétition, mais le commun». Seul un mot en remplace un autre utilisé dans l’article : «Capitalocène» au lieu de «capitalisme».

Un changement sémantique significatif qui mérite que l’on s’y arrête.

Avec la montée en puissance de la «question environnementale» et de l’«urgence écologique» qui en découle, un curieux découpage temporel a fait son apparition sous la forme d’un néologisme : «anthropocène». La rupture dans l’histoire de la Terre provoquée par l’activité humaine autoriserait à l’interpréter comme le passage à une nouvelle époque géologique. Mais ce serait là imputer à l’humanité en général la destruction du milieu naturel, comme s’y emploient les puissants et les médias dominants qui les servent. À cette vision unanimiste et culpabilisante, les «gens de gauche» qui n’ont pas oublié l’existence et la persistance d’une question sociale demeurée moins résolue que jamais, en opposent une autre, beaucoup plus clivante, imputant le désastre écologique en cours au système capitaliste. D’où la mise sur orbite d’un nouveau concept, «alternatif» au précédent, pour le désigner : le «capitalocène». En apparence plus «radical» dans sa portée critique, il tend pourtant à «géologiser» l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire à la rabattre sur et à la réduire à une «ère» ou une «époque» géologique succédant aux précédentes, où «le capital» dûment chosifié — «la valeur se valorisant» — serait en quelque sorte érigé en moteur de l’histoire de la (sur) vie sur terre, laissant les classes et leurs luttes de côté.

Or, c’est bien ce qui ressort des deux appels où l’on chercherait en vain trace des termes de «bourgeoisie», « capitalistes», «classe possédante», «exploiteuse» ou «dirigeante», alors que ceux d’«affrontement» ou même de «guerre sociale» y affleurent parfois. Bref, l’ennemi n’est jamais désigné comme tel, comme si les politiques auxquelles il s’agit de résister voire de mettre fin pouvaient être combattues sans avoir à faire face à ses incarnations humaines — ses «personnifications», aurait dit Marx — directement ou par «forces de l’ordre» interposées.

Recourir aux grands mots pour proposer des remèdes dérisoires, telle est la ligne suivie par les rédacteurs des appels. Pour passer de la critique à l’action, en tenant compte, soulignent-ils, de ce que «la puissance du capital ne laissera jamais s’organiser paisiblement une force collective qui lui est contraire», ils déploient sur le papier l’arsenal habituel, plus prisé au demeurant dans la mouvance anarchoïde que parmi les écolo-citoyennistes altercapitalistes qui constituent le gros de la troupe des signataires: «brigades de solidarité» qui se seraient «multipliées dans les quartiers populaires, assemblées, coopératives intégrales, comités d’action et de décision sur nos lieux de travail et de vie, zones à défendre, com- munes libres et communaux, communautés critiques, socialisation des moyens de pro- duction, des services et des biens...».

Il convient quand même de signaler que, en raison de leur caractère minoritaire, dispersé et éphémère, les rares fois où certaines de ces «formes de démocratie vraie» parviennent à se concrétiser sur le terrain, elles ne sont pas en mesure de menacer sérieusement l’ordre bourgeois. Et que d’autres se heurteraient vite à la répression la plus brutale si ceux qui les préconisent s’avisaient de les mettre réellement en œuvre. La «socialisation des moyens de production, des services et des biens», par exemple, ou la constitution de «comités d’action et de décision sur nos lieux de travail» — autres que les enclaves permissives du genre l’EHESS ou Paris VIII (a) ménagées par l’État pour les rebelles de confort diplômés — impliquerait la reprise en actes des vieux mots d’ordre anarchistes ou communistes tels que «déposséder les possédants» et «exproprier les expropriateurs».

Et l’on peut deviner, à l’heure où beaucoup de nos matamores de la «guerre de classe» découvrent avec effarement la «violence policière» et, pour les plus futés, la violence illégitime de l’État, que les capitalistes via leurs fondés de pouvoir politiques ne manqueraient de la déchaîner contre les initiateurs de ces expériences collectives placées sous le signe de l’«autonomie» et de l’«auto- organisation». Bref, de deux choses l’une : ou bien elles seront tolérées parce que compatibles avec le maintien global des rapports sociaux capitalistes, ou bien elles seront étouffées dans l’œuf ou après coup par les pouvoirs en place.

Les appels belliqueux à la «bataille de l’après» rédigés par des clercs et à destination des clercs vont montrer une fois de plus qu’ils sont inopérants, à l’instar d’autres proclamations bravaches de leur cru formulées sur le mode affété et grandiloquent dont ils raffolent. Il y a assez longtemps que l’on sait l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur le mode de production capitaliste, que l’on a compris, en particulier, qu’il est aussi un mode de destruction de l’humain comme de la nature dont celui-ci fait partie, et que persister indéfiniment à en disséquer les ressorts revient à rabâcher. Karl Marx, auquel on osera se référer, a émis à ce propos un jugement définitif : à savoir qu’il était temps de passer de l’interprétation clinique des symptômes à l’opération chirurgicale si l’on voulait vraiment mettre un terme au règne de la barbarie capitaliste. Pour reprendre ses propres termes, il importe, à partir d’un certain moment historique – et justement nous y sommes encore plus qu’à son époque – d’échanger «les armes de la critique» pour «la critique des armes», quitte à détourner pour qu’elles soient moins sanglantes, celles que la «révolution numérique» met à notre disposition. Ce que semblent avoir oublié, si tant est qu’ils l’aient jamais su, la cohorte sans cesse grandissante des doctes en philosophie et en sciences sociales qui ne cessent de nous abreuver de leurs discours aussi stériles qu’ampoulés.

Disons-le crument, pour conclure (provisoirement). Maintes fois cité, le paradoxe apparent relevé par Slavoj Žižek selon lequel «Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme», trouve peut-être ici une explication possible ou plutôt deux, l’une, d’ordre psychologique, et l’autre d’ordre structurel, liées à l’appartenance de classe de ceux qui font profession de combattre ce dernier et de ce combat une profession. Outre que, mené autrement que par le seul verbe — pour ne pas dire le verbiage —, le combat anticapitaliste ne serait pas sans risques physiques comme l’expérience historique l’a amplement prouvé, éventualité qui épouvante ces va-t’en guerre en dentelles universitaires, la fin du capitalisme impliquerait surtout celle de «l'asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel»3 à laquelle la caste des «capitalistes du savoir»4 doit d’exister.

Or, celle-ci n’est pas masochiste au point de souhaiter sa propre disparition.

 


Jean-Pierre Garnier

 

1 - «Face au capitalisme, se fédérer pour le “salut commun”», Reporterre, 29 mai 2020. «L’après- épidémie: ne pas redémarrer pour tout recommencer comme avant», blogs.mediapart.fr, 15 avril 2020
2 -

2- Ludivine Bantigny, «Entre les deux il n’y a rien ? Les ponts à jeter entre aujourd’hui et demain», Contretemps, 12 avril 2020

3 - Karl Marx, «Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier allemand», 1875.

4 - Jan Waclav Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, critique des capitalistes du savoir, Spartacus, 2014.

 

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #anarchoïdes

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