Distanciation sociale

Voici donc venir la nouvelle rhétorique de crise. Le grand chambellan du marquis de Carabas en a donné le ton, la forme et le fond. Dans sa dernière proclamation aux sujets français, il a reformulé l'homélie de son mentor pour mieux en réaffirmer la doctrine. Selon les termes de notre héraut disruptif majeur, le principe même de l’État qu'il gouverne, le nouveau paradigme est annoncé : la distanciation sociale.
Il est prêt, il est déjà là, tout frais sorti des finquetanques de l'appareil, comme de la cuisse de Jupiter. Donc déjà tout armé des représentations paradoxales et des rituels durables de sa propagation.
C'est pourquoi, dès lors que la fin du monde et la fin du mois semblent converger de nouveau, il juge opportun (selon sa logique propre) de fermer les écoles pour les vider de leurs écoliers tout en appelant les citoyens épris de résilience * à s'y rassembler avec leur stylo à paraphe démocratique.

le premier de cordée inaugure la réaffectation des "communs" aux tâches essentielles

* La "résilience" est l'autre face de la "distanciation sociale", le second "mot clef" de l’État en marche. Tant il est vrai qu'il y a déjà beau temps qu'on ne doit surtout plus prétendre combattre ou résister à quoique ce soit : nous sommes désormais invités à entrer en "résilience"... autrement dit serrer les fesses et attendre que ça se passe. Chez soi, devant son écran à téléréalité, tandis que les laborieux des commerces et services "essentiels" continuent à serrer les dents au milieu des malades et trimer pour que précisément... ça se passe.

Mais ce qui se passe, en cette phase de "pic" de la crise endémique affectant tous les corps électoraux, impose à la performativité de l’État de s'exprimer. Car le moment est venu où toutes ses ouailles ont de bonnes raisons de s'inquiéter. Dans la gravité comminatoire de l'heure il faut les rassurer que tous ne mourront pas, en dépit de la déconstruction méthodique et préalable des services de santé et autres sinécures publiques. Une tâche éminente entre toutes celles déjà conduites avec constance et opiniâtreté par ses prédécesseurs bienveillants, avec un zèle redoublé dans les deux dernières décennies, avec pour résultat le délabrement actuel.

Face à cet édifiant autant que troublant spectacle, les chroniqueurs de toutes gazettes, tendances et chapelles trouvent évidemment l'occasion de donner leur mesure. C'est ainsi que tout dernièrement le camarade Slavoj Zizek en a profité ( sur le site de RT en anglais) pour prêcher sa paroisse. Nous vous en proposons la recension critique mais amicale  :

 

Communisme mondialisé
ou loi de la jungle

le coronavirus nous force à décider

Slavoj Zizek
initialement publié par RT international

 

Alors que la panique se propage contre les coronavirus, nous devons faire ce choix ultime - soit nous adoptons la logique la plus brutale : celle de la survie des plus aptes, soit une sorte de communisme réinventé avec une coordination et une collaboration mondiales.

Nos médias répètent sans cesse la formule «Pas de panique!»

"Et en même temps" ils diffusent d'innombrables rapports qui ne peuvent que déclencher la panique. La situation me rappelle celle vécue pendant ma jeunesse dans un pays communiste : lorsque les responsables du gouvernement assuraient le public qu'il n'y avait aucune raison de paniquer, nous prenions tous ces assurances comme des signes clairs qu'ils étaient eux-mêmes dans la panique.
Mais c'est trop grave pour perdre du temps à paniquer. Car, la panique a sa propre logique. Le fait qu'au Royaume-Uni, en raison de cette panique du coronavirus, même les rouleaux de papier toilette ont disparu des magasins, me rappelle un incident étrange en rapport avec du papier toilette alors que je vivais en Yougoslavie socialiste. Tout à coup, une rumeur a commencé à circuler selon laquelle on risquait une pénurie de papier toilette. Les autorités ont rapidement proclamé qu'il y avait suffisamment de papier hygiénique pour la consommation normale et, ce qui est surprenant, c'est que non seulement c'était vrai, mais que la plupart des gens pensaient aussi que c'était vrai.

Cependant, le consommateur moyen a raisonné de la manière suivante: je sais qu'il y a suffisamment de papier toilette et la rumeur est fausse, mais que se passe-t-il si certaines personnes prennent cette rumeur au sérieux et, dans la panique, vont commencer à acheter des réserves excessives de papier toilette, provoquant de cette façon un manque effectif de papier toilette?
Je ferais donc mieux d'aller en acheter moi-même et faire des réserves.

 

Capture d'écran de "Le Monde" en ligne le 15 mars 2020

NdT : La presse de révérence, dans son empressement à relayer la "panique" au format soutenable par ses annonceurs, en arrive à exprimer spontanément la confusion de ses éditocrates entre abstention, abstinence, élection, épidémie, pénurie, lieux, public et "fonctions essentielles". En définitive le public est informé ( avec les guillemets qui vont bien) de la fermeture des lieux susceptibles de recevoir du public non indispensable...

Il n'est même pas nécessaire de croire que certains prennent la rumeur au sérieux - il suffit de présupposer que certains croient qu'il y a des gens qui prennent la rumeur au sérieux - l'effet est le même, à savoir provoquer une pénurie de papier hygiénique dans les magasins.
Est-ce que quelque chose de similaire n'est pas en train de se produire au Royaume-Uni (et aussi en Californie) aujourd'hui?

L'étrange contrepartie de ce type de panique déraisonnable est l'absence totale de panique là où elle aurait été rationnellement justifiée. Au cours des deux dernières années, après les épidémies de SRAS et d’Ebola, on nous a répété à maintes reprises qu’une nouvelle épidémie beaucoup plus grave encore n’était qu’une question de temps, que la question n’était pas SI mais QUAND elle se produirait. Bien que nous soyons raisonnablement convaincus de la probable vérité de ces terribles prédictions, nous ne les avons pas prises au sérieux et nous étions réticents à agir et à nous engager dans des mesures de précautions qui portant s’imposaient - le seul endroit où nous les avons envisagées était dans... des scénarii de films catastrophes comme Contagion.

Ce que nous révèle cette contradiction, c'est que la panique n'est pas un bon moyen de faire face à une menace réelle. Lorsque nous réagissons dans la panique, nous ne prenons pas la menace trop au sérieux. Au contraire, nous la banalisons.

Songez à quel point l'achat excessif de rouleaux de papier toilette est ridicule: comme si avoir suffisamment de papier toilette importait au milieu d'une épidémie mortelle.

Quelle serait donc une réaction appropriée à l'épidémie de coronavirus?

Que devons-nous apprendre et que devons-nous faire pour y faire face sérieusement?

 


Ce que je veux dire par communisme


Quand j'ai suggéré que l'épidémie de coronavirus pourrait donner un nouveau souffle au communisme, ma proposition a été, comme on pouvait s'y attendre, ridiculisée. Bien qu'il semble que l'approche rigoureuse de la crise par l'État chinois ait fonctionné - du moins beaucoup mieux que ce qui se passe actuellement en Italie (NdT : comme en France) , la vieille logique autoritaire des communistes au pouvoir a également clairement montré ses limites. L'une d'elles était que la crainte de porter de mauvaises nouvelles à ceux qui détiennent le pouvoir (et au public) l'emportait sur les résultats réels - c'est apparemment la raison pour laquelle ceux qui ont d'abord partagé des informations sur un nouveau virus auraient été arrêtés, et selon certaines informations, la même chose se produirait maintenant.

" La pression pour remettre la Chine au travail après la fermeture du coronavirus fait renaître une vieille tentation: trafiquer les données pour montrer aux hauts fonctionnaires ce qu'ils veulent voir ", rapporte Bloomberg. « Ce phénomène se déroule dans la province du Zhejiang, un pôle industriel sur la côte est, sous forme de consommation d'électricité. Au moins trois villes ont donné aux usines locales des cibles à atteindre pour la consommation d'énergie, car elles utilisent les données pour montrer une reprise de la production, selon des personnes familières avec le sujet. Cela a incité certaines entreprises à faire fonctionner des machines même si leurs usines restent vides, ont déclaré les gens . »

On devine aussi ce qui va suivre, dès que les dirigeants vont découvrir cette tricherie : les managers locaux seront accusés de sabotage et sévèrement punis, reproduisant ainsi le cercle vicieux de la méfiance… Il faudrait ici un Julian Assange chinois pour exposer au public cette face cachée de la façon dont la Chine ferait face à l'épidémie.

Donc, si ce n'est pas le parti communiste chinois actuel que j'ai en tête, qu'est-ce que j'entends par communisme ?

Pour le savoir, il suffit de lire les déclarations publiques de l'OMS - en voici une récente : Le chef de l'OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré la semaine dernière que bien que les autorités de santé publique du monde entier soient en mesure de lutter avec succès contre la propagation du virus, l'organisation s'inquiète du fait que dans certains pays, le niveau d'engagement politique ne correspond pas au niveau de menace. « Ce n'est pas un exercice. Ce n'est pas le moment d'abandonner. Ce n'est pas le moment des excuses. C'est le moment de sortir tous les arrêts. Les pays planifient des scénarios comme celui-ci depuis des décennies. Il est maintenant temps de donner suite à ces plans » , a déclaré Tedros. « Cette épidémie peut être repoussée, mais seulement par une approche collective, coordonnée et globale qui engage l'ensemble de l'appareil gouvernemental. »

On pourrait ajouter qu'une telle approche globale devrait aller bien au-delà de l'action des seuls gouvernements : elle devrait englober la mobilisation locale de personnes échappant au contrôle de l'État ainsi qu'une coordination et une collaboration internationales fortes et efficaces.
Si des milliers de gens sont hospitalisés pour des problèmes respiratoires, un nombre considérablement accru d'appareils respiratoires sera nécessaire, et pour les obtenir, l'État devrait intervenir directement de la même manière qu'il intervient dans des conditions de guerre lorsque des milliers d'armes à feu sont nécessaires, et il devrait s'appuyer sur la coopération d'autres États. Comme dans une campagne militaire, les informations doivent être partagées et les plans entièrement coordonnés - Or, c'est précisément ce que j'entends par le «communisme» que je présente comme nécessaire aujourd'hui, ou, comme Will Hutton l'a dit: « Maintenant, une forme de mondialisation du marché libre non réglementée avec sa propension pour les crises et les pandémies se meurt certainement. Mais une autre forme qui reconnaît l'interdépendance et la primauté de l'action collective fondée sur des faits prouvés est en train de naître . »

 

Coordination et collaboration mondiales nécessaires


Ce qui prédomine encore aujourd'hui, c'est la position de « chaque pays pour lui-même »: « Il existe des interdictions nationales sur les exportations de produits clés tels que les fournitures médicales, les pays se repliant sur leur propre analyse de la crise au milieu de pénuries localisées et au hasard, des approches primitives pour confinement », a écrit Will Hutton dans The Guardian.

L'épidémie de coronavirus ne manifeste pas seulement la limite de la mondialisation des marchés, elle signale également la limite encore plus fatale du populisme nationaliste qui insiste sur la pleine souveraineté de l'État: c'est la fin de "l'Amérique (ou quiconque) d'abord !" car l'Amérique ne peut être sauvée que par la coordination et la collaboration mondiales.

NdT : On pourra plussoyer au camarade Zizek, avec Hegel et Bernard Bourgeois, en précisant que pour pouvoir naître et exister cette coordination et cette collaboration mondiale et inter-nationale, présupposent des nations et des États pour les faire exister et les réaliser.
On pourrait aussi lui faire observer qu'il nous esquisse là le projet du Kominform, voire du Komintern, appuyé assez classiquement sur le communisme marxiste le plus orthodoxe puisque fondé sur la notion d'internationalisme prolétarien qui lui-même présuppose le préalable de "dictature du prolétariat" renversant celle de la bourgeoisie des actionnaires et autres sociopathologies parasitaires.

Ici , je ne suis pas une utopiste, je ne fais pas appel à une solidarité idéalisée entre les gens - au contraire, la crise actuelle montre clairement à quel point la solidarité et la coopération mondiales sont dans l'intérêt de la survie de tous et de chacun, comment c'est la seule chose égoïste rationnelle à faire. Et ce n'est pas seulement le coronavirus: la Chine elle-même a souffert d'une gigantesque grippe porcine il y a des mois, et elle est maintenant menacée par la perspective d'une invasion acridienne. De plus, comme l'a noté Owen Jones, la crise climatique tuerait beaucoup plus de personnes dans le monde que le coronavirus, sans pour autant qu'il y ait de panique à ce sujet.

NdT : sur ce dernier point ont pourrait encore objecter à Zizek que c'est la une appréciation très hasardeuse de sa part ( comme de la part d'Owen Jones). Cela lui arrive parfois quand il se laisse un peu emporter par ses élans apostoliques. Et c'est une conclusion d'autant moins rationnelle qu'elle est doublement démentie par les faits qu'il dénonce lui-même. Car, le moins qu'on puisse dire est que le millénarisme climatique consiste précisément à solliciter et revendiquer la panique générale... comme manière d'affronter l'objet de cette panique (Cf. soeur Greta), et quant au nombre de morts directement imputables au réchauffement climatique il est pour le moins hasardeux de l'évaluer, sans même parler de le comparer au nombre statistiquement prévisible de morts par pneumonie coronavirale ou pathologie associée.

D'un point de vue cynique vitaliste, on serait tenté de voir le coronavirus comme une infection bénéfique qui permet à l'humanité de se débarrasser des plus vieux, faibles et malades, comme d'arracher les mauvaises herbes à moitié pourries, et contribue ainsi à la santé mondiale.

L'approche communiste "élargie" que je préconise est le seul moyen de vraiment nous débarrasser d'une approche "vitaliste" aussi régressive. Des signes de limitation de la solidarité inconditionnelle sont déjà perceptibles dans les débats en cours, comme dans la note suivante sur le rôle des «trois sages» si les épidémies prennent une tournure plus catastrophique au Royaume-Uni:

«Les patients du NHS pourraient se voir refuser des soins vitaux pendant une grave épidémie de coronavirus en Grande-Bretagne si les unités de soins intensifs ont du mal à faire face, ont averti des médecins expérimentés. En vertu d'un protocole dit des «trois sages», trois consultants principaux de chaque hôpital seraient obligés de prendre des décisions sur le rationnement des soins tels que les ventilateurs et les lits, au cas où les hôpitaux seraient débordés de patients. »

Sur quels critères les «trois sages» s'appuieront-ils?
Sacrifier les plus faibles et les plus âgés?
Et cette situation ne va-t-elle pas simplement ouvrir un espace à une immense corruption?
Ces procédures n'indiquent-elles pas que nous nous apprêtons à adopter la logique la plus brutale de la survie des plus aptes?

Donc, encore une fois, le choix décisif est à faire entre cette idéologie dominante et une forme de communisme à réinventer.

Slavoj Zizek

 

NdT : là encore il semble opportun de compléter cette ultime conclusion de Slavoj Zizek en observant ( sans doute avec lui ) que ce "point de vue cynique vitaliste", est classiquement celui des adeptes du pseudo-darwinisme social (qui n'a rien à voir avec Darwin), donc les thuriféraires du libéralisme voire du "néo-libéralisme".
De plus, ce "point de vue cynique vitaliste" est clairement partagé par nos modernes "antispécistes" et autres collapsologues "survivalistes", aussi bien que par les promoteurs du transhumanisme avec toutes ses instrumentalisations néo-technologiques, "bankabes" et décomplexées. De même que les "décroissants" s’accommodent parfaitement de la désindustrialisation "compétitive", et du cantonnement des surnuméraires dans les friches sociales de la "sobriété heureuse" qui font le bonheur (et les profits) de la "financiarisation de l'économie", qu'ils vouent pourtant aux gémonies.
Tout ce joli monde écologiste et libéral, auto-proclamé apolitique mais néanmoins contempteur des idéologues et surtout du totalitarisme, toute cette foule sentimentale et soutenable a tôt fait d'adopter les thèse néo-libérales et anti-humanistes de Foucault et de ses épigones "mondialisés": l'homme en tant qu'être social et spontanément solidaire, dans la production de sa subsistance collective, est une invention (du 18ème siècle), maladroite, néfaste et de ce fait condamnée à disparaître.

Objection finale

Au delà des commentaires qui précèdent, nous observons quand même un sérieux problème logique sinon épistémologique dans la thèse du camarade Zizek. Puisqu'il est assez évident qu'on peut la retourner en s'appuyant exactement sur le même argumentaire pour arriver à une conclusion bien différente de la sienne.
Ainsi, quand il évoque à juste titre l'inconséquence calamiteuse de la "panique", conduisant de l'urgence hystérique à la catatonie sociale pour aboutir à la morale des animaux malades de la peste.

Lorsqu'il note que "L'étrange contrepartie de ce type de panique déraisonnable est l'absence totale de panique là où elle aurait été rationnellement justifiée.". Il pourrait aussi bien dire qu'un phénomène analogue fut observé lors du "séisme" social des gilets jaunes, lorsqu'on leur expliqua que la calamité sociale très réelle dont ils sont les victimes objectives, était une conséquence secondaire de ce qui devait alimenter leur vrai "bonne" panique... climatique.

 

Tag(s) : #coronavirus, #distanciation sociale, #panique, #inessentiel

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