Conversation avec Patrick Tort

Autour de son livre

L'intelligence des limites

Extrait du livre :

La « trahison » de Wallace — c'est-à-dire sa rechute dans un finalisme physico-théologique anthropocentré qui irritera suprêmement Darwin — est peut-être ce qui explique qu'aujourd'hui encore les « darwiniens » s'en tiennent à un rejet de l'hypertélie comme « faux concept » relevant plus d'une métaphysique parasitaire que de la stricte application de la loi sélective. Darwin répondra directement à Wallace dès le chapitre II de La Filiation de l'Homme :

 

« L'homme, dans l'état le plus grossier dans lequel il puisse exister aujourd'hui, est l'animal le plus dominateur qui soit jamais apparu sur cette terre. Il s'est répandu plus largement qu'aucune autre forme supérieure d'organisation ; et toutes les autres ont fléchi devant lui. Il doit manifestement son immense supériorité à ses facultés intellectuelles, à ses habitudes sociales, qui le portent à aider et à défendre ses semblables, et à sa structure corporelle. L’importance suprême de ces caractères a été prouvée par l'arbitrage final de la bataille pour la vie. Grâce à ses capacités intellectuelles, il a développé un langage articulé ; et de ce dernier a dépendu l'essentiel de son prodigieux avancement. Comme le remarque M. Chauncey Wright : « une analyse psychologique de la faculté de langage démontre que la plus petite maîtrise dans son exercice requiert plus de capacité mentale que la plus grande maîtrise dans toute autre direction ». Il a inventé et il est capable d'utiliser des armes, des outils, des pièges divers, &c., au moyen desquels il se défend, tue ou capture ses proies, et se procure sa nourriture de toute autre manière. Il a fabriqué des radeaux et des canots sur lesquels pêcher ou croiser vers les îles fertiles environnantes. Il a découvert l'art de faire du feu, grâce auquel on peut rendre digestes des racines dures et filandreuses, et rendre non toxiques des racines ou des herbes vénéneuses. Cette dernière découverte, probablement la plus grande jamais faite par l'homme en dehors du langage, a précédé l'aube de l'histoire. Ces multiples inventions, par lesquelles l'homme dans son état le plus grossier est devenu si prééminent, sont le résultat direct de ses capacités d'observation, de mémoire, de curiosité, d'imagination et de raison. Je ne puis, par conséquent, comprendre pourquoi il se fait que M. Wallace soutient que « la sélection naturelle aurait seulement pu doter le sauvage d'un cerveau un peu supérieur à celui d'un singe ».

 

 

L’héroïsme est ce qui s’oppose à la résignation

 

 

À l’occasion de la publication de mon dernier livre, L’Intelligence des limites, je m’adresse à vous pour vous expliquer les raisons qui m’ont fait choisir de le publier, m’éloignant un moment des grandes maisons que j’ai fréquentées jusqu’ici, chez de jeunes éditeurs que je considère comme des amis. Laurent Jarfer, Ilan Kaddouch et Laurence Gatti composent le cœur des éditions Gruppen, qui éditent la revue du même nom. S’ils se définissent respectivement comme poète, musicologue et graphiste, ils s’identifient collectivement par le souci qu’ils ont de la pensée véritable, celle qui ne se dissout pas dans l’infinie médiocrité au creux de laquelle agonise aujourd’hui le bavardage décoratif, convenu et médiatiquement agréé qui accompagne, en feignant de l’ignorer, la dissolution d’un monde. Ce livre poursuit l’action qui a toujours été la mienne – et qui consiste notamment à frayer les voies d’une pensée théoriquement capable de faire travailler ensemble la connaissance de l’évolution et celle de l’histoire. Il aborde, sur une base scientifique que je crois nouvelle, certaines grandes questions contemporaines à travers l’idée-force de l’hypertélie – un excès de développement qui écarte de sa fonction l’organe qu’il affecte, en dissimulant sous un simulacre de puissance indéfiniment augmentée une désadaptation généralement mortifère. Or le syndrome hypertélique est la maladie mortelle du capitalisme, dans sa compulsion de croissance perpétuelle, dans le heurt de ses rationalités sectorielles, et dans sa destruction accélérée des liens de l’humanité avec elle-même et avec la nature. On y reconnaîtra l’ultime impropriété du système économique qui est le nôtre, et qui s’est imposé par une séduction surcompensatoire à un monde qu’il condamne en réalité à la sclérose des consciences, à la résurgence des barbaries, au dépérissement et à la mort.

Je ne dissimulerai pas pour ma part qu’il y a dans ce livre comme un bouclage théorico-politique partiel de mes analyses antérieures face à l’état présent du monde et au naufrage civilisationnel qui menace un Occident régressant dans le fascisme à l’abri de ses enceintes militarisées.

Précisant une formule de Romain Rolland adoptée par Gramsci, je dirai que le pessimisme radical et méthodique de l’intelligence – ce que l’on nomme la lucidité – est aujourd’hui nécessaire à l’optimisation de la volonté.

C’est pourquoi j’invite aujourd’hui ceux qui entendent ce langage à soutenir à travers leurs réseaux le travail commun qui s’est accompli autour de ce livre. Pour la civilisation. Pour le possible. Pour l’avenir.

 

Patrick TORT

Directeur de l’Institut Charles Darwin international

1er mai 2019

 

 

Tag(s) : #Patrick Tort, #darwin, #Hyperthelie, #science

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