François Ruffin,
le président des quiches* ?

* En langage populaire picard, quiche = ballot, benêt, niais.

 

Par Jean-Perre Garnier

«La reconnaissance par les autres, c’est la principale came. »
     François Ruffin 1

 

«Je ne vois pas de solution institutionnelle, je ne vois pas, même avec Saint Ruffin, comment on arriverait en 2022 à provoquer une véritable bascule.»
     Juan Branco 2

 

 

«Je me considère comme un réformiste révolutionnaire», confiait le journaliste-député François Ruffin, interrogé par une journaliste du Figaro3. Qu’est-ce à dire ? L’entretien coïncidait avec la sortie en librairie d’un livret, co-écrit avec un prêtre, dont l’intitulé, consensuel à souhait — Paix intérieure et paix sociale4 —, résumait assez bien la vocation que s’est donnée désormais, avec le plus grand sérieux, le pitre attitré de la France insoumise. En contradiction apparente, pourtant, avec la définition de lui-même qu’il venait de servir à son interlocutrice, guère effarouchée il est vrai par cette formule oxymorique du réformisme révolutionnaire. Il n’y avait il est vrai pas de quoi. Elle avait beaucoup servi à François Mitterrand et ses séides lors de la campagne électorale menée par la future «deuxième droite» sous la bannière de «la gauche» pour accéder au pouvoir suprême le 10 mai 1981.

On la doit à Jean-Jaurès, comme le rappela Ruffin. Mais c’est plutôt vers le Christ qu’il s’était tourné auparavant dans le même entretien.

 

«Je suis un chrétien non croyant», avait-il affirmé, évoquant l’empreinte laissée dans son esprit par ses parents confits en dévotion puis par l’éducation reçue par le collège de jésuites où ils l’avaient placé. «Plus ça va, avait-il ajouté, plus je suis convaincu qu’on a une fonction spirituelle à remplir pour faire en sorte que les hommes se tiennent droits». De là à reprendre la célèbre injonction du Christ au paralytique «Lève-toi et marche !», il n’y avait qu’un pas que Ruffin franchit allègrement, en précisant toutefois qu’il fallait y aller mollo. En effet, s’il se veut le sauveur des «gens» plongés, selon lui, dans le découragement et la résignation, c’est, appliquant le précepte de Jaurès, cette fois-ci, en leur intimant de faire avec précaution «chaque petit pas qui peut être pris, qui doit être pris» dans l’espoir que «ce peuple qui est convalescent, qui est souffrant, qui ne sent pas bien finisse peut-être par lever son nez vers l’horizon».

 

Quel horizon ? Pas le communisme bien sûr, ni le socialisme, ni même une quelconque voie de sortie du capitalisme via la triple sortie de l’Euro, de la Communauté européenne et de l’OTAN dont les insoumis d’opérette ne veulent pas entendre parler. L’État, revenu à sa mission «providentielle», c’est-à-dire redistributrice au profit des «démunis» est donc l’unique horizon, le changement de système social brillant totalement, si l’on peut dire, par son absence. Simplement, souligne Ruffin, c’est l’espoir d’un «vivre mieux» qui doit guider les premiers pas des «gens» pour s’extraire de l’apathie et de la désespérance où ils végètent depuis plusieurs décennies. Pas étonnant, dès lors, que, depuis le succès d’affluence de Merci patron ! jusqu’aux «apéros facebook au vin chaud devant les lieux du pouvoir» que Ruffin avait proposés en vain à ses fans pour soutenir les Gilets jaunes alors que une partie des leurs se faisaient gazer et matraquer dans les rue de la capitale, en passant par la manifestation «pot-au-feu» ludique et bon enfant pour «faire la fête à Macron» du 5 mai 2018, sans compter, sous le règne du médiocre Hollande, les nuits à dormir debout passées à discutailler place de la République à Paris, les «petits pas» effectués par «les gens» pour contrer les réformes régressives imposées par «l’oligarchie» ne les aient conduits qu’à tourner indéfiniment en rond. Et ce ne sont pas les «barbecues révolutionnaires sur les ronds-points» qu’il préconisera à un auditoire enflammé lors d’un meeting organisé à Amiens en avril 2019 pour lancer la campagne européenne des Insoumis, en compagnie de la tête de liste humanitaro-associative Manon Aubry et du Führer Merluchon, qui mettront fin à ce sur place circulaire.

 

Pourtant, à d’autres occasions, par écrit ou oralement, Ruffin, qui n’est plus à une contradiction près, avait bien souligné que l’horizon, rendu opaque par les querelles ésotériques et groupusculaires sur le sens à donner aux termes «socialisme» ou «communisme», lui importait moins que le «chemin» qui, lui, obligeait à s’affronter et se confronter à la réalité sociale immédiate, c’est-à-dire aux questions pratiques. «Le but final du socialisme n’est rien, le mouvement est tout» avait déjà décrété le grand prêtre et fondateur du révisionnisme, le social-démocrate allemand Éduard Bernstein à l’encontre des marxistes. Avec les résultat que l’on sait. Mais, avec Ruffin et les Insoumis, foin de référence à des débats théorico-politiques d’un autre âge. Dorénavant, la révolution pour eux sera «citoyenne» ou ne sera pas, ce qui a l’immense avantage, en plus de son caractère éminemment pacifique, de l’imaginer déjà l’œuvre, comme on le verra plus loin, dans la moindre mesure gouvernementale susceptible de contribuer à humaniser quelque peu la domination du capital. «L’humain d’abord», c’est finalement cela, en effet, pour reprendre l’intitulé du programme du Front de Gauche et de son candidat commun, Jean-Luc Mélenchon, pour l’élection présidentielle puis les élections législatives de 2012, pillé maintenant comme slogan par un PCF exténué à court d’inspiration pour propulser la candidature du normalien Ian Brossat, adjoint de Anne Hidalgo au logement, aux prochaines élections européennes. Le reste viendra ensuite… ou jamais, s’agissant de l’avènement d’un mode de production autre que celui qui continue à mettre de monde à feu et à sang, et à ravager la planète.

 

 

 
Le débat politique s'approfondit à l'extrême gauche
(cliquer l'image pour avoir le son)

En attendant la venue cette année du «printemps du peuple» qu’il appelle de ses vœux, Ruffin, jamais à court d’idées en matière d’autopromotion, a eu la bonne idée d’inviter à débattre chez lui, avant le meeting inaugural de la campagne des insoumis d’État pour les zéropéennes programmée dans la soirée dans sa bonne ville d’Amiens, celui qu’il appelle, plus ironiquement qu’affectueusement, «mon président préféré» (de groupe à l’Assemblée nationale). À savoir Merluchon. Toutefois, ce n’est pas le salon qui servira de cadre à cet échange filmé faussement intime, mais la cuisine où Ruffin aime d’ordinaire à soliloquer pour faire «peuple» aux yeux des auditeurs-spectateurs de son blog. Ce qui nous valu un réjouissant numéro de Dupont et Dupont de l’insoumission. Certes, logiquement puisqu’il n’était pas à domicile, le chef en titre des Insoumis s’est montré un peu moins à l’aise que le maître de maison dans cet exercice. Mais cela n’a pas empêché le tandem de se livrer une discussion enjouée et animée à bâtons rompus5. Sur quel thème ? La «révolution citoyenne», cela va de soi, mais aux travers des révoltes populaires et autres jacqueries qui ont jalonné l’histoire de France, et surtout de la Grande Révolution qui sert d’alibi à la première, revue, relue et corrigée par conséquent — «éducation populaire» oblige — sur la base d’ouvrages que chacun de nos duettistes avaient amenés pour les offrir à l’autre. Comme il fallait s’y attendre, il ne fut jamais question de l’accession de la bourgeoisie au pouvoir politique à qui cet événement doit son sens profond. Comment aurait t-il pu en aller autrement, alors que les soi-disant Insoumis n’ont nulle intention de l’en déloger ! Pas question donc d’évoquer cette péripétie de la lutte des classes qui, qu’on le veuille et s’en félicite ou non, marqua plus qu’une autre l’histoire du pays en même temps qu’elle donna naissance à ce que l’on appellera «la gauche». Et encore moins de se référer aux révolutions anticapitalistes, réussies ou ratées, survenues dans le reste du monde. «Je ne suis plus sur l’ancienne thèse de la révolution socialiste», croira bon de signaler le renégat trotskiste Merluchon, pour définir son «autre regard sur l’histoire» qui l’a amené à cette conclusion inédite : «toutes les révolutions du passé ont un contenu de révolution citoyenne». Autrement dit, sans contenu de classe alors que le vocable «citoyen» avait été opposé au «sujet» du roi et de la noblesse, au cours de la Révolution française, au lieu de désigner, comme le veut l’idéologie bourgeoise dont nos Insoumis néo-petits bourgeois sont imprégnés, une personne qui non seulement est soumise à l’autorité de l’État, mais encore pense et agit comme agent bénévole et zélé de cette autorité.

 

 

Le peuple et ses leaders d’alors, tels furent donc les deux thèmes autour desquels tourna l’essentiel de l’échange. Avec nombre de considérations sur les analogies que l’on pouvait trouver avec la situation présente, qu’il s’agisse de la composition du premier ou de la personnalité des seconds. Ainsi, comme à l’accoutumé, Merluchon manifesta sa préférence pour Robespierre, tandis que Ruffin optait pour Mirabeau. À la sévérité pincée de l’Incorruptible, on comprend qu’il préfère la truculence oratoire du second, sorte de Dominique Strauss-Kahn de l’époque, tout aussi corrompu, mais avec néanmoins le courage et le panache en plus. À l’issue de ce survol assez cavalier de cinq siècles de soulèvements populaires, les deux compères ne pouvaient que terminer sur une note positive en prélude au meeting de la soirée. «C’est cette histoire qu’il faut continuer. Dans la rue et dans les urnes», déclara Ruffin, sentencieux. Pour ne pas être en reste, Merluchon se devait de compléter : «On est dans une révolution, une révolution citoyenne. Les gens ne s’en rendent pas compte». Mais «les gens» devraient se rassurer. «La chance qu’on a, nous, c’est qu’on est là», poursuivit-il. Reste à savoir qui cette «chance» et ce «nous» concernent. Le peuple français ou les Insoumis et leurs deux chefs de file qui se réclament de lui?

 

Pour en savoir plus, on peut se référer à un long entretien de Ruffin avec le community manager Rémy Buisine à qui il a dû une bonne part de l’impact médiatique de l’opération Nuits debout. Il s’y livre à une auto-analyse aussi  étonnante que révélatrice pour expliquer ce qui le différencie de Macron6.

 

 

Passé dans sa jeunesse par le même collège religieux où celui-ci avait brillamment entamé son irrésistible ascension, il avoue en avoir retiré un «sentiment de médiocrité», l’«impression d’être un raté». Mais la revanche estvenue par la suite. Alors que Macron avait enchaîné — non sans mal —  les diplômes dans les grandes écoles avant de mettre à profit ses «relations fusionnelles avec l’oligarchie» pour mener à bien sa carrière politique, Ruffin  s’est découvert une supériorité que son rival ne possède pas malgré les  richesses en tout genre qu’il a pu accumuler, supériorité qui ne peut, au dire de Ruffin, que faire «le plus mal» [sic] à ce dernier. «J’ai conscience d’être nettement supérieur à Macron» avait-il déjà plastronné dans une autre  émission7. Et de révéler au community manager des nuits debout ce qui l’a fait atteindre des hauteurs inaccessibles au Jupiter élyséen : «J’ai une œuvre», proclame t-il triomphant. «Moi, je place l’art au-dessus du pouvoir», précise t-il, oubliant opportunément ce que une histoire de l’art un tant soit peu documentée et matérialiste n’a cessé de confirmer tout au long des siècles jusqu’à aujourd’hui, à savoir que les artistes ont presque toujours servi, à leurcorps — ou plutôt leur esprit — défendant ou non, les pouvoirs en place ou ceux qui leur ont succédés. Mais Ruffin n’en a cure. «J’aurais voulu être un artiste. J’ai la chance d’être devenu un artiste», assène t-il. Et notre journaliste insoumis d’énumérer avec emphase ses titres de gloire médiatique : «Je fais des films, je fais des émissions de radio, je produit des livres. Je ne produis pas des reportages. Je les écris. J’essaie d’avoir une langue, de choisir mes mots. » Un peu étonné, malgré tout, devant cet étalage d’autosatisfaction et même d’autocélébration, l’interviewer demandealors à l’artiste autoproclamé s’il ne serait pas en quête de célébrité. Lequel répondra sans ambages : «Je m’applique à me souvenir de l’homme qui n’avait pas de valeur dans la société, qui n’était reconnu par personne.

 

 

Chercher la reconnaissance, c’est la principale came [sic]. J’ai de l’égo, de l’orgueil, de l’ambition. » Voilà qui a au moins le mérite de la sincérité ! Mais, pour ne pas courir le risque d’apparaître comme un vulgaire égoïste passable-ment narcissique, trait commun, est-il besoin de le dire, à la plupart des politiciens, toutes «sensibilités» confondues, Ruffin se doit malgré tout de poser immédiatement lui-même la question logique qui devrait fâcher : «Au service de quoi ?»

 

La réponse n’est pas dépourvue d’originalité, mêlant habilement sinon dialectiquement l’altruisme et l’utilitarisme : «Je m’en suis sorti par les gens. Quand tu aides quelqu’un, c’est toi que tu aides. » Pour expliciter et illustrer son propos, que l’on trouvera peut-être quelque peu paradoxal, l’athée irrémédiablement christianisé qu’est Ruffin fait une fois de plus appel à une figure religieuse, tirée cette fois-là d’un film de Franck Capra. Un ange sans ailes, en l’occurrence, qui incite un banquier suicidaire à le sauver de la noyade pour qu’il puisse se sauver lui-même. Le banquier s’apprêtait à se jeter à l’eau depuis un pont quand il avait vu au dernier moment l’ange le précéder. Le premier, bien que ne sachant pas nager, s’était alors précipité tête baissée dans le fleuve pour le secourir, mais le second, supposé ne pas savoir voler, avait quand même eu la capacité non seulement de se maintenir à flot, mais d’en extraire un humain pour le ramener au sec. Fort de récit mythique, Ruffin en tire une morale personnelle : «Moi, ce qui m’a sauvé, ce qui me sauve encore, c’est les gens.», clame t-il.

 

Ainsi dans Merci patron ! Pour avoir sauvé de la déréliction les époux Klur, un couple d’ouvriers picards laissés sur le carreau par l’oligarque milliardaire sans scrupule Bernard Arnault, Ruffin peut s’enorgueillir d’avoir vu son film racontant cet exploit faire un tabac parmi la «classe moyenne éduquée» et être en outre césarisé par le gotha cinéphilique parisien. Sur plusieurs colonnes du Monde diplomatique, un économiste qui aime à jouer au philosophe avait qualifié cette guignolade cinématographique de «film d’action directe»8. De fait, c’est plutôt d’un conte édifiant qu’il aurait mieux valu parler où l’archange Ruffin, parfaite incarnation d’une petite bourgeoisie intellectuelle sûre d’elle-même, pleine d’initiative et d’inventivité, vole au secours de deux prolétaires abrutis et découragés pour les sortir du pétrin où, faute de réactivité et d’imagination de leur part, ils s’étaient enlisés.

 

Peu après la sortie concomitante en salles de J’veux du soleil et en librairies de son dernier bouquin, Ruffin se voit rappelé indirectement à l’ordre — ou plutôt au désordre — par le jeune séditieux Juan Branco, traître à sa classe de super-diplômés, lors d’une conférence à Montpellier. «S’il est sincère dans son soutien aux gilets jaunes», avertit Branco, Ruffin devrait «ne pas juste commenter un peu d’en haut tout en restant député». Il faut qu’«il sorte de ce système et appelle à sortir de ce système de façon généralisée, pousse les gens qui l’entendent aujourd’hui grâce à son livre et son film, à se mettre massivement dans la rue.» Et Branco d’enfoncer le clou de la radicalité : «Si Ruffin a la sincérité qu’il prétend, c’est dans cette démarche qu’il doit s’inscrire». Ce scepticisme n’est pas dénué de fondement car malgré le comique dont il les enrobe pour faire diversion, les atermoiements de Ruffin en matière d’engagement autre que de pure forme, fût-elle drolatique, dans une offensive décisive contre l’ordre bourgeois apparaissent à beaucoup de plus en plus évidents et, il faut le dire, horripilants. 

À force de les multiplier, en effet, les sketchs où il se met en scène sur son blog ou ailleurs fatiguent à longue. Ainsi en va t-il, par exemple, dans un train qui l’emmenait vers Montpellier et la Méditerranée pour les vacances de Pâques, accompagné de ses «gamins», souvent intégrés par lui comme figurants pour ajouter une touche démagogique de vécu familial et familier à ses gesticulations verbales. Ruffin y disserte en plaisantin sur les sujets du jour, arrestation et incarcération de Julien Assange comprises. Or, on ne parvient pas à deviner, en ce cas comme dans d’autres séquences filmées dans la même veine burlesque, où il veut en venir, sinon apparaître une fois de plus sur un écran pour qu’on ne l’oublie pas. Ce désir irrépressible de visibilité confirme sa hantise de jeunesse, dont Ruffin avait fait état dans l’entretien cité plus haut, et qui semble ne pas l’avoir encore quitté, de n’être qu’un individu sans importance alors qu’il ne rêve à rien moins, maintenant, en dépit de ses dénégations, de plus en plus faibles au demeurant, qu’à figurer parmi les présidentiables pour 2022.

 

Dans l’entourage de Ruffin, où celui-ci ne compte pas que des amis, certains notent que sa tête n’a cessé de gonfler et ses chevilles d’enfler depuis le succès de son premier film et surtout son élection comme député. Et ses prestations de youtuber dans «la cuisine la plus célèbre de France», comme son compère Merluchon le signalera à contrecœur pour le flatter en préambule au numéro de cabaret littéraire mentionné plus haut, n’ont rien arrangé. Lui qui avait déclaré à propos de Macron et sa clique qu’il fallait «faire dégonfler leur ego qui a cru comme une montgolfière», ne semble pas s’apercevoir qu’il devrait songer lui-même à balayer devant sa porte. Il ne peut, en effet s’empêcher de débuter nombre de ses phrases par un «moi je», au risque d’irriter Merluchon qui, en matière d’égotisme, se défend lui aussi assez bien et à qui il a commencé à faire sérieusement de l’ombre. La querelle de leadership entre les deux vedettes de l’insoumission d’État est en effet un secret de polichinelle malgré leurs récentes démonstrations bisounours rendues d’autant plus nécessaires à l’approche des élections européennes, que le mouvement des Insoumis doit affronter seul la concurrence d’autres organisations qui ont également fait de l’antimacronisme à la fois leur crédo et leur fonds de commerce.

 

À propos de ce que les esprits sceptiques ou/et lucides considèrent par anticipation comme un non événement, Ruffin se garde de jouer les trublions. Il ne saurait à cet égard joindre sa voix à celle d’un Juan Branco qui considère comme une farce ou une fable la possibilité pour le Parlement européen, quelle que soit sa composition, de provoquer une rupture politique susceptible d’ébranler un tant soit peu l’ordre capitaliste. Prônant l’abstention à qui veut l’entendre, il juge même que «des listes comme celle de la France insoumise devraient se retirer». À la différence de Ruffin qui caresse dans le sens du poil un public de néo-petit bourgeois velléitaires et timorés qui accourent dans les lieux électifs où la subversion se limite d’ordinaire à des discours sans portée pratique, Branco ne cherche pas à tourner autour du pot de la révolution. Loin de ménager son auditoire, il le somme de se bouger le c… «C’est-à-vous de vous organiser», intime t-il lors de sa prestation à Montpellier. Les gilets jaunes nous donnent cette possibilité de provoquer cette bascule [du régime] par nous-mêmes, sans plus espérer qu’un Saint Ruffin, saint je-ne-sais-pas-qui, un Saint Macron viendront nous sauver parce qu’ils auraient des titres en intégrité particuliers. » Ce qui, évidemment, n’est pas du tout du goût de Ruffin qui pourtant n’aurait rien à perdre, toujours selon Branco, même en cas de défaite, à rejoindre les rangs des gens décidés à en découdre frontalement avec l’ennemi, ne serait-ce qu’en soutenant depuis l’arrière ceux qui marchent devant. «Si l’on se fait écraser, dans 6 ou 8 mois, ajoute Branco, il se ferait réélire les doigts dans le nez parce qu’il aurait montré son intégrité.»

 

C’est là oublier la ligne que Ruffin s’est fixée et à laquelle il s’est tenu jusqu’ici sur l’attitude à adopter vis-à-vis du mouvement des Gilets jaunes. Elle tient en deux points articulés : en faire un piédestal sous couvert de le soutenir pour se hisser en sauveur du peuple, et éviter qu’il ne «dégénère» en une insurrection qui, loin de constituer le point d’aboutissement d’un plan de carrière, y mettrait un point final. En fait, à une échelle plus vaste et mu par une ambition plus haute voire démesurée, il recourt à nouveau au stratagème qui lui avait si bien réussi avec Merci patron ! Dans ce film, les pauvres Klur sont exploités non plus par Arnault mais par un François Ruffin qui les manipule et les instrumentalise comme figurants dans une œuvre dont le thème et le but est de le faire paraître comme le Zorro des temps post-modernes, le héros dont l’astuce malhonnête peut faire rire au milieu du désastre. Car rien dans ce film ne suggérait la moindre sortie du désastre actuel de la classe ouvrière. Il en va de même avec J’veux du soleil. «Les gens voient de l’émotion. Ils pleurent et ils rient. Ils sortent contents à la fin et ils compatissent», se félicitent les deux auteurs du film9. Celui-ci «filera la patate», comme s’en réjouit Ruffin, mais sans inciter à aucun moment les spectateurs comme les acteurs à s’extraire du rôle que les rapports de forces actuels leur ont assigné. Pour ces derniers, celui de victimes courageuses et sympathiques; pour les premiers, celui de témoins solidaires et compassionnels. Dans les deux cas, une révolution autre que «citoyenne» est moins que jamais à l’ordre du jour, pas plus qu’à l’échéance 2022.

 

C’est donc en vain que Juan Branco s’époumone à souligner qu’«il est impossible, même pour quelqu’un touché par la sainteté, de changer ce système de l’intérieur en se faisant élire président de la République en 2022, tel François Ruffin qui semble parfois y croire». Celui-ci a bien autre chose en tête que de «concentrer les forces sur l’important, pas sur la course entre les petits chevaux électoraux, mais pour faire plier ce pouvoir en dehors es échéances électorales». Au contraire, il n’a de cesse de vouloir «ramener la paix sociale, le concorde nationale» dans le pays, comme il l’avait fait savoir publiquement en plein air, ceint de son écharpe tricolore pour la circonstance, à proximité du Palais de l’Élysée au lendemain de l’acte 3 des Gilets jaunes, le 1er décembre 2018, particulièrement agité. Accusant Macron d’être une «machine à haine», de «rendre notre pays fou, fou de rage», de le mettre «à feu et à sang», fustigeant son «arrogance qui déchire la France», il lui intimait de déguerpir au plus vite de l’Élysée pour mettre fin à «la violence qui ne mène à rien», comme chacun sait, renvoyant implicitement dos-à-dos sur ce point manifestants et policiers. Il le fera explicitement par la suite en déplorant, après l’acte 18, que des «Français continent à se taper dessus les uns sur les autres» comme si, dans la répression d’un mouvement populaire, il était devenu vain de distinguer entre ses acteurs ou commanditaires et ses victimes.

 

 

En fait, Ruffin cache de moins en moins son désir d’accéder à la magistrature suprême, ce qui implique pour lui de refuser d’admettre que l’«ordre» que les forces policières ont pour fonction de servir et de protéger soit autre chose que «républicain» ou «démocratique». Interrogé à la fin du mois de mai 2018 par Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV dont il est l’un des bons clients, quant à une possible future candidature à l'élection présidentielle, il n’en avait pas écarté l'idée avec une réponse que seul des naïfs pourraient trouver sibylline : «Il ne faut jamais insulter complètement l'avenir. J'en sais rien. Ça me paraîtrait incongru mais la vie doit être faite d'incongruités. » En mai de l’année suivante, il annoncera franchement, à une journaliste du Figaro cette fois, que Mélenchon l'«encourage à ne pas fermer la porte de la présidentielle». Et de compléter : «Il me dit : “Si un jour le drapeau est à terre et que c'est toi qui dois le relever, tu le feras et tu le porteras, et puis c'est tout”». C’est tout, mais c’est beaucoup. Certes, le drapeau de l’insoumission — passé au bleu-blanc-rouge, ne l’oublions pas — n’est pas encore à terre ni Merluchon enterré. L’annonce fera en tout cas, comme on pouvait s’y attendre, non pas pousser des cris d’orfraie dans le landerneau des médias mainstream, mais y jaser le plus tranquillement du monde sur le mode humoristique. Certaines mauvaises langues y voient l’expression achevée d’un désir irrépressible de revanche sociale de la part d’un individu qui, de son aveu même, avait redouté dans sa jeunesse de «ne rester qu’une merde», au point d’en faire aujourd’hui une affaire d’État, au sens propre du terme, et d’appliquer la célèbre devise de l’internationale «Nous n’étions rien, soyons tout !» dans un cadre strictement personnel. Un comportement qui tourne carrément le dos, notons-le, au «refus de parvenir», précepte formulé au début du siècle dernier et mis en pratique par l’enseignant libertaire Albert Thierry, un fils de maçon qui avait fait, comme on dit, de brillantes études, mais avait choisi de rester maître d’école et «primaire» par fidélité à la classe ouvrière10.

 

Au-delà du «cas» Ruffin, l’installation éventuelle du clown picard à l’Élysée n’est effectivement pas de nature à effrayer les «élites» parisiennes, pas plus que leurs homologues d’outre-Atlantique n’avaient été prises de panique par la perspective de l’arrivée à la Maison blanche d’un acteur de western de seconde zone. Certes, François Ruffin n’est pas Ronald Reagan, mais la modération social-démocrate du personnage et plus encore la coalition rose-verte plus ou moins hétéroclite dont il aurait de toute façon besoin pour voir son ambition présidentielle réalisée garantissent la classe dirigeante et ses alliées étrangères contre toute mauvaise surprise. La deuxième droite qui s’était faite passer en France pendant des années pour «la gauche» auprès des gogos et des «bobos» quand elle occupait le pouvoir laisserait simplement la place à une troisième droite capitalo-compatible elle aussi, dont le leader François Ruffin serait accueilli et salué par les «quiches» de toujours, jeunes ou vieux munis de leur bulletin de vote, comme le nouveau messie.

 

Ce scénario ne relève pas de la fiction. Face à Ruffin, érigée par lui en ennemi numéro 2 après les abstentionnistes sommairement taxés d’«indifférence» — comme tant d’autres «à gauche», il avait voté Macron pour «faire barrage» —, Marine Le Pen fait pâle figure. Hérités de son père, les clichés et les tics de langage de l’extrême-droite la plus rance dont elle émaille ses discours ne peuvent séduire qu’un électorat ringard pour ne pas dire réactionnaire, et cela d’autant plus qu’elle a perdu l’occasion de le rajeunir et le «rassembler» réellement, malgré le changement d’appellation de son parti, en se séparant du sémillant Philipot devenu encombrant. Quant à Merluchon dont Ruffin s’affirme de plus en plus, malgré les démonstrations d’amitié de l’un pour l’autre, comme le rival inévitable dans la course à la prochaine présidence, ses envolées lyriques et ses diatribes incendiaires de tribun old style ont pris un sacré coup de vieux malgré une recours forcené aux innovations numériques pour agrémenter ses prestations scéniques et médiatiques. Reste évidemment Macron, éternel faire-valoir de Ruffin. Mais il faut bien dire que si ses liens avec «l’oligarchie» venaient à se relâcher pour une raison ou une autre, sa rhétorique aussi creuse qu’aseptisée lui serait d’un piètre secours pour regagner en popularité. Confrontée aux pitreries inventives de Ruffin, elle ne fait pas le poids, notamment auprès des jeunes générations qui, au-delà de ses connotations élitistes, la trouvent guindée et soporifique.

 

En guise de mot de la fin, on peut reprendre ce que disait Ruffin, qui ne doute de rien et encore moins de lui-même, à l’issue de l’entretien cité au début: «J’espère que mon nom restera dans l’histoire de la gauche.» Si l’on songe que l’histoire de la gauche en France n’est autre, depuis pas mal de temps déjà, que celle de sa décomposition politique et idéologique, il peut effectivement y briguer une place de choix. Quitte à emprunter pour achever son irrésistible ascension vers le sommet de la République, sixième du nom éventuellement, la bonne vieille recette du panem et circenses qui, depuis l’empire romain, a permis aux dominants de dominer. Le panem de nos temps post-modernes et post-politiques est devenu le «vivre mieux» promis par Ruffin non plus à la plèbe mais aux «gens». Quant aux jeux du cirque, il a su y substituer la rigolade, beaucoup moins sanglante, quand l’occasion s’en présentait ou qu’il s’arrange à créer pour se faire remarquer en tout lieu et sous n’importe quel prétexte, inspiré par sa longue et fructueuse expérience de rédac’chef de Fakir, journal qu’il a fondé pour placer la critique sociale sous le signe de la facétie. Coluche est mort, Dieudonné excommunié. Place donc à l’archange clownesque picard pour «redonner espoir au peuple», comme il aime à s’en vanter, dans le divertissement et la joie de pouvoir s’en prendre à l’ennemi du moment sans avoir à le combattre. Jusqu’à ce que, tôt ou tard, l’épreuve des faits dans un système social fondamentalement inchangé, traversé de surcroît par des crises de plus en plus répétées et accentuées, ne replonge dans une déception et une rancœur lourdes de lendemains mortifères tous «les gens» qui auront cru en ce sauveur suprême ludique parce qu’il les aura amusés en leur faisant croire qu’il suffit moquer les puissants pour l’emporter sur eux.

 

Jean-Perre Garnier

 

3 François Ruffin: « Je suis un révolutionnaire réformiste »

video.lefigaro.fr/...ruffin-je...revolutionnaire-reformiste/5808090627001/ 12 juillet 2018

4 François Ruffin, Mgr Daniel Leborgne, Paix intérieure et paix sociale, éd. Temps présent, 2019

5 VIDÉO - #RDLS91 - Spéciale révolution(s) - Ft. François Ruffin (et sa ...

https://melenchon.fr/.../video-rdls91-speciale-revolutions-avec-francois-ruffin /

6 Entretien avec François Ruffin - YouTube https://www.youtube.com/watch?v=v8aqDtqGw-Q

7 https://www.arretsurimages.net/...sur.../ruffin-ecrivain-jai-nettement- conscience-detre-superieur-a-macron

8 Frédéric Lordon, «Un film d’action directe», Le Monde diplomatique, Février 2016.

9 J'veux du soleil: François Ruffin présente son documentaire sur les ...

www.lefigaro.fr/.../03002-20190216ARTFIG00051--j-veux-du-soleil- francois-ruffin-presente-son-documentaire-sur-les-gilets-jaunes.php

10 Marianne Enckell, Le refus de parvenir, Indigènes édition, mars 2014.

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