Pour ce premier cahier de vacances tropicales, nous avons essayé de marquer le caractère ludique et distractif des devoirs de vacances désormais proposés sous cette forme aux fidèles de la crypte réfractaire tropicale. Nous nous sommes donc efforcés de proposer un document de travail aussi illustré que récréatif, en nous appuyant sur un matériau historiographique souvent négligé ou sous-estimé par les historiens académiques : la bande dessinée patrimoniale du XXème siècle que sont « par excellence »  les aventures de Tintin par Georges Rémi, alias Hergé.

Si on en croit la fiche wiki, « Tintin au pays de l’or noir » (initialement « Au Pays de l’or noir »), sur quoi va porter ce premier cahier de vacances, est le quinzième des albums (génialement) écrits et dessinés par Hergé, narrant aux garnements du vingtième siècle les tribulations aventureuses de Tintin. À l’instar des autres épisodes impliquant notre fringant reporter et son impertinent fox terrier, celui-ci fut initialement pré-publié dans les pages du Petit Vingtième en noir et blanc et « en couleurs » (2 couleurs en fait) du 28 septembre 1939 au 9 mai 1940...

Exercice N°1 : Notez ces dates et rapprochez les des événements qui bouleversaient déjà le monde à cette époque et qui auguraient de la suite, calamiteuse comme on sait, pour ses contemporains. Documentation video sur le contexte : Jean Levy raconte

Le petit Vingtième, où furent publiées les premières aventures de Tintin en feuilleton et bande dessinée, « Au Pays de l’or noir », était un supplément du journal Le Vingtième Siècle, mais le succès suscita aussitôt des reprises dans la presse française. C'est ainsi que les planches d'abord publiées en Belgique dans le petit vingtième furent reprises peu après (novembre 1940) dans la France déjà occupée, par un autre hebdomadaire catholique conservateur, français celui-là,  Cœurs vaillants, pour une seconde parution, sans doute la plus soignée et la plus réussie esthétiquement, du fait du travail du graphiste qui se chargea de colorier les planches avec les techniques et le savoir faire « artisanal » de l’époque :

 

La même version de base, mais beaucoup plus sommairement imprimée en Noir et Blanc, fut ensuite reprise, après la libération, par un quotidien régional "La voix de l'ouest" :

 

3 ans plus tard, en préambule à la première version de l’album paru en 1950, l’ensemble de ces planches fut retravaillé, de manière plus « officielle » et normalisée, pour publication par épisodes ( du 16 septembre 1948 au 23 février 1950 ) dans les pages du journal Tintin.
Conformément au scenario initial, dans la version de 1950, l'action est encore située en Palestine sous mandat britannique. Car, lorsque cette réédition fut lancée, peu avant la « Nakba », le contexte « local » de l’histoire, déjà vrai en 1939, était toujours parfaitement conforme à la réalité historique, sociale et politique de l’époque. Cette version modernisée « d’après-guerre » reprenait d’ailleurs assez fidèlement les planches originales, le scénario et l’ensemble des textes et dialogues de 1939.

Tintin au pays de l'or noir -page 14 - édition en album de 1950
Tintin au pays de l'or noir -page 15 - édition en album de 1950

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une des péripéties décisives de l'intrigue originale est l'enlèvement de tintin, commis "par erreur" par des terroristes juifs de l'irgoun.

Tintin au pays de l'or noir -page 16 - édition en album de 1950

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par rapport aux planches pré-publiées dans le petit-vingtième l’essentiel des modifications* porte sur l’actualisation contextuelle des machines (avions et automobiles principalement) transformées par l’accélération technologique du conflit mondial qui venait de se clore.

* hormis le coloriage en quadrichromie, simplifié et désormais normalisé au format exigé par les nouvelles contraintes industrielles d’impression.

Mais surtout cette version "officielle" de 1950 permet de corriger quelques "caviardages" et censures opérées par les publications françaises, aussi bien fin 1940 qu'en 1946.

Exercice N°2 : Relever les cases de la page 15 ou le texte des bulles a été effacé ou corrigé et se demander pourquoi ?
- Expliquer pourquoi Samuel Goldstein, le visiteur tant attendu des terroristes de l'Irgoun est rebaptisé "Durand" dans les versions publiées dans la presse française de 1940 et 1946.

- Expliquer pourquoi la bulle "Encore un coup de ces satanés arabes" a été effacée dans les rééditions françaises de 1940 et 1946.

 

Enfin, c'est en 1971, c’est à dire peu après le renversement idéologique (sociétal et régressif) de la fin des années 60, mais surtout après la guerre des 6 jours, que parut la version « post-moderne » de cette histoire. Une histoire à bien des égards symptomatique de son époque. C'est cette dernière version post-modernisée "avec son temps" qui est toujours diffusée aujourd'hui.

Selon Hergé (et son éditeur) cette nouvelle version avait été entièrement redessinée pour la rendre plus « réaliste » et accessible au jeune lectorat (désormais ignorant de l’histoire de la Palestine « d’avant »). C’est ainsi qu’il justifiait l’abandon du contexte géographique et historique initial (pourtant parfaitement véridique et instructif) et le fait de re-situer l’histoire dans un émirat arabe imaginaire : le Khemed.

Cette dernière version, toujours « actuelle » aurait donc été l'objet, comme les autres albums redessinés après les années 1950, d'un simple « relookage » et d'un « rafraîchissement » de la version de 1939-1950, puisque l’essentiel de la trame narrative, des personnages et des péripéties, voire du synopsis, du story-board et de l’ordonnancement des planches elles-mêmes sont conservés et la plupart des pages de la version « toilettée » ne subissent à première vue que des modifications « cosmétiques ». Pourtant … à y regarder de plus près, à partir de la page 14 (et jusqu'à la page 17), on observe des transformations radicales affectant le récit lui-même.

Tintin au pays de l'or noir -page 14 - ré-édition en album de 1971
Tintin au pays de l'or noir -page 15 - ré-édition en album de 1971
Tintin au pays de l'or noir -page 16 - ré-édition en album de 1971

Dès lors que toute référence géographique et historique à l’affaire de Palestine a été supprimée. Il demeure que, pour conserver la logique narrative du récit, restent à expliquer le contexte de gravité de la "situation internationale" et la "tension qui règne dans le pays" ...
Dans l'histoire originale (et dans la réalité) cette situation de la Palestine (occupée par les anglais, puis par les juifs israéliens) était implicitement connue du lecteur, déjà en 1939 et plus encore en 1950.

version 1939-1950

Dans sa nouvelle version, Hergé va totalement effacer ce conflit "du Levant" qui était pourtant une composante essentielle de la situation (et justifiait les allusions au trafic d'arme, etc. et le contexte géopolitique qui déboucherait en 1956 sur "l'affaire de suez") pour n'en retenir que la conséquence : les tensions sur le marché pétrolier évoquées dans les premières pages de l'album ( la crise pétrolière de 1974 est proche ). 

version 1971... et après

Du coup, exit les passages jugés "scabreux" ou "politiquement incorrects" qui à ce titre avaient été « censurés » dans les reprises de la presse française des années 40 ( où "Salomon Goldstein" devient "Durand"  et où le "coup des satanés arabes" est purement et simplement... effacé)  :

Alors qu'on les retrouve bien dans la version "restaurée" de1950 :

Ces mêmes passages sont « passés à la trappe » de l’histoire ... revue et corrigée dans les années 1970, selon les nouvelles normes d'époque.
Il faut bien voir que ces normes "post-coloniales" s’accommodaient assez mal de la manière dont étaient présentés les activistes de l'irgoun (dans la version "historique" originale, parfaitement documentée) et leurs rapports de xénophobie raciste l'égard des arabes "indigènes", et inversement leur connivence bienveillante avec l'occupant anglais :

Dans la version de 1971, le racisme belliqueux des sionistes « de base » est donc effacé, de même leur collusion objective (sur le dos des arabes ) avec l'occupant anglais (qu'ils prétendaient  combattre). S'y substitue une banale histoire de bandits de grands chemins, de rapts, de "rezzou" et de rapines (entre bedouins) commis par des rebelles tribalistes. Ne manquent que les garnisons de méharistes... les Dupont n'étant pas véritablement là pour ça :

Dans l'original de 1939-1950 le personnage de Bab El Ehr pouvait être perçu comme un nationaliste arabe (préfigurant Nasser, Khadafi, etc.) affrontant le colonialisme et l’impérialisme britannique, ainsi que leurs  agents et complices parmi la féodalité locale "collabo" .

Tintin au pays de l'or noir -page 32 - album original de 1950

Dans la version post-coloniale de 1971, Bab El Ehr et son opposition à l'émir ( Ben Kalish Ezab) sont révisés et recyclés en simples rivalités de bédouins pour le pouvoir et les richesses locales.

Tintin au pays de l'or noir -page 35- ré-édition en album de 1971

Exercice N°3 : Expliquer :
1) comment les contradictions économiques, sociales et culturelles en Palestine sous mandat britannique s’expliquaient en 1939 :
- dans la période qui se situe avant la deuxième guerre mondiale et le génocide des juifs d’europe par les nazis,
- mais aussi 20 ans après le première guerre mondiale, la fin de la l’empire ottoman et la déclaration Balfour.

2) Pourquoi ces contradictions et conflits se pérennisent et s'aggravent après que le colon israélien ait pris la place du colon britannique en Palestine.

On observe enfin que ce "caviardage historique" a provoqué (comme effet collatéral) l'effacement de « l’inquiétante étrangeté » de Goldstein/Durand, suggérée dans les différentes version d'avant 1971, et pas seulement pour expliquer que les terroristes de l’irgoun (voire du groupe Stern ou du lehi ) aient pu le confondre avec Tintin. On peut raisonnablement formuler l’hypothèse que le personnage de Goldstein fut représenté par Hergé (y compris dans son imaginaire de classe moyenne occidentale de l'époque) selon les clichés conventionnels de l’« ashkenaze d’europe centrale» par contraste avec les autres personnages d’activistes sionistes apparaissant dans cet épisode.
C’est très visible ici :

et surtout dans cette série de cases :

qui plus est significative d’une allusion messianique, très probablement intentionnelle de la part d’Hergé quand on connaît son arrière-plan idéologique et le souci de documentation scrupuleuse qui caractérisera les oeuvres de Hergé après les bévues commises à ses débuts dans les années 30 (singulièrement lors de la réalisation de « au pays des soviets »).

Conclusion de la leçon

Lorsqu'il conçoit le récit original de son "Au pays de l'or noir", à l'approche de la deuxième guerre mondiale, Hergé fonde sa diégèse sur la question des ressources pétrolières, déjà stratégiques et sources de conflit autant que de développement, et sur les réalités géopolitiques de la fin de la période coloniale. Son scenario est encore "réaliste" sous ces différents points de vue, lorsqu'il le "met à jour" en 1948. Mais, précisément à ce moment va intervenir la "Nakba" (qui va se poursuivre et s'amplifier jusqu'à ce jour) en Palestine, inscrite dans le phénomène général de "décolonisation" qui suit la deuxième guerre mondiale. C'est à dire le déploiement décisif de l'impérialisme étasunien sur les décombres des anciens empires coloniaux ( principalement anglais et français), suite aux désastres occasionnés par deux guerres mondiales calamiteuses et dont les États-Unis furent seuls à être affranchis, aussi bien leur territoire que leur économie.

Au levant, ce processus, sous pression impérialiste anglo-saxonne va promouvoir le projet sioniste, le plus congru à ses objectifs stratégiques dans la région et dans le contexte de guerre froide déjà en train de s'exacerber. De manière assez prophétique Hergé restitue toute cette "séquence" et son intelligibilité dès son récit initial. Il est alors en mesure de le faire sur la base d'un travail de documentation et d'information scrupuleux, ce qui n'avait pas été le cas pour ses premiers albums ( chez les soviets, en amérique, au congo ) mais il y restitue toujours l'idéologie dominante de l'époque, formatant la perception la plus répandue et la réception commune que les classes moyennes occidentales en avaient à ces époques, notamment via la presse.

Lorsque survient la guerre des 6 jours (en 1967) le récit initial de 1939 est devenu totalement contradictoire avec les représentations idéologiques qui ont progressivement été répandues dans le "camp occidental", sur fond de guerre froide et de montée, en Europe, de l'anticommunisme "de classe moyenne" qui "allait bien"... C'est alors que Hergé va se montrer de nouveau prophétique puisque dans sa nouvelle mouture de l'illustration du même thème (la question des ressources pétrolières) il anticipe toute la séquence, pourtant non encore initiée, qui va supposément démarrer au moment de la guerre du Kippour (1973) et qui, sur fond de crise pétrolière puis financière, va nous amener via le 11 septembre, Ben Laden, l'Afghanistan et Daech, etc., jusqu'au désastre actuel... en Palestine (et ailleurs).

Tag(s) : #géopolitique, #devoir de vacance, #palestine

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