J-P.Garnier a lu pour nous le dernier livre
de Bernard Guetta...

Une somme ... qui nous permet de finir en beauté cette année déjà marquée par l'accomplissement ultime de la génération de grognards serviles de la petite bourgeoisie qui se la pète depuis 50 ans : l'élection de maqueron. Leur progeniture en somme...

Bernard Bêta : le petit bourgeois nouveau est arrivé

Groupe de réflexion du buffet commémoratif des anciens combattants de mai 68

La lecture d’un ouvrage paru récemment de Bernard Bêta, plus connu sous le nom de Bernard Guetta, chroniqueur mondain pro-impérialiste et anti-communiste plusieurs fois primé par ses semblables, m’a donné l’envie de faire comme lui : anticiper sur la célébration attendue du cinquantenaire de Mai 681. La manière dont il en parle, en effet, dans le chapitre qui est consacré à ce mois fabuleux, aux sens figuré et surtout propre du terme, annonce peu ou prou celle à laquelle auront recours, dans la même veine héroï-(involontairement) comique, durant l’année qui vient, tout ce que l’hexagone compte de rescapés encore en vie de cette épopée. Une épopée dérisoire mais politiquement significative si l’on confronte les illusions prétentieuses de ses acteurs les plus en vue à ce dont elle a réellement accouché, eux qui n’ont pas hésité à la hisser par la suite, relayés par leurs épigones des nouvelles générations, au rang de « révolution qui visait à libérer les corps et les esprits », pour reprendre la formulation d’une plumitive cinéphile de L’ImMonde, en avance elle aussi sur l’anniversaire à venir2.

Prix de l'enflure 2017

Le récit triomphaliste qu'en fait l'un des protagonistes les plus représentatifs de cette farce véritablement historique mérite d’être traité comme il le mérite : en le relisant au prisme du marxisme-burlonisme. Car il illustre de manière caricaturale l'étape cruciale que constitua cet évènement dans l'irrésistible ascension politique de la petite bourgeoise intellectuelle en France au rang de supplétive active, plus ou moins inconsciente selon les cas, de la reconduction sous des atours nouveaux des rapports de production capitalistes. À cet égard, en raison de la médiatisation dont il a bénéficié, Bernard Bêta figure parmi les individus qui incarnent le mieux, après, bien sûr, l’insurpassable Dany Le Vert-de-gris, le rôle fondamentalement contre-révolutionnaire de ces agents dominés de la domination qui ne « contestaient » l'ordre établi qu'afin de pouvoir y trouver la place qu'ils estimaient devoir y occuper pour le consolider en le « modernisant », les questions « sociétales » dont ils allaient rapidement faire leur miel renvoyant la question sociale aux poubelles de l’histoire.

Commençons par la fin du chapitre mentionné, sobrement intitulé « Rue Gay-Lussac » — où l’on pourrait suggérer à Émmanuel Macron de faire, l’année qui vient, apposer et inaugurer une plaque commémorative —, car il résume et éclaire à la fois le propos de l’ouvrage: « Ce n’est plus, “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” C’est “Jeunes de tous les pays, refaisons le monde !” et, pour le monde entier, mai 68 ne fut effectivement qu’un début. » Le début de quoi ? B.B. (les initiales suffiront dorénavant à désigner l’auteur tant est évidente la bêtise qui suinte de sa prose) s’était empressé de nous le faire savoir. Dès le premier chapitre de son livre, en fait, où il s’exalte au souvenir de la « poussée juvénile » de 68 qui, contrairement au « coup d’État bolchevique qu’on appelle si faussement la “révolution d’octobre” », « a si profondément changé le monde » comme en témoignent « toutes ces batailles — quelles batailles !, s’enthousiasme encore rétrospectivement B.B. — que nous avons menées ou accompagnées et gagnées en cinquante ans ». Dresser comme il le fait la liste de ces batailles revient à ressasser une fois de plus les titres de gloire dont aiment à se parer d’ordinaire les soixante-huitards ralliés à ce qu’ils avaient cru combattre : « la fin du communisme, la libération de la femme, la Justice internationale, la révolution sexuelle et l’universalisme ». Mais, revenons à ce « début » si prometteur tel que B.B. nous le décrit car il nous laisse entrevoir la réalité de ce qui s’ensuivra.

Comme nombre de renégats du gauchisme, B.B. est passé par la case trotskiste, encore que la case maoïste, concurrente, ait elle aussi fournie un contingent appréciable sinon apprécié de transfuges passés avec armes et bagages intellectuels dans le camp de la réaction. C’est à la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire), en l’occurrence, dont sont issus quelques célébrités du milieu politicien ou artistique (Henri Weber, Romain Goupil, Jean Labib…), que le jeune B.B. atterrit, groupuscule rival voire ennemi de l’AJS (Alliance des jeunes pour le socialisme), également trotskiste mais d’une autre écurie, qui, fondue dans l’OCI (Organisation communiste internationale), constituera un autre vivier où s’ébattront de futures figures de proues « de gauche » néo-petites bourgeoises de l’ordre bourgeois (Jospin, Mélenchon, Cambadélis…).

La façon dont B.B. conte son adhésion à la JCR est déjà révélatrice à elle seule de la personnalité du personnage et du sérieux — c’est-à-dire de l’opportunisme — des engagements qui suivront. Face à l’éventail des options politiques « révolutionnaires » offertes aux fils à papa (ou maman) de l’époque, il fonctionnera comme le consommateur lambda devant un rayon d’hypermarché. Sauf que, comme chez la plupart de ceux qui suivront la même voie, son choix s’inscrivait déjà dans un plan de carrière à l’état d’ébauche. « J’avais la ferme intention d’intégrer la rue d’Ulm, confie B.B., de marcher dans les pas d’Aron et de Nizan. » Mais sa « paresse », qu’il reconnaît avec coquetterie, et les circonstances en décidèrent autrement. Après les journées euphoriques des premiers jours de mai, sur lesquelles je reviendrai, B.B. s’est senti seul et déprimé lorsque l’agitation des « contestataires » est retombée. Il lui fallait donc militer quelque part pour retrouver l’ambiance de la lutte collective. Pas chez les anars, « sympathiques et drôles », selon lui, à l’époque, « mais pas sérieux » à son goût. Encore moins, chez les maos, « cinglés ou totalement ignorants », comme l’auraient prouvé lors d’un meeting, leurs slogans braillés en hommage à Lénine, Mao, Staline et même Beria, « le patron de NKVD, de l’ancêtre du KGB, le pourvoyeur des camps, l’exécuteur des basses œuvres de Staline », s’indigne encore B.B.

Restait la JCR. « Parce que le trotskisme, c’était la révolution mais aussi la dénonciation de Staline », que ses parents étaient « passés par la Quatre », que c’était avec les militants de la JCR qu’il s’était « le mieux entendu » dans les comités d’action lycéens dont il était « l’un des chefs de file ». Mais par dessus tout, comme B.B. le laisse entendre, parce que pour l’hypo-khâgneux du lycée coté Henri IV où il étudiait, la JCR, avec ses étudiants « bien élevés »[sic], où « il fallait bosser ses exposés devant les réunions de cellules, beaucoup lire et explorer les continents pour tout savoir des combats de nos camarades d’Amérique latine, d’Asie, d’Europe de l’Est aussi », était « une sorte de rue d’Ulm dont la seule matière aurait été l’Histoire ». Bref une école préparatoire parallèle pour accroître ses chances d’accéder aux professions intellectuelles prestigieuses, comme l’atteste le statut de « futur DRH du Louvre » du cadre de la JCR chargé de recruter B.B. dans l’orga. Ce qui s’avérait d’une grande utilité pour quelqu’un qui deviendra correspondant de presse à l’étranger en se prétendant « chroniqueur de géopolitique ». Et l’on n’a pas de mal à croire B.B. quand il croit révéler qu’il n’était « pas révolutionnaire » à la JCR, pas plus qu’au cours des mois et des années précédentes, mais, « réformiste » depuis l’âge de 14 ans. Réformateur plutôt, en vérité, comme ses pareils. Car il ne sera jamais réellement question pour eux et lui d’œuvrer au passage à un quelconque socialisme, même « graduel, pacifique et démocratique », comme le proclamera le Programme commun pour satisfaire un PCF déjà en voie de liquéfaction idéologique.

Il faut néanmoins revenir aux premiers jours de mai 68, le 3 exactement, quand tout a commencé, au dire de B.B., pour saisir non pas le sens politique de l’événement mais son caractère fantasmagorique dans l’esprit de ceux qui comme lui y ont directement participé. Car malgré le « degré de politisation », la « pratique des manifs et cet art singulier d’être toujours là où ça se passe » qu’il s’attribue généreusement, B. B., n’avait rien d’un risque-tout guidé par la seule ardeur révolutionnaire, comme on vient de le voir. Il n’était « pas du tout prêt à faire n’importe quoi et certainement pas à bafouer la loi sans raison, précise t-il, car on ne joue pas avec l’ordre et la loi sans savoir où l’on va, on ne met pas le feu aux poudres sans être certain que le jeu — quel jeu ? — en vaut la chandelle ». Quel jeu, effectivement sinon celui de l’arriviste ambitieux maintenant arrivé qui, vaticinant de façon rétrospective au nom de gens de même acabit que lui, aurait été porté, « par ces changements souterrains, ceux qui feront Solidarité, la révolution conservatrice [sic], la perestroïka, l’éveil des émergents [?] ou les révolutions arabes, ceux que personne ne perçoit avant qu’ils ne deviennent révolution et qui font l’histoire ». En résumé, tous ces « changements » dont B.B. se fera le chantre pompeux en bon propagandiste de la contre-offensive néo-libérale et impérialiste sur laquelle il bâtira sa réputation de « grand reporter ».

Emporté par cette « ivresse de l’Histoire », revue et corrigée par ses soins, qui donne le titre à son livre, B.B. déballe à tout va dans la foulée ce que les leaders de la « contestation » ont longtemps dissimulé tant aux autres qu’à eux-mêmes. « Trotskistes et maoïstes, les groupuscules gauchistes rêvaient d’arracher le flambeau d’Octobre aux communistes pour reprendre le combat au son de L’Internationale. Ils croyaient l’heure venue. » Elle l’était, à vrai dire, mais tout autrement qu’ils la percevaient. Et B. B. de cracher le morceau : « l’allégresse de la rue soixante-huitarde était ailleurs. Enfants des beaux quartiers ou des classes moyennes, provinciaux et parisiens, filles et fils de ministres, de syndicalistes ou de flics — B.B. prend quelque peu ses aises sur ce point avec la sociologie des manifestations —, nous ne marchions pas vers 17 en rembobinage accéléré mais vers un avenir aussi radieux qu’indéfini, le nôtre, et je buvais moi du petit lait. » Pour ne pas courir de risque d’être accusé de démagogie voire de « populisme », je ne m’attarderai pas sur le contraste entre l’égotisme auto-satisfait dont était imprégné cette version du futur, typique de l’éthos de petit-bourgeois privilégiés, et la dégradation continuelle des conditions d’existence des classes populaires au cours des décennies postérieures aux années folles de la « contestation », due aux politiques d’« austérité » puis de « rigueur » menées avec l’assentiment sinon le concours de ces ex-gauchistes devenus droitiers une fois rangés.

Peut-être que « l’ivresse de l’histoire » a t-elle fini par embrumer le cerveau de celui qu’elle a saisi au point de convertir presque en autocritique l’autocélébration à laquelle se livre B.B. relatant l’embarquement dans un panier à salades de la fine fleur du gauchisme à laquelle il s’était imprudemment mêlé, raflée le 3 mai 1968 dans la cour de la Sorbonne. Il se retrouvait assurément, comme il le souligne, en bonne compagnie : Jacques Sauvageot, alors vice-président de l’UNEF, Daniel Cohn-Bendit, Henri Weber, Alain Krivine, Hervé Chabalier, co-fondateur comme ces deux derniers de la JCR avant de percer comme globe-trotter de terrain dans le monde journalistique, Guy Hocquenghem, et un autre, José Rossi, dont la postérité n’a pas retenu le nom. Aux yeux de B.B. attendri, ce petit monde dont il était partie prenante représentait « les babyboomers habitués à ce que rien ne leur résiste, élevés en petits dieux rédempteurs sûrs d’eux-mêmes, iconoclastes et bien décidés à prendre le monde en mains, à dénouer leur cravate, lever qui ils voulaient et rejouer les révolutions d’hier, 1789, 1848, la Résistance, pour marcher vers de nouveaux horizons dans un éclat de rire ravageur ». Un portait mi-flatteur, mi ironique qui, somme toute, correspond bien à l’ambigüité idéologique non assumée d’une caste d’intellectuels qui, plutôt que de reconnaître ce qu’impliquait sur le plan politique leur appartenance de classe dans une conjoncture historique donnée, persiste un demi siècle plus tard à se réfugier dans le déni et la mauvaise foi. Décidément, la fable de la grenouille néo-petite bourgeoise voulant se faire aussi grosse que le bœuf bourgeois, à quoi l’on serait finalement tenté de réduire l’insurrection soixante-huitarde, ne passe toujours pas auprès de ceux qui en furent les ridicules héros.

S’il en fallait encore une preuve supplémentaire, on la trouverait dans quelques paragraphes véritablement anthologiques par le nombre de sottises débitées à la chaîne. Avis tout d’abord aux dénigreurs impénitents du « joli moi de Mai », du moins à ceux qui s’entêtent à le considérer d’un point de vue marxiste ou marxien. « À l’âge de la retraite, beaucoup d’anciens soixante-huitards sont installés dans une vie dont ils n’auraient pas de raisons de se plaindre, admet B.B. Médecins, avocats, journalistes, sénateurs ou, même Premier ministre — Michel Rocard, parfaite incarnation de la deuxième droite —, ils ont, comme on dit, réussi. » Vient ensuite la question qui devrait fâcher : « Mais cela fait-il d’eux, de nous des révolutionnaires en peau de lapin et de mai 68 un théâtre de marionnettes, guignols et gendarmes ? » La réponse, on s’en doute, ne fâchera personne, y compris les dénigreurs mentionnés plus haut qui y trouveront au contraire un motif de rigolade en plus.

« Je ne le crois pas. Ce n’est pas parce que le 68 français n’a pas été sanglant qu’il n’a rien été », assène B.B. avant de dresser, imperturbable, le bilan globalement positif de cette « folle parenthèse ». Sans elle, « Valéry Giscard d’Estaing, le jeune président des années 70 n’aurait pas abaissé l’âge de la majorité à dix-huit ans — Baudruchon, bien que beaucoup plus âgé s’il accède à l’Élysée, fera mieux puisqu’il promet de l’abaisser à deux ans de moins —. Il n’aurait pas pris acte de l’irruption de la jeunesse sur la scène politique et n’aurait pas, non plus, demandé à Simone Veil de faire passer, sous les injures et les huées de la droite la plus conservatrice, la loi décriminalisant l’avortement ». Voilà pour la « révolution sociétale ». Mais « le social », à défaut de « la sociale », n’est pas délaissé pour autant.

Sur le front syndical, celui de l’exploitation en réalité, « la France avait changé » aussi. « Elle n’était plus celle de l’entre-deux-guerres qui avait trop duré après guerre », comme l’affreuse lutte des classes où les adversaires se voyaient toujours comme des ennemis et non des « partenaires ». « “Cours, cours, camarade, le vieux monde est derrière toi”, disait une affiche, et nous courrions effectivement vers un autre monde, autrement plus jeune, plus moderne et moins puritain, dans lequel se sont affirmés la CFDT, la négociation de compromis sociaux plutôt que l’attente du Grand Soir, et un nouveau parti socialiste qui allait ramener la gauche au pouvoir, pour la première fois depuis 1936, si l’on excepte le moment mendésiste ». Que le fond de l’air soit ainsi passé en moins de deux décennies du rouge au rose puis au jaune ne gêne pas. B.B. Au contraire, il exulte !

Il se félicite d’autant plus que le bilan positif hardiment dressé par lui de Mai 68 ne concerne pas que la France. Sans doute « Mai 68 mimait 1848, le Printemps des peuples et ses barricades » car « c’est ce qui était en stock dans les magasins de l’Histoire », pillés au petit bonheur par B. B. pour alimenter ce qui lui tient lieu d’argumentation. Mais, ces semaines qui « ont comme toujours, rejoué ce qui était connu », rappelle B. B. oubliant opportunément ce que Marx avait dit de certains « évènements et personnages historiques qui se répètent pour ainsi dire deux fois […], la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce », et qui s’appliquait on ne peut mieux à la pseudo-révolution Mai 68, auraient en outre aussi « préfiguré — sans le savoir, bien sûr [sic] — les révolutions de velours de1989, celles de la fin du communisme et de tout l’après-guerre, qui avaient, elles aussi, cette tranquille évidence du moment venu que l’on retrouvera dans le printemps arabe de 2011 avant qu’il ne devienne hiver et sombre dans le sang ». « Révolutions de velours » et « printemps arabes » sans rapport aucun, bien sûr, avec les ingérences occidentales que B.B., simultanément, s’employait et était employé à taire ou à justifier dans tous les organes de presse à sa portée.

Terminons en beauté avec ce panégyrique pondu par B. B avec toute l’enflure que requière la bêtise quand elle dépasse les bornes de la sottise ordinaire. « Le Mai 68 fut une fête, mais il est étrange et singulier, franchement stupide, ajoute B.B. orfèvre en la matière, de nier son importance parce qu’il n’a pas plus accouché de la Terreur que du Goulag. C’est précisément là qu’est l’apport fondamental de cet révolution d’un type nouveau, son immense mérite, et 68 ne fut pas que français ». Ainsi donc, le souvenir de Révolution française et de la révolution d’Octobre devrait-il définitivement s’effacer au profit de la mémoire des quelques nuits et journées qui ont animé le Quartier latin sans lendemains autres que de morosité et de résignation. Il fallait le faire ! Et Bernard Bêta dans sa superbe l’a fait, exemple accompli de ce qu’est devenue l’exception culturelle française au bout de plusieurs décennies de révisionnisme contre-révolutionnaire.

 

Jean-Pierre Garnier

 

1 Bernard Guetta, Dans l’ivresse de l’Histoire, Flammarion, 2017.

2 Isabelle Regnier, « Dans la cité interdite, la subversion d’un portrait », Le Monde, 20 décembre 2017.

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #liberté d'expression, #politique

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