Le journalisme comme métonymie de la névrose petite bourgeoise

Le journalisme comme métonymie de la névrose petite bourgeoise

Le Diplo, la tête dans le sable syrien

 

En plus de ne pas être anti-capitaliste mais altercapitaliste, comme je ne cesse de le répéter depuis des années au vu de ce qui s'y publie en faveur d'un autre monde capitaliste ou autrement capitaliste, mais certainement pas d'un monde autre que capitaliste, le Diplo persiste à relayer de manière plus ou moins soft la propagande impérialiste «occidentale» sur les fronts où celui-ci opère directement et/ou par «djihadistes» (EI, Al Nosra en Syrie) ou par fachos — des vrais ceux-là — (Pravy Sekort, Svoboda en Ukraine) interposés.

À titre de plaisanterie, j’avais suggéré d'ajouter, sur l'affiche annonçant la soirée de la librairie Tropiques sur le Rojava, aux frimousses guerrières des deux saint-bernards du droidelhomisme en treillis (BHL et Kouchner), et à celles des ex-trotskos Poutou et Besancenot qui les prennent maintenant pour modèles, le sigle du Diplo. Ce journal le méritait bien, en effet, pour l'article interminable publié dans le numéro de septembre, de deux de ses deux envoyés glorifiant, comme des ravis de la crèche kurde, l'«utopie dans le chaos syrien» que constituerait l'«expérience libertaire» menée dans cette contrée. Cela en passant sous silence les intérêts capitalistes dissimulés sous cette expérience.

 

 

Or, voilà qu'en achevant de lire le numéro d'octobre du Diplo, je viens de tomber sur une pleine page de dénonciation des «innombrables crimes de guerre impunis» — c'est le sur-titre de l'article — commis en Syrie, page qui ne fait que reprendre et résumer, mis à part deux petits paragraphes discrets consacrés à quelques excès mineurs de l'«opposition armée», le flot d'accusations déversé depuis six ans contre le «régime» de l'affreux Bachar al-Assad par les «ONG» para-gouvernementales de l'«Occident» et la presse ouvertement pro-impérialiste.

Je ne sais pas de quoi vit et qui paye l'agent d'influence dégotté par Halimi ou ses amis, qui a rédigé l’article, un dénommé...  Emmanuel Haddad *.

* NdT : Emmanuel Haddad se présente lui_même et apparaît ici comme une recrue occasionnelle de l'Immonde Diplomatique, issue de l'ubérisation mondialisée qui sévit désormais parmi les agents dominés de la domination, et comme partout ailleurs, précarisés. Une opportunité "bankable" pour la rédaction du Diplo, un peu à court ces derniers temps sur ce genre de marronniers rabâchés de la presse bourgeoise "à moindre coût du travail".

Le titre de son «papier» aurait pu être concocté par les deux premières canailles mentionnées plus haut : «Improbable justice internationale en Syrie». Il y a une vingtaine d'années, on aurait pu lire un article de la même veine inspiré par la même ligne géopolitique avec pour sous-titre : «Improbable justice  internationale en Yougoslavie» . Aujourd'hui Bachar a seulement pris la place de Slobodan Milosevic comme incarnation du Mal absolu.

Pour prouver que l’on a affaire avec lui à un dirigeant de la pire espèce, on retrouve le même genre de dénonciateurs. À commencer, au début de l'article, par l'inénarrable affabulatrice en chef du TPIY, Mme Carla del Ponte qui, peu après avoir bruyamment démissionné d'une institution «devenue [sic] un alibi » — ce qu'elle a toujours été ! —, demande la création d'un tribunal international de la même farine (impérialiste) pour la Syrie. À sa décharge, néanmoins, elle met dans le même sac d'opprobre le gouvernement syrien pour ses «terribles crimes contre l'humanité» et l'opposition syrienne «désormais composée que d'extrémistes et de terroristes». Courageuse mais pas téméraire, elle ne va pas cependant jusqu'à y ajouter la liste des États qui ont financé, armé, entraîné, convoyé, hébergé et soigné ces derniers.

Le Diplo non plus, d’ailleurs, lui qui ne s'intéresse qu'aux atrocités du «régime», ne réservant, comme je l'ai signalé, que quelques lignes à celles, édulcorées sous la plume de l'auteur de l'article, des «extrémistes et terroristes » du camp adverse. Pour alimenter sa chronique des horreurs imputables au «régime», il puise aux mêmes sources que les médias les plus alignés. Ce qui donne à son réquisitoire un air de déjà vu. Avec pour résultat attendu de faire retomber sur ledit «régime» la responsabilité de l’immense majorité des morts dus au conflit. «Lui seraient imputables plus de 90% des tués entre mars 2011 et mars 2017». Pourquoi pas 98% pendant que l’on y est ! Le conditionnel mis par prudence n'est pas de trop si l’on songe aux innombrables massacres commis tout au long de ces dernières années par la nouvelle cuvée de «combattants de la liberté», rebelles «modérés ou non. L'information émane évidemment d'une ONG ad-hoc, le Réseau syrien des droits de l'homme, fondé comme il se doit par un «militant syrien» — les informateurs rétribués par les officines de renseignement ou les fondations humanitaires «occidentales» sont toujours présentés comme des «militants», ce qui leur donne un cachet progressiste —, un réseau qui serait «membre d'une coalition internationale pour la responsabilité de protéger».

Coalition à propos de laquelle le Diplo se garde de donner des précisions sur l'identité des composants de cette nouvelle internationale et la provenance des fonds qui la subventionnent.  Peu importe. Car ce qui compte et ce que doivent retenir les citoyens-lecteurs du Diplo, c'est que les sanctions économiques et financières contre le «régime» pour l’étouffer économiquement ne suffisent pas. «Aucune procédure judiciaire internationale n’a été prise à l’encontre des responsables politiques», déplore notre journaleux embarqué (dans la galère diplomatique). Suit la litanie des fausse nouvelles, des informations bidon et des documents frelatés à laquelle nous ont accoutumés une série d’organisations au-dessus de tout soupçon de connivence avec les pouvoirs en place de part et d’autre de l’Atlantique telles Amnesty international, Human Rights Watch, etc. « Dès le début du soulèvement populaire de mars 2011, apprend t-on, le Centre de documentation des violations (VDC) et le Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression (SCM) », respectivement créés par des avocats et des militants des droits humains, «ont abreuvé l’opinion internationale de données sur la pratique de la torture et sur des disparitions forcées dans les centres de détention secrets du régime syrien». «Abreuvé» est effectivement le terme adéquat, «jusqu’à plus soif» est-on tenté d’ajouter. Bien entendu, le dénommé César, pseudo d’un ex-photographe de la police militaire ayant fuit la Syrie avec des milliers de clichés qui «tendent [sic] à prouver que l’existence d’un système de torture et d’exécution de masse dans les geôles syriennes», ne pouvait manquer à l’appel à témoins.

Pour avoir traité, dans une chronique tropicale antérieure, de ce dernier cas de désinformation qui venait à point pour justifier un projet franco-anglais avorté de bombardement de la partie de la Syrie contrôlée par le «régime», je n’y reviendrai pas1.

Avant d’en terminer avec ce dossier à charge diplomatique visant à légitimer la mise en accusation de Bachar devant quelque instance judiciaire internationale voire nationale, quelques mots sur certains des instigateurs de solutions juridiques destinées à mettre fin au «blocage», perpétré comme on pouvait s’y attendre par la Russie et la Chine, assurant l’impunité du chef d’État syrien. Figurent entre autres, si l’on en croit le Diplo, des personnalités aussi recommandables que M. Stephen Rapp, ex-ambassadeur itinérant des États-Unis contre les crimes de guerre et crimes contre l’humanité, et fondateur d’une Commission pour la justice internationale et la responsabilité, (CIJA) dont le journaliste du Diplo feint de s’étonner qu’il soit maintenu à un tel poste alors que «Washington interdit que ses ressortissants soient poursuivis à l’étranger pour ces chefs d’accusation». Autre fondateur de la CIJA, M. William Willey, ancien membre du bureau du procureur du TPIY et de la CPI, organes dont on a pu apprécier l’impartialité lorsqu’il s’est agi de juger et condamner les dirigeants serbes, mais pas les criminels de guerre kosovars qui plastronnent à la tête de leur pseudo État.

Ce qui n’empêche pas l’envoyé du Diplo de prendre pour argent comptant les « éléments de preuve », contre Bachar et ses complices, bien sûr, récoltés par cette Commission qui «reçoit des financements occidentaux», désintéressés, cela va de soi. Last but no least, c’est la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Mme Federica Mogherini qui s’est chargée d’annoncer, selon notre plumitif diplomatique,

que «l’Europe financerait à hauteur de 1, 5 millions d’euros » le MII, un «mécanisme impartial [sic] et indépendant [re-sic] », créée en 2016 par l’ONU pour «faciliter les enquêtes sur les violations les plus graves du droit international commises en République arabe syrienne depuis mars 2011» et «aider à juger ceux qui en sont responsables». Si l’on se rappelle que 90% des personnes tuées dans le cadre du chaos syrien sont censés l’avoir été par les sbires du «régime», il y a fort à parier que l’impartialité et l’indépendance du MII devront être sérieusement relativisées.

Reste à répondre à la question qui ne manquera pas de venir à l’esprit : pourquoi le Diplo se fait il de la sorte le relais imbécile de la propagande de guerre occidentale ? Disons le tout de suite : on en est réduit à des supputations. Écartons sans attendre, en tout cas, l’hypothèse simpliste selon laquelle on aurait affaire à une nouvelle variété d’idiots utiles de l’impérialisme dont la stupidité insigne et l’ignorance crasse concernant les événements du Moyen Orient ne sont plus à prouver, comme on a pu le constater à propos des anarchoïdes2. Formés pour certains dans les meilleurs instituts ou départements universitaires de sciences politiques, et surtout très bien introduits dans les cercles du pouvoir, en France comme à l’étranger, les têtes pensantes du Diplo savent parfaitement à quoi s’en tenir sur les conflits qui mettent cette région du monde à feu et à sang. On peut faire confiance, par exemple, à l’ancien ministre mitterrandien des Affaires étrangères Roland Dumas3, à l’ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin, ou encore au conseiller des Princes et prince des conseillers expert en barbouzeries internationales, Régis Debray, pour les avoir mis au parfum des secrets d’État les mieux gardés sur la politique étrangère de l’Occident. Aussi est-on tenté d’en déduire que, en dépit de maladresses voire d’erreurs qu’ils sont les premiers à pointer et à critiquer, notamment si elles font le jeu du « maître du Kremlin», celle-ci n’est peut-être pas, finalement, pour leur déplaire.

 

Jean-Pierre Garnier

 

1 Tropiques, Se faire des amis avec Jean-Pierre Garnier, « Les idiots utiles de l’impérialisme», mars 2016

2 cf. J-P Garnier, « Les idiots utiles de l’impérialisme», in Le grand Guignol de la Gauche radicale, Éditions critiques, 2017.

3 Sur l’insurrection militaro-populaire programmée par les puissances occidentales pour un «changement de régime» en Syrie, on lira avec profit un entretien avec Roland Dumas où celui-ci dévoile le pot aux roses.

Entretien édifiant de Roland Dumas (en octobre 2013) accordé à une radio de droite "complotiste" : radio courtoisie, révélant et décrivant "de l'intérieur" la dérive atlantiste et néo-conservatrice de l'idéologie diplomatique française de Mitterrand à Macron, en passant par Sarkozy, Hollande, BHL , Fabius et Védrines .

 

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #géopolitique, #liberté d'expression, #syrie

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :