De l’escrologie (3)

Le « développement durable » :
polluer moins, pour polluer plus longtemps

Jean-Pierre Garnier

Cela fait presque un demi siècle ans que l’on annonce par la voix de savants oracles, d’idéologues appointés et de politiciens à court d’idées, que le temps presse, qu’il ne reste plus que 10 ans ou 20 ans au maximum, pour faire face à un « défi » radicalement nouveau : rien moins que le « péril écologique » qui menacerait la survie de l’humanité. On n’a jamais vu, feignent de s’étonner deux commentateurs facétieux « un état d’urgence instauré avec si peu de hâte »1 ! Mais ce manque de réactivité s’explique : il fallait, « une fois un seuil franchi dans les atteintes à aux équilibres naturels — « externalités négatives » dans le jargon des économistes néo-libéraux —, donner le temps au management capitaliste d’apprendre à reconnaître la positivité possible » de ce désastre annoncé. « Et qu’il en vienne à envisager là un gisement de profitabilité perpétuelle dont il ne restait plus qu’à convaincre les donneurs d’ordre et les actionnaires »2.

Or, ils sont aujourd’hui visiblement archi-convaincus. À en juger par les pub « vertes » qui ont fleuri depuis lors dans les médias et qui ne cessent jour après jour de proliférer, le green business a l’avenir devant lui. Sur le plan idéologique, le greenwashing du capitalisme tourne à plein régime. L’éco-compatibilté de l’« économie de marché » est proclamée urbi et orbi. Jean-Louis Borloo, ministre du développement et de l’aménagement durables sous le règne de Sarkozy proclamait dans la revue Capital : « Le XXe siècle fut celui des guerres, avant de devenir celui de la consommation frénétique […] Le XXIème siècle sera celui de la croissance durable »3. Car « l’écologie n’est pas l’ennemie de la croissance », titrait cette même revue pour résumer le « credo » du ministre. Le marché lui-même est érigé en facteur n°1 de verdissement sociétal. J-L Borloo citait à ce propos l’ex-président d’Exxon, l’un des plus grands pollueurs de la planète : « Le socialisme est mort car son système de prix ne reflétait pas la vérité économique. Le capitalisme mourra s’il ne laisse pas les prix dire la vérité écologique ». On ne s’étonna donc pas d’entendre Nicolas Sarkozy reprendre le slogan de la « révolution verte », cher aux écologistes d’État, lors du show clôturant en 2007 le ridicule « Grenelle de l’environnement ». Un « Munich de l’écologie politique », en vérité, aux dires du politologue Philippe Ariès.

Même dans les rangs de tous ceux qui souhaitent voir le développement se réorienter tout en laissant ses fondements de classe inchangés, le greenwashing incessant du capitalisme dont l’« opinion publique » est abreuvée suscite le scepticisme voire la moquerie. À leurs yeux, la reprise de la thématique écologiste par les représentants des puissances privées et des pouvoirs publics relèverait de la récupération, du détournement et de l’instrumentalisation.

 

L’ancien directeur du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet, par exemple, dans un supplément de ce mensuel consacré à décrire, cartes à l’appui, les ravages environnementaux causés par la course aux profits, se montrait sourd, dans son éditorial, aux sirènes du « développement durable » : un  « concept » qui « relève d’une illusion mobilisatrice. Il a servi à entretenir une fiction collective de l’action, et fourni une cosmétique verte aux multinationales4 ». Et I. Ramonet de mettre en garde ses « citoyens » de lecteurs : « changer de modèle énergétique sans modifier le modèle économique risque seulement de déplacer les problèmes écologiques »5. Mais il ne saurait être question, pour lui comme pour tant d’autres, de rompre avec le système capitaliste. Il suffirait de faire pression sur les « décideurs » publics ou privés pour qu’ils mettent en accord leurs paroles et leurs actes, en vertu du principe démocratique qui veut qu’une minorité finisse par céder aux desiderata de la majorité. Un principe non seulement peu souvent vérifié dans les faits, mais d’autant plus inapplicable en l’occurrence que la majorité de nos «concitoyens» comme ceux des pays voisins refuse encore de changer de cap en matière de développement. Peu importe, cependant. C’est pourquoi l’éditorial se terminait sur une note résolument optimiste : « Mais désormais l’opinion publique veille. Et finira par imposer de vraies solutions vertes ». Des « solutions vertes » qui, jusqu’ici, entre étiquettes « bio » et label « HQE », semblent comme par hasard coïncider avec celles promues et célébrées par les « communicants » préposés au reverdissement consumériste.

Les plus virulents parmi les défenseurs de l’« environnement n’hésitent pourtant pas à s’en prendre aux capitalistes eux-mêmes, mais à partir de positions où le moralisme fait bon ménage avec le psychologisme. Ainsi Hervé Kempf, « journaliste d’environnement le plus réputé en France» selon la pub son éditeur, rédacteur en chef de la revue Reporterre après avoir tenu la rubrique écologique dans L’Immonde, s’emporte t-il contre eux dans un ouvrage dont l’intitulé polémique synthétise la pensée6 : « Le monde est aujourd’hui gouverné par une oligarchie qui cumule revenus, patrimoine et pouvoir avec avidité […]. Cette classe dirigeante prédatrice et cupide […] ne porte aucun projet, n’est animée d’aucune idée, ne délivre aucune parole. » Appréciation assurément sévère, mais à courte vue. L’auteur imaginerait-il une classe dirigeante avec un autre « projet » que celui de continuer à diriger ? Animée d’une autre « idée » que celle de se donner les moyens — tous les moyens — de mener ce projet à bien ? Désireuse et capable de délivrer une autre « parole » que celles qui servent à légitimer sa domination ? Le tout, précisément, à seule fin de cumuler et même accumuler plus de « revenus », de « patrimoine » et de « pouvoir » ?

 

L’indignation est mauvaise conseillère lorsqu’elle dissuade d’entamer la « critique radicale », comme aurait dit Marx — celle qui va « à la racine des choses » — , de l’ordre social à l’origine des situations ou des évolutions qui suscitent cette indignation. Il fut pourtant une époque, assez brève, il est vrai, où la prise de conscience de la dévastation écologique à venir semblait devoir amener de l’eau au moulin de l’anticapitalisme. Pour nombre de militants, qualifiés alors de « gauchistes », la « défense de l’environnement » ne pouvait qu’aller de pair avec la lutte révolutionnaire, leur fournissant même des arguments supplémentaires pour intensifier cette lutte. Au milieu des années 70, le philosophe et journaliste André Gorz, par exemple, avait clairement posé les termes du débat : « […] il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme, et par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ?7 » Une question plus que jamais d’actualité sur laquelle je reviendrai dans une prochaine chronique.


Néanmoins, les années de la « contestation » sont loin, et l’interrogation d’André Gorz n’est pas restée longtemps sans réponse. C’est « leur écologie », pour reprendre l’intitulé de l’article, c’est-à-dire celle des possédants, des gouvernants, de leurs experts et leurs idéologues qui a prévalu. Tandis qu’une eau de plus en plus polluée continuait de couler sous les ponts de Paris, une logorrhée rassurante et consensuelle commençait à se déverser à longueur de pages ou d’antenne pour annoncer la bonne nouvelle : non seulement le « développement » allait poursuivre sa marche en avant, mais il serait désormais « durable », pour ne pas dire éternel. Du capitalisme, dorénavant postulé aussi pérenne que ledit développement, il ne serait absolument plus question. À la place, un bavardage intarissable où la publicité racoleuse alterne avec les discours à prétention savante, où l’écologie est mise à toute les sauces et toutes les choses mises à la sauce écologique. Face à ce déferlement, on a bien envie de paraphraser une injonction célèbre du marxiste allemand Max Horheimer à propos des innombrables interprétations visant à imposer une vision politiquement correcte du fascisme : celui qui ne veut pas parler du capitalisme devrait aussi se taire sur la défense de l’environnement.

 

Il en faudrait plus, toutefois, pour réduire au silence les adeptes de la promotion d’une « économie verte » garante d’un capitalisme durable. Ainsi en fut-t-il, par exemple, de Claude Bartolone, cacique fabiusien président du Conseil général de Seine-Saint-Denis avant de devenir président de l’Assemblée nationale, pour qui « le travail commun de la gauche, ce n’est pas d’arbitrer entre la question sociale et la question environnementale8 ». La quadrature du cercle, effectivement, pour un ténor du sociétal-libéralisme, alors que la solution de « la question sociale », au sens l’entendaient Marx et Engels, et à leur suite, les théoriciens et leaders du le mouvement ouvrier n’ayant pas rompu avec l’anticapitalisme, n’est autre le socialisme, quitte, au vu des échecs passés, à le réinventer. Restait à imaginer, une fois ce dernier jeté aux poubelles de l’Histoire, une formule magique susceptible de « nourrir l’une par l’autre » les deux questions. C. Bartolone nous la dévoilait : « la République sociale écologique ». Cela, plusieurs années avant que Baudruchon n’enfourche à son tour ce canasson fourbu à la tête de ses Insoumis d’opérette.

 

Images de la radicalité écolo-socialiste, distinguées par le comité translucide

 

Au vu de ce qui précède, on saisira peut-être la raison pour laquelle le qualificatif «durable» a été préféré en France à celui de «soutenable», issu de l’anglais («sostenable»), dans les discours environnementalistes. Tout simplement parce, démentis par la réalité, c’est son antonyme qui vient plutôt sponténément à l’esprit pour qualifier de nos jours le développement capitaliste.

 

D’abord, au sens courant, c’est-à-dire écologique du terme, ce type de développement ne sera-t-il pas «insoutenable» à la longue, alors qu’il détruit peu à peu les conditions non seulement matérielles mais surtout humaines de sa poursuite. Ensuite, n’est-il pas également insoutenable sur le plan théorique ? Aucune argumentation, en effet, malgré les flots de discours, savants ou non, consacrés à ce thème, ne peut étayer la thèse selon laquelle il pourrait en aller autrement, comme le montre déjà, dans la pratique, le caractère dérisoire ou illusoire des innombrables mesures prises pour enrayer le désastre.

Du sommet de Rio à la COP 21 en passant par le protocole de Kyoto, le réchauffement climatique, l’émission de gaz à effet de serre, le gaspillage énergétique, la déforestation, le bétonnage des rivages, la pollution des rivières et des mers, la diminution de la biodiversité, pour ne citer que les traits les plus saillants du saccage écologique, se sont poursuivis à un rythme qui n’a pas significativement diminué, quand il n’a pas augmenté. Bouleversant les conditions du rééquilibrage naturel de l’écosystème, ils rendent la survie du « système-monde », désormais, dépendante d’incessantes interventions correctrices couplées avec une gestion prévisionnelle aux effets d’autant plus aléatoires qu’ils se limitent souvent à des effets d’annonce.

Dernier en date, pour la France : l’insertion en 2004, célébrée à grand tapage médiatique, d’une « Charte de l’Environnement » dans la Constitution de la Ve République. Le fameux « principe de précaution » qui y figure dorénavant en bonne place risque d’avoir autant d’impact effectif que les grands principes déjà inscrits dans « notre loi fondamentale », comme disent les juristes, tels le droit au travail ou le droit au logement. Le principal est qu’il soit rituellement invoqué pour calmer les inquiétudes que pourraient susciter ses violations répétées par ceux qui le proclament, en légitimant les mesures et actions destinées à masquer la gravité de leurs conséquences. Assurée ainsi de sa « durabilité », la « société urbaine » pourra achever de ronger ce qui reste de « nature », l’une et l’autre étant maintenues sous perfusion grâce aux soins intensifs des gestionnaires et des techniciens de la prévention ou de la réparation.
 

Enfin, ce développement paraît insoutenable sur le plan éthique, donc, politique. Et cela à un double titre. D’abord, parce qu’il se révèle de plus en plus insupportable pour la majorité des humains et, de ce fait, injustifiable, même si la plus grande partie d’entre eux, déjà confrontée aux multiples problèmes liés à un « niveau de vie » qui lui assure à peine la survie, n’accorde encore que peu d’importance, quand elle ne les ignore pas, à ceux relatifs à leur « cadre de vie ». Mais les dommages du mode capitaliste de développement ne condamnent pas seulement les dominés à voir leur situation encore s’aggraver. Ils risquent aussi, à terme, de ne plus épargner les dominants. Derniers venus parmi les « maîtres du monde », les nouveaux riches de la Chine « populaire », par exemple, s’inquiètent, entre deux voyages d’affaires, du nuage de pollution qui ne cesse de s’étendre et de s’épaissir dans le ciel de Shanghai, consécutif à la hausse effrénée du taux de motorisation. D’autres, anticipant sans doute l’effet boomerang au plan social d’un « miracle économique » qui ne profite pas à tous et qui aura de toute façon une fin, se font construire des résidences fortifiées au large des grandes agglomérations pour se prémunir contre les révoltes des populations aux prises avec la déterioration continue de leur milieu de vie. Pour eux comme pour les bourgeois établis de longue date en « Occident », l’horizon à moyen terme semble loin d’être « sécurisé ». Et ne parlons pas du long terme : « fragmentation », « fracture », « apartheid urbain », « sécession », autant d’appellations proposées par les sociologues ou les géographes pour désigner la désagrégation sociale en cours que la dévastation écologique ne fera qu’accentuer.

Est-ce, dès lors, faire preuve de pessimisme ou bien de réalisme, que d’émettre l’hypothèse selon laquelle cette disjonction pourrait bien, avant même que le siècle ne s’achève, précéder, désastres écologiques et panique consécutive aidant, l’anéantissement de l’humanité  ? Comme si le compte à rebours de la vie sur terre avait déjà été enclenché, les mises en garde ne cessent de se multiplier depuis l’entrée postulée de l’humanité dans le « troisième millénaire ». Voici, par exemple, ce que pronostiquait l’ancien président de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, à l’occasion de l’« entrée en vigueur » du protocole de Kyoto : « Le XXIe siècle sera peut-être celui de la stabilisation de l’humanité, de sa population et de la gestion de ses ressources. Sinon, se profile le scénario de l’échec total : chacun tire à hue et à dia, les émissions continuent d’augmenter et un changement climatique dévaste l’humanité. Dans ce cas, il y a toutes les chances, que ce XXIe siècle soit d’une violence extrême ».

Anéantissement physique, peut-être. Barbarie déshumanisante à l’approche de la catastrophe annoncée, sûrement. Y aura-t-il encore des gens pour prétendre que l’alternative posée par Rosa Luxemburg, au début du siècle dernier, est dépassée ?

 

Jean-Pierre Garnier

 

1 René Riesel , Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Encyclopédie des nuisances, 2008.

2 Ibid.

3 J-L Borloo, entretien, Capital, hors-série, avril 2008.

4 Ignacio Ramonet, « L’effroi et les profits », L’Atlas de l’environnement, Le Monde diplomatique/Armand Colin , 2008.

5 Ibid.

6 Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Seuil, 2007.

7 André Gorz (Michel Bosquet), « Leur écologie et la nôtre », Le Sauvage, août 1974. Republié dans Le Monde diplomatique, avril 2010.

8 Claude Bartolone, « Le “ carré magique “ du rassemblement à gauche », Le Monde, 31 mars 2010.

En prime :
Du vent dans la thune

Contribution à la Critique de l'Escrologie Politique

Grâce cette édifiante enquête on découvre qu'avec les énergies renouvelables, il s'agit essentiellement de renouveler le compte en banque de quelques-uns et les sinécures bureaucratiques des autres, aux frais du contribuable, naturellement...  et aux dépens du paysage, de l'environnement et des équilibres naturels et sociaux positifs qui permettaient encore d'espérer autre chose qu'un monde de zombies smartfonisés et d'asservissement précarisé au capital mondialisé... bref échapper au monde merveilleux de la "sobriété heureuse" dans l'intermittence généralisée, avec l'énergie qui va bien !

Tag(s) : #escrologie, #jean-pierre garnier, #écologie politique, #politique

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