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François Ruffin ou la guéguerre de classe

 

Par Jean-Pierre Garnier

 

En 2005, paraissait un livre qui fit beaucoup jaser à l’époque dans le landerneau «degôche» : La guerre des classes. L’auteur s’y livrait avec délectation à un règlement de comptes des plus réjouissants où il clouait au pilori une gauche officielle passée à droite qui niait l’existence des classes sociales et l’antagonisme irréductible qui les oppose. L’auteur ? François Ruffin1. Le milliardaire étasunien Warren Buffet, «l’homme le plus riche du monde» comme les médias le définissaient à l’époque, lui doit une bonne part de sa célébrité dans l’hexagone. Pour faire honte sur le mode humoristique aux renégats qui avaient voué le marxisme aux gémonies et remisé la lutte des classes au grenier à chimères, Ruffin avait extrait pour la mettre en exergue une déclaration de ce capitaliste pur jus devenue fameuse depuis lors : «Il y a une guerre des classes, c'est un fait, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner». Mais les années ont passé et, comme pour beaucoup de membres de sa classe, la petite bourgeoisie intellectuelle, touchés ou même seulement effleurés dans leur jeunesse par le virus «gauchiste», F. Ruffin s’est quelque peu assagi par la suite. À l’entendre ou le lire aujourd’hui, la guerre des classes se poursuit, certes — le néolibéralisme, à défaut du capitalisme, continue d’être sa cible privilégiée —, mais il ne faut plus l’appeler par son nom. Et l’âpreté du combat à livrer contre la bourgeoisie — renommées «oligarchie» dans la prose de mensuel Fakir comme dans le reste de la presse altercapitaliste — a fait place à la rigolade. Une mutation idéologique qui s’est accélérée depuis quelques temps depuis que Ruffin s’est mis en tête de rejoindre, tout en le niant, la cohorte des politiciens censés «donner la parole au peuple» tout en la lui confisquant.

Commentant les résultats du premier tour de la présidentielle dans un article publié par le site Spoutnik, Jacques Sapir ne craignait pas de citer pêle-mêle, à l’appui de son analyse, des penseurs de référence tels Michel Enflé, Minaude Lancelin et … François Ruffin. Du premier, il retenait, comme si cela était une découverte, que Micron avait été «vendu aux électeurs comme on vend un paquet de lessive». À la seconde, il empruntait, pour (dis)qualifier la victoire annoncée de Micron au deuxième tour, la métaphore du « produit d’un putsch silencieux du CAC 40», métaphore peu originale et, tout bien pesé, infondée : le rôle de la bourgeoisie financière dans la mise sur orbite électorale de l’ancien banquier de Rothschild était un secret de polichinelle, et le moins que l’on puisse en dire est que le «coup» qu’elle préparait n’avait rien de silencieux si l’on se rappelle du battage médiatique auquel la candidature macronesque avait donné lieu de la part des médias qu’elle contrôle. Cependant, c’est en faisant écho à F. Ruffin que J. Sapir faisait part de sa préoccupation majeure. Fustigeant « la campagne hystérique et haineuse» menée contre Baudruchon, J. Sapir augurait qu’elle allait « pousser ceux qui se définissent eux-mêmes comme des Insoumis vers la sécession vis-vis du système politique », comme en attestait, selon lui, «les phrases finales de Ruffin dans sa tribune publiée par le journal Le Monde […], très claires de ce point de vue». Clairement à côté de la plaque, plutôt.

 

Déjà, l’intitulé de cette tribune ne laissait aucunement entrevoir une rupture quelconque avec le «système politique» dont le futur chef de l’État allait être le représentant suprême : «Lettre ouverte à un président déjà haï»2. On voit mal, tout d’abord, si l’on se rapporte à l’histoire révolutionnaire, un Lénine ou un Mao adressant à Nicolas II ou à Tchang Kaï-Chek une lettre ouverte. Ensuite, il est idéologiquement significatif qu’elle ait été hébergée dans L’Immonde, qui est à «notre démocratie» ce qu’était la Pravda au «socialisme» stalinien. Enfin et surtout, chacun sait que ce genre de missive n’est pas adressée au destinataire désigné, mais, s’agissant du quotidien de révérence, à son lectorat, à savoir, en l’occurrence, une partie de la bourgeoisie et de la classe moyenne «éduquée» soit la petite bourgeoisie intellectuelle. Avec deux connotations distinctes : menaçante ou plutôt voulue comme telle, pour l’une, et mobilisatrice et réconfortante pour l’autre. Mais, venons-en directement à ces «phrases finales» supposées corroborer le bien-fondé des craintes de J. Sapir. Elles valent d’être citées en entier tant elles résument ce qu’il en est réellement de la position politique d’un candidat censé, à l’instar de Baudruchon, symboliser ce que serait aujourd’hui — et sera peut-être demain — la «gauche-de-gauche» en France.

« Je suis inquiet pour mon pays, moins pour dimanche soir [le second tour de la présidentielle] que pour plus tard, pour dans cinq ans ou avant, que ça bascule vraiment, que la “fracture sociale” ne tourne au déchirement. » Et Ruffin de conclure, en paraphrasant Jaurès : « Vous portez en vous la guerre sociale comme le nuée porte l’orage. ». Suivi, en guise de point final, d’un martial «À bon entendeur». Le spectre qui hante non pas la classe possédante mais la fraction «radicalisées» — au sens de radical-socialiste, version IIIe République — des néo-petits-bourgeois est donc la «guerre sociale» version hard de la lutte des classes. Une guerre sociale où la classe capitaliste n’aurait plus seule l’initiative. À cet égard, J. Sapir explique fort bien dans l’article déjà cité la nature du risque que ferait courir, à ses yeux du moins, l’accentuation que ne manquerait pas de connaître le clivage entre possédants et dépossédés — pour user d’une terminologie que l’on jugera bien sûr « archaïque » — avec le retour au pouvoir d’une droite plus décomplexée que jamais. « Segmentation politique et cultuelle profonde des Français», « distinction entre France “périphérique” et France de la métropolisation », gémit l’économiste, puisant dans les ouvrages du géographe Christophe Guilluy3. Nos compatriotes «n’habitent plus dans le même pays », géographiquement mais aussi dans des « pays différents en matière de références culturelles et sociales ». Vient alors la conclusion alarmante : « Quand on n’a plus de mots en commun, la porte est ouverte à la guerre civile ».

 

Quitte à faire preuve d’un marxisme ou même d’un boudieusisme invétéré, on pourra pourtant objecter, du moins dans nos milieux «degôche» cultivés , qu’étant donné le lien entre le pouvoir des mots et les mots du pouvoir, les «mots en commun» dans le champ politique des sociétés capitalistes ne sont la plupart du temps, pour ne pas dire exclusivement, que les mots des dominants. Et qu’il faut précisément une «guerre sociale» de plus ou moins grande intensité pour qu’il en aille autrement. De surcroît, il arrive fréquemment que les mêmes mots ne garantissent pas l’accord minimal puisqu’ils peuvent revêtir des significations différentes voire opposées. Celui de «démocratie», par exemple, signifiant aux significations multiples, comme chacun sait, au point de devenir vide de sens, c’est-à-dire insignifiant aux sens propre et figuré. Insignifiance hautement significative, toutefois, de la période de décomposition voire de régression politico-idéologique où nous sommes entrés4.

Néanmoins, si l’on veut exorciser le spectre de la « guerre des classes », car c’est de cela qu’il s’agit, il faut bien lui trouver un substitut susceptible de «réguler la conflictualité sociale », comme disent les gestionnaires du désastre politique en cours. Un ersatz, pour user un terme plus approprié, au vu de ce qui est proposé et présenté par les chefs de file de la France insoumise comme une alternative. En fait, les modalités de la lutte à mener sont à l’image des objectifs poursuivis : dérisoires. Laissons néanmoins de côté cette fois-ci les finalités (transition écologie, VIe République…) pour nous intéresser aux modalités. Pas d’innovation concernant le principe général : c’est l’électoralisme plein pot. La vieille question léninienne « que faire ? » reste plus que jamais identifiée et réduite à « pour qui voter ?». À cet égard, les « Insoumis » demeurent, comme le reste des électeurs, totalement soumis, par définition, à ce principe, même si quelques descentes dans la rue sans lendemain seront les bienvenues — «la lutte doit se mener dans les urnes et dans la rue», a l’habitude de proclamer Ruffin — , à la fois pour rompre de temps à autre le morne train-train des «consultations» électorales, et pour contribuer à assurer que le bon bulletin soit glissé dans l’urne le moment venu. Dès lors, où va porter la «résistance», slogan rituellement braillé par les foules «insoumises» lors des meetings de Baudruchon ? Et qui va la porter ? Outre ce dernier, Ruffin, en premier lieu, soucieux de faire bénéficier ce mot d’ordre de son aura médiatique. Comment ? À coups de paroles verbales, comme dirait le Canard enchaîné.

À cet égard, il est un terme qui s’applique assez bien aux discours oraux ou écrits de Ruffin qui, sans atteindre l’art oratoire du tribun qui préside aux destinées de «l’avenir en commun», se détachent quand même du tout venant de la prose politicienne : phraséologie. Au sens de tournures de phrases et de procédés d'expression à visée emphatique propres à un auteur. Passons rapidement sur les plus familiers tels «botter le cul» ou «se bouger le cul» auxquels Ruffin aime à recourir quand il ne veut pas se fatiguer. Plus intéressante est la promesse concernant Micron devenu président qu’« il se fera haïr à peine que d’être [sic] élu », que J. Sapir reprend à son compte dans l’article cité. Mais c’est surtout la «lettre ouverte» également mentionnée plus haut qui constitue un modèle du genre. Répéter trois fois d’un même souffle (littéraire) « Vous êtes haï !», il faut le faire ! Cela de la part de quelqu’un qui, à l’instar de la bien pensance soi-disant anti-fasciste, fustige le FN comme parti de la haine. On rétorquera peut-être que cette haine est positive dans le cas du Fakirien en chef. Le hic est que cette profession de foi belliqueuse est démentie par d’autres et, plus encore, par son propre comportement en tant qu’«opposant ferme» au Président des riches.

 

Ne nous attardons pas trop sur le vote de Ruffin en faveur de Macron. En bon habitué du « faire barrage à» Le Pen père puis fille, il n’a jamais, manqué comme tant d’autres zozos «degôche», d’accorder ses votes à une deuxième droite, celle que représentait le PS, dont l’exercice du pouvoir fait régulièrement le lit de l’extrême droite. Dans le cas de Micron, il n’a pas fait exception à la règle plutôt que de choisir les deux autres option proposées par Baudruchon à ses troupes : le vote blanc ou nul. Ce que l’on peut retenir néanmoins, c’est la double prestation de Ruffin qui avait précédé ce choix. D’abord, le face à face avec le Président virtuel de la République sur le parking de Whirepool au milieu des ouvriers promis au licenciement que l’état de «lagôche» en France rendait inéluctable. «Je salue votre courage d'être venu malgré tout au milieu de la mêlée comme ça», avait commencé le réalisateur de Merci Patron, salut qu’il réitérera plus tard en reconnaissant devant le médiacrate Patrick Cohen dans le 7 /9 de France Inter «le panache de la démarche» du futur président. Suivit un affrontement verbal qui aurait pu prendre place dans les shows télévisés supposés «réanimer de débat politique en France ». Le tout s’était terminé par « un dialogue plus apaisé, dans lequel chaque partie a pu exprimer son point de vue», comme s’en était félicité un commentateur de la presse mainstream témoin de la scène, au sens théâtral du terme. D’autant plus apaisé que Ruffin avait confirmé dans la foulée — c’est sa deuxième prestation — au micro d’Élise Lucet, d’Envoyé spécial, présente elle aussi ce jour-là sur les lieux, qu’il voterait Micron au deuxième tour, avec une restriction qui vaut son pesant de (grosses) ficelles picardes5 : «C'est un peu comme quand vous allez aux toilettes, vous aimez bien fermer la porte. C'est le principe de l'isoloir, il y a un rideau parce que ce n'est pas la première fois que je vais avoir à faire un geste dont je ne suis pas fier au 2ème tour de l'élection». Un bras d’honneur assez honteux, en effet, aux classes populaires qui allaient faire les frais de la politique menée durant le nouveau quinquennat.

De tout cela des malveillants pourront déduire que l’on a affaire à un récidiviste assumé du «vote utile» comptant sur la naïveté de ses électeurs pour qu’ils l’imitent et lui apportent ensuite leurs suffrages, autrement dit un bateleur d’estrade qui se f… de la g… des gobes mouches qui l’écoutent, grugés par des promesses qui resteront lettre morte par la suite. Des esprits pervers et malveillants pourraient même soupçonner qu’en votant pour Micron, Ruffin votait en fin de compte pour lui-même. Ils n’auront pas tout à fait tort.

À le voir ou l’écouter, en effet, son rapport à Micron donne l’impression d’une relation d’amour-haine à sens unique. Une relation intéressée pour ce qui est du rédac’chef de Fakir. Tout se passe, en effet, comme si, à son corps (et son esprit) défendant, le Président élu avait vocation à servir de faire-valoir au candidat qui rêve de l’être. « C’est un adversaire avec qui j’aime boxer », se vantera Ruffin lors de l’émission mentionnée de France Inter avec P. Cohen. Devant des micros et des caméras de préférence, aurait-il pu ajouter. Autrement dit un punching ball qui permet au madré Picard de montrer ses muscles à défaut d’une détermination véritable à en finir avec le «système politique» et moins encore avec le système capitaliste lui-même que Micron plus que d’autres incarne. Au demeurant, Ruffin avait admis, pressé par P. Cohen, éprouver «un peu de sympathie personnelle» pour le partenaire involontaire de combat qui a sa préférence, allant même jusqu’à parler à son propos de « thatchérisme à visage poupin», ce qui traduirait presque une certaine tendresse à son égard. Ce qui relativise quelque peu, en tout cas, la haine qu’il invitait les gogos «degôche» à lui porter, admettant même dans cette même émission être allé un peu trop loin dans ses propos et être prêt à faire son «autocritique».

Depuis qu’il s’est porté candidat aux législatives, le fondateur et patron de Fakir n’en finit plus ainsi de multiplier les déclarations et les actes où le contradictoire le dispute au cocasse. Peut-être faudra-il bientôt créer une rubrique « Ruffinades». En guise de conclusion (provisoire), laissons lui en attendant le mot de la fin, dans l’entretien déjà cité : «La politique politicienne, je ne sais pas faire ça !»

Jean-Pierre Garnier

1 François Ruffin, La guerre des classes, Flammarion, 2005.

2 Le Monde, jeudi 4 mai 2017.

3 Christophe Guilluy, "Fractures françaises" (Champs-Flammarion, 2013), "La France périphérique" aux (Flammarion, 2014), Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016).

4 À ce sujet, le lecteur pourra se reporter à notre chronique précédente : «Une seule solution, la cohabitation».

5 Ficelle picarde : crêpe garnie de jambon, de champignons et de crème fraîche. Spécialité culinaire de Picardie.

Tag(s) : #liberté d'expression, #politique, #social, #jean-pierre garnier