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Une seule solution, la cohabitation !

par Jean-Pierre Garnier

 

C’est du moins ce qui ressort du discours de Baudruchon, samedi 13 mai à Villejuif, lors du démarrage de la campagne de son mouvement pour les élections législatives, mot d’ordre repris le lendemain à Amiens par l’un des séides, François Ruffin, candidat à Abbeville/Amiens-Nord, qui promettait de son côté de « condamner Macron à la cohabitation ». Pourtant, ce mode paritaire de gouvernement n’a pas laissé de souvenirs impérissables aux yeux des masses populaires à en juger par le résultat de l’élection présentielle de 2002 où le Premier ministre Lionel Jospin avait été éliminé au premier tour et Jacques Chirac remporté la mise. Il faut dire que le premier venait de révéler ce qui aurait dû paraître évident depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, à savoir que son programme était « moderne, mais pas socialiste ». Pas plus que celui de Baudruchon avec une «transition écologique» qui n’a pas pour vocation de mener au socialisme, mais, tout au plus, vers un capitalisme reverdi.

Peu importe, cependant. Les «Insoumis» ont la mémoire courte ou, appartenant aux nouvelles générations, pour la plupart, pas de mémoire du tout. De cette période peu glorieuse (1997-2002) pour le camp progressiste, Baudruchon n’a pas craint d’extraire comme « argument » électoral qu’il intime à ses ouailles de mettre en avant, le fait qu’elle fut «un des moments les plus positifs de la vie de l'économie française» avec des créations d'emploi record dues aux 35 heures et des comptes sociaux dans le vert. Un vert, entre nous soit dit, qui n’avait rien d’écologique, puisque la «croissance» obéissait encore à une logique des plus «productivistes». Il est vrai que Baudruchon faisait alors partie de la «gauche plurielle» au pouvoir en tant que ministre délégué à l'Enseignement professionnel dans le gouvernement de Jospin, et que, loin de s’en être repenti par la suite, il n’a cessé de s’en féliciter depuis lors.

Toujours est-il que voilà maintenant la cohabitation promue comme horizon d’attente à court terme de la France soi-disant insoumise. Elle a déjà été anticipée dès avant le premier tour de la présidentielle, quand Baudruchon avait donné par avance un premier gage de soumission — au moins publiquement car on ne sait rien de ce qu’il trame en coulisse — en annonçant tout de go à ses fans, le 18 avril lors d’un meeting, pour répondre à ses adversaires : « Ne croyez pas ce qu’ils vous disent : “Il veut sortir de l’Europe, de l’euro” (…), allons, un peu de sérieux ». Lesdits fans, comme à leur habitude, n’avaient rien trouvé à redire à cette volte-face de leur Saint-Jean-Luc Bouche d’or dont ils boivent les paroles comme si elles étaient d’évangile. Oublié le slogan «L’Europe, on la change ou on la quitte». En fait, ce qui avait été présenté et perçu comme une menace adressée à la Commission européenne et aux gouvernants à sa solde, n’était qu’un slogan de campagne destiné à racoler les néo-petits bourgeois épris de radicalité verbale. Tirant la leçon de la déculottées subie par Jospin due en partie à la grande proximité de son programme avec celui de Chirac, notamment sur les sujets européens, Baudruchon n’avait pas hésité, en effet, à emprunter sur ce point aux programmes de Marine Le Pen ou de François Asselineau.

Cela ne fait que commencer. Mais, au cas où une majorité d’ «Insoumis» viendrait s’installer sur les bancs de l’Assemblée nationale aux côtés de députés rescapés du PCF et de EELV, obligeant Micron à choisir Baudruchon comme Premier ministre, il y a fort à parier que, comme cela s’est déjà produit à plusieurs reprises dans l’histoire de la Ve République, à force de «cohabiter», le clivage gauche-droite fasse place à une coexistence «recentrée». À charge pour quelques histrions du genre François Ruffin de «botter le cul», selon son expression favorite, des élus et ministres de droite voire du Président de la République lui-même devenu sa cible privilégiée, à la suite de Bernard Arnaud, c’est-à-dire de faire croire grâce à quelques joutes verbales sans conséquences à l’existence d’«une vraie gauche» dans l’hémicycle, comme au bon vieux temps de la IIIe République.

Déjà F. Ruffin dont les chevilles et la tête ne cessent d’enfler depuis le César récolté pour son film Merci patron ! et sa déclaration de candidature pour les législatives, fait assaut de démagogie avec son maître en ce domaine pour s’ériger en représentant du peuple sur le thème ressassé « Votez pour moi c’est voter pour vous ! ». Il se voit, s’il était élu, dans le rôle-titre de «ferme opposant», selon ses dires, à Macron et sa clique d’oligarques. Un avant-goût nous en avait été donné, avant le premier tour de la présidentielle quand Ruffin était venu bouffonner, en tant qu’«invité surprise», face à Macron sur le plateau de  « L'Emission politique » consacrée à ce dernier, le 8 janvier 2017. Il remettra cela entre les deux tours à Amiens en prenant encore à partie Macron lors de la visite «impromptue» de ce dernier sur le parking de l’usine Whirpool aux ouvriers mobilisés contre la délocalisation de l’outil de leur exploitation.

Récemment, F. Ruffin s’est acoquiné avec une arriviste tout terrain, Caroline de Haas, pro de la com’ — elle a fondé des agences de «conseil» — et féministe bobo, pour pondre dans le Huffington Post, site sous influence étasunienne lié à L’Immonde, un appel commun aux gogos-de-gôche à signer une «lettre ouverte» adressée au nouveau Président pour qu’il accepte de «redonner du sens à la politique», en retrouvant « la voie de l'intérêt général » et en renonçant aux ordonnances. C’est la version Sciences-Po de la recommandation, à la tonalité moralisante et paternaliste, que Baudruchon délivrait au même moment à ses troupes réunies à Villepinte. Pour séduire les électeurs, elles devaient «montrer qu'il faut que ce jeune homme — Macron en personne — soit tempéré dans ses folies par la main avisée d'un sage — Baudruchon, évidemment — qui connaît de quel côté est le bonheur du peuple». Du côté de la franc-maçonnerie, sans doute, à laquelle l’un comme l’autre ont prêté allégeance, n’en déplaise à ceux pour qui ce rappel relèverait du complotisme.

Le curriculum de cette partenaire de la dernière ruffinade en date est en tout cas des plus significatifs du degré de soumission des «Insoumis» les plus en vue aux principes du carriérisme politicien le plus traditionnel. 14 ans au PS, ancienne collaboratrice de Benoît Hamon, chargée des relations avec les associations et de la lutte contre les violences faites aux femmes, de 2012 à 2013, dans cabinet de Najat Vallaud-Belkacem quand celle-ci était ministre des Droits des femmes, directrice de campagne de Cécile Duflot en 2016 pour la primaire du parti escrologiste, soutenue par le PCF et EELV, pistonnée par Clémentine Autain, C. de Haas a été parachutée dans la 18e circonscription parisienne sans consultation des Insoumis locaux. Elle est, il est vrai, toute indiquée pour faire le buzz avec sa propre candidature puisqu’elle verra se dresser devant elle Myriam El Khomri. N’avait-elle pas a été l’une des instigatrices de la pétition sur internet contre la «loi travail » à laquelle est associée le nom de l’ex-ministre, qui avait récolté 1 million de signatures en à peine deux semaines ? Se trouve ainsi une fois plus vérifiée, avec le tandem Ruffin-de Haas, la véracité du proverbe : « Qui se ressemble s’assemble ».

 

Terminons par un scoop : nous vivons en démocratie. Il nous vient de Ruffin, décidément en forme pour sortir avec allant les contre-vérités les plus énormes. Mais, pour goûter tout le sel de cette révélation, il convient de restituer l’intégralité du raisonnement — ou ce qui en tient lieu — qui y a conduit. C’est lors d’un meeting dans la parc de la Hotoie à Amiens, le 15 mai dernier, que le leader de «Picardie debout» a fait part de sa découverte. «J’entends des gens qui me disent : “on n’est pas en démocratie”. Moi, c’est une phrase que je ne supporte pas. La preuve, c’est qu’on est là aujourd’hui [environ 2 000 auditeurs venus écouter Ruffin et/ou le groupe musical à succès qui l’accompagnait]. Et si on est là aujourd’hui, c’est qu’on est en démocratie». Pour convaincre les sceptiques que cette effarante tautologie aurait quelque peu laissé sur leur faim, la patron de Fakir poursuit : «Je dis simplement nous avons une responsabilité, j’ai une responsabilité, vous avez une responsabilité. Cette démocratie, c’est à vous de la faire exister. C’est vous qui décidez ça». Sous quelle forme ? « Une insurrection électorale qui emportera comme des fétus de paille les magouilles des opportunistes». Cependant, l’essentiel n’est pas là, précise aussitôt Ruffin. « Notre véritable adversaire», en plus de la finance, « c’est l’indifférence, c’est la résignation que l’on a à combattre dans notre entourage […], c’est l’abstention parce que la principale bagarre que l’on a à mener aujourd’hui, si l’on perd, ce sera à cause de l’abstention parce que les gens qui ont voté Jean-Luc Mélenchon, ils sont des classes populaires, bien souvent, c’est ceux qui votent le moins […] Si on arrive à battre l’abstention, on gagnera ».

Ainsi, une fois de plus, voilà le peuple pris en défaut sinon mis en accusation pour manque d’appétit électoraliste. Tantôt il vote mal (pour le FN), tantôt il ne vote pas (aux dépens d’une gauche autoproclamée qui se targue de le représenter). Un peuple qui ne se soumet pas à ce que les Insoumis acceptent sans broncher, à savoir aux rituels électoraux dont il a eu le temps, depuis des décennies, de constater l’inanité. Si les politiciens, politologues et éditorialistes politiques ont fini par comprendre que les abstentionnistes ne pouvaient être réduits à une foule de « pêcheurs à la ligne», ils se refusent à admettre qu’un nombre croissant de gens appartenant aux « basses classes », se montrent indifférents aux gesticulations des démagogues partis à la pêche aux voix. D’où le forcing opéré par leurs têtes d’affiches, Ruffin et Baudruchon en l’occurrence, pour inciter leurs fans à pousser par tous les moyens les réticents vers l’isoloir. Et l’on ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que le chef de file de la France insoumise fasse figurer dans son programme le vote obligatoire.

Peu importe, dès lors, que l’avènement du « monde nouveau» et des «jours heureux» [sic] promis dans L’avenir en commun ne risque guère, aujourd’hui comme hier, de poindre à l’issue d’une énième cohabitation. Paraphrasant l’intitulé d’un essai de Régis Debray, Révolution dans la révolution, qui avait fait à l’époque, 1967, un tabac parmi les insurrectionnels néo-petits bourgeois du Quarter Latin, nous dirons pour conclure que la « révolution citoyenne » annoncée par le pape de l’insoumission n’est pas autre chose qu’une révolution sans révolution.

 

Jean-Pierre Garnier

 

 

 

 

 

Tag(s) : #liberté d'expression, #politique, #jean-pierre garnier