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De l'Escrologie

Par Jean-Pierre Garnier

Ce néologisme a eté forgé par les pêcheurs du Tréport, l’un des derniers ports de pêche artisanale de la côte de la Manche, en lutte contre un projet de «parc éolien » maritime de 62 machines de 200 mètres de haut chacune. Implanté face à la côte, il ruinera la pêche et les activités commerciales dérivées liées au tourisme en plus de sacager le paysage, le tout au profit des multinationales impliquée dans la production d’«énergies alternatives» et soutenu par une coalition politicienne et affairiste rose (PS) et verte (EELV) 1.

Plus largement, le terme « escrologie» résume ce que recouvre l’impératif écologique dans une société soumise au capitalisme : une escroquerie à la fois financière, politique et intellectuelle. Vues son ampleur et sa durée, elle mérite quelques chroniques marxo-burlonistes.

Le Ministre des tas, à la relance de la transition énergétique.
( crédit photo Paris-Trash )

 

1. Bavardage durable

 

L’appui, bruyant comme de coutume, de Daniel Cohn-Bendit à la candidature de Micron suivi, une fois celui-ci parvenu à l’Élysée, de la nomination dans le gouvernement chapeauté par Edouard Philippe de Nicolas Hulot comme ministre d’État, chargé de la transition écologique et solidaire, semble indiquer que l’écologie sera au poste de commande durant le nouveau quinquennat. Et cela quel que soit le résultat des législatives puisque Jean-Luc Mélanchon, opposant le plus déterminé au nouveau pouvoir, a placé la «transition écologique» au faîte de son programme. Bref, nous voilà embarqués pour au moins 5 ans dans le reverdissement général de l’hexagone.

Avant d’évoquer dans d’autres chroniques les tenants certains et les aboutissements probables de cette mise au vert programmée, j’évoquerai, en guise d’introduction et de mise en bouche, une rencontre brève mais significative survenue par une belle soirée de mai 2010 à la librairie Le Genre urbain — bon chic bon genre comme son nom l’indique — sise dans un XXème arrondissement parisien en pleine «gentrification». Le philosophe Bruce Bégout y était venu présenter son dernier bouquin : Le Park. Un roman en forme de rapport rédigé par un bureaucrate quelque peu délirant pour décrire un lieu imaginaire où se réalise la fusion du parc d'attraction et du camp de concentration. Le ludique et le morbide réunis, mauvais goût provocateur garanti. Pour expliquer à ses auditeurs le fondement phénoménologique de ce récit, l'auteur nous avait dit s'être appuyé sur la crainte/fascination inhérentes à l'être humain face à l'immensité, l'infinité, l'indéterminé, confrontés à la conscience de sa propre finitude. D'où, pour se rassurer, une obsession ancestrale de la délimitation voire de l'enfermement.

Vous le voyez, ça naviguait haut dans cette librairie « bobo » !

La suite, je vais la découper en 3 actes :

acte 1 : les questions-réponses. La première émana d'une sémillante jeune femme : « Vous dites que l'humain a peur de l'infini. Ne croyez-vous pas que ce qui le préoccupe, au contraire, c'est la sensation de vivre dans un monde fini, aux ressources en voie d'épuisement ? » Suivit un topo sur la disparition des poissons sous l'effet de la pêche industrielle et de la pollution. « Il y avait des milliards de poissons [sic] où l'on pouvait puiser à volonté. Maintenant, on s'aperçoit qu'il faut limiter la pêche sous peine de voir disparaître toutes les espèces. Ce qui effraie l'homme, ce n'est pas l'infini, mais au contraire la raréfaction, la limite, la finition. L'impératif, c'est pas la délimitation, mais la limitation. »

Je laisserai de côté la réponse de l’invité, un peu à côté de la plaque, à mon avis.

acte 2 : après le débat, je choppe la dame pour lui demander, faussement innocent : « Vous avez dit que la préoccupation majeure, du moins parmi les gens conscients de la crise environnementale, était la limite des ressources disponibles. Comment expliquez-vous, alors, que l'on parle de et même que l'on parie sur un “développement durable”, c'est-à-dire illimité dans le temps pour ne pas dire éternel ? N'est-ce pas un peu contradictoire ? Je vous donne tout de suite ma réponse sur le sujet. Ce que l'on cherche à faire durer, en fait, c'est le système capitaliste en le recyclant, sur le plan pratique comme sur le plan idéologique. Outre-atlantique, on appelle ça le “greenwashing” ». Et moi d'enchaîner sur une brève argumentation en bonne et due forme, marxienne, cela va de soi, mais pas encore burloniste, avec références bibliographiques à la clef, sur l"incompatibilité entre la survie de l'humanité et celle du capitalisme.

Mon interlocutrice ignorait apparemment qu'il y eût des scientifiques considérant le « développement durable » comme une mystification, pour ne pas dire une foutaise. Je lui ai quand même précisé qu'ils n’étaient qu’une infime minorité, en France, notamment. Et qu'outre la crédulité devant les discours autorisés — je n'ai pas osé dire « l'idéologie dominante » pour ne pas paraître ringard — , qui n'épargne pas plus les savants ou prétendus tels que les profanes, cela s'expliquait. « Cette thématique permet, en effet, ajoutai-je, à ceux qui la promeuvent de croûter. Et de ne pas subir les limitations qu'ils préconisent aux autres en matière de consommation. Autant dire que les esprits sceptiques et à plus forte raison critiques peuvent aller se rhabiller. Sauf si la critique est interne — « intégrée» comme disait le situationniste Guy Debord, dont vous avez peut-être entendu parler — et ne remet pas en cause l'accumulation du capital, dynamique sans fin s'il en est. Bien sûr, on pourrait y mettre un terme, mais ce serait au prix d’une transformation radicale des rapports de production. Autrement dit, une révolution socialiste ». Fin de mon envolée.

Comme cette interlocutrice avait l'air intéressée, bien que décontenancée, je lui ai demandé son e-mail pour lui envoyer quelques uns de mes papiers pondus sur ce thème, avant de lui poser la question qui me démangeait : « Sur quoi travaillez-vous ? » Réponse : « Sur le développement durable ». Ce à quoi j'ai rétorqué : « Bon courage ! Du moins si vous cherchez à aller à contre-courant de vos employeurs et vos collègues dans la profession. Sinon, c'est d'endurance dont vous aurez besoin, pour supporter sans broncher les conneries déversées en boucle pour accréditer ce mythe. »

Que n'avais-je pas dit ! Je l’avais crue naïve. Or, c’est moi qui l’étais.

acte 3 : J'ai cliqué par curiosité sur gougueule, le jour suivant, le nom de l’inconnue — Alice Audouin — pour savoir à qui j'avais eu affaire. Au cas où elle aurait quelque renom. Vous devriez en faire autant ! Elle apparaît, entre autre, dans différents clips, sûre d'elle-même et triomphante : c'est une grande prêtresse française de la « communication responsable »[sic] pour la « promotion du développement durable en entreprise ». Bref, une célébrité dans les milieux d’affaires et les médias alignés.

Le reste, vous le trouverez avec gougueule, œuvres littéraires de la dame comprises — une « référence », selon un autre communiquant qui l'interviewait et à qui elle cirait les bottes2. Dont, outre des manuels de greenwashing entrepreneurial, un roman, Écolocash — cela ne s'invente pas ! Quatrième de couverture : «Une écologie de circonstance, les péripéties d’une jeune consultante en communication prête à tout pour sa carrière, jusqu’à devenir une “écolo” ». Le dossier de presse sur le livre, avec photos à l'appui, est impressionnant. Exemple : « fable comique et récit pamphlétaire, Écolocash dénonce la récupération de l’écologie par le marketing à travers les mésaventures d’Emilie, jeune consultante en stratégie ». Ladite fable devait être portée à l'écran, sous la supervision de l'auteure. L'intitulé du blog choisi par elle est à l'avenant : « Alice in warmingland ». [warming : réchauffement, pour les non anglophones],

Cette merveilleuse Alice au cynisme assumé est donc tout sauf une neuneue. Je lui laisse le mot de la fin, pêché lui aussi sur gougueule, pour définir sa vocation : « Je ne fais que mettre des rustines, mais je ne change pas la roue ». Comme tous les écologistes d’État ou d’entreprise. À la différence de ces derniers, cependant, elle ne feint pas de l’ignorer. Peu importe que, dévastation écologique aidant, on aille, tôt ou un peu plus tard, tous dans le mur, le cœur joyeux et l’esprit au repos — esprit critique inclus — grâce à des gens comme elle. Seul semble compter pour eux, une fois rebadigeonné de vert, le mur d’argent. Pour y grimper, on l’aura deviné, et non pour le démolir.

Jean-Pierre Garnier

 

1 Pour en savoir plus, voir, sur le site de Tropiques, le documentaire Du vent dans la thune. (ci-après)

2 La présentation de son «profil» est un modèle du genre : « Alice Audouin est une pionnière réputée du développement durable. En 2001, elle participe à la création de Novethic (CDC), premier média et centre de ressources sur la Responsabilité Sociale d'Entreprise (RSE) ; en 2006, elle devient la première responsable du développement durable dans un grand groupe de communication, Havas Media ; en 2008, elle co-fonde la coalition Art & Développement durable (COAL), qui crée une passerelle entre l'art contemporain et l'environnement... Autant d'initiatives qui allient engagement et esprit d'entreprise. »

Du vent dans la thune
Contribution à la Critique de l'Escrologie Politique

 

 

Tag(s) : #liberté d'expression, #politique, #jean-pierre garnier, #escrologie