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"Le ventre fait encore des cons" (se faire des amis avec J-P.Garnier : saison 2017)

Le ventre fait encore des cons
d'où surgissent les bêtas de l'ImMonde

 

« Si l’on considère que la religion est le point de départ de l’analyse, on ne s’en sort pas, on est pris dans le schéma aussi creux que réactionnaire de «“ la guerre des civilisations”. »

 

Alain Badiou1

 

Le vieux monde se meurt et L’ImMonde avec lui, qui serait déjà passé de vie à trépas sans les subventions gouvernementales— plus de 6 millions d’euros annuels — qui assurent sa survie, comme si les patrons millionnaires qui le détiennent et le tiennent — le trio Niel-Pigasse-Berger— n’y suffisaient pas. Et voilà que François Ruffin fait appel à son confrère Jean Birnbaum, qui a la haute main sur son supplément littéraire, pour répondre à la question qui le taraude « Où est passée l’espérance ?». L’espérance à gauche, bien entendu. Pourquoi pas s’adresser Michel Enflé ou Marcel Gauchiste, pendant qu’il y est ? Certes, Ruffin est en campagne électorale, mais est-ce là une raison pour battre la campagne ?

« C’est pour l’islam, et seulement pour l’Islam, que des milliers de jeunes sont prêts à braver la mort à l’autre bout du monde.2 » Telle se serait, selon le plumitif mondain, « cette douloureuse réalité » que Ruffin, complètement hébété, se charge de faire avaler aux Fakiriens. À L’Immonde comme dans le reste des médias dominants qui ont fait de l’enfumage et du formatage de ses lecteurs distingués un art sophistiqué où le mot « réalité » est synonyme de « vérité », toute tentative d’explication autre que celles imposées plus que proposées par le journal de révérence serait nulle et non avenue. Foin de celles qui n’ont pas l’heur de plaire à ses propriétaires, ses commanditaires ou ses chargés du maintien de l’ordre idéologique dans ses colonnes. Foin des hypothèses argumentées de différentes manières et à diverses fins par des chercheurs en sciences sociales spécialisés dans l’étude de telle ou telle facette du phénomène terroriste. Dans un encadré anthologique inséré dans l’entretien, Ruffin a sélectionné un morceau choisi de la prose de Birnbaum (avec la caution de l’auteur) où celui-ci, en bon idéologue sûr de son fait, règle ses comptes, en même temps qu’il croit régler intellectuellement leur compte, avec les sociologues, criminologues, géopoliticiens, psychologues, anthropologues, politologues, démographes pour qui, à le lire, « de même que l’islamisme n’avait “rien à voir” avec l’Islam, le djihadisme était étranger au djihad ». Cela pour nous livrer l’interprétation qui seule doit prévaloir et que résume l’intitulé de son essai : la religion est le facteur clef de l’engagement terroriste3. Or, elle serait « passée sous silence».

 

Apparemment fasciné par une telle perspicacité, Ruffin avait pris soin de résumer d’entrée de jeu le propos de Birnbaum à l’intention des Fakiriens à qui échapperait l’originalité et la subtilité d’une telle révélation : « Dans son livre, “Un silence religieux”, Jean Birnbaum relève le refrain post-attentat : tout ça n’a “rien à voir” avec l’Islam. Un refus de prendre la religion au sérieux…» Plutôt que de mettre ainsi les points sur les i, Ruffin aurait mieux fait de remplacer la majuscule par une minuscule pour désigner la religion musulmane. Car il est permis de se demander s’il faut « prendre au sérieux » quelqu’un qui écrit « islam » avec un I majuscule, ignorant apparemment que, comme pour n’importe quelle autre religion, une minuscule aurait suffi4. À moins que dans l’inconscient de Ruffin sur lequel celui de Birnbaum aurait déteint, la majuscule, loin de donner à l’entité ainsi désignée un air de majesté, ne serve au contraire qu’à la diaboliser.

Car l’essai de ce dernier est un véritable bréviaire de l’islamophobie, qui ne fait, il est vrai, que s’ajouter à une liste déjà longue. Et la question qui en découle, politique, ne concerne pas l’un des chiens de garde médiatiques du néo-libéralisme euro-atlantiste, sioniste de surcroît, mais bien l’homme de gauche qu’est F. Ruffin. Elle est de savoir si celui-ci compte en faire sa bible. Car si tel était le cas, son adhésion à un tissu d’âneries pseudo-savantes censées rendre compte d’un monde déjà passablement troublé, rendu plus chaotique encore par l’essor du terrorisme « islamiste », l’amènerait, qu’il l’admette ou non, à se retrouver en phase sur ce point avec son « adversaire prioritaire », le Front National.

On pourrait conseiller à Ruffin d’autres lectures où, sans être « passée sous silence », la religion ou plus exactement son instrumentalisation est replacée dans un contexte pour le moins complexe dont la compréhension semble hors de portée de médiacrates tel que Jean Birnbaum. S’il ne fallait citer qu’un ouvrage en raison de la lucidité et de la profondeur de l’analyse, et aussi parce qu’il incite à en lire d’autres qui pourraient aider à la compléter voire à l’infléchir, on pourrait suggérer le petit essai du philosophe Alain Badiou, reproduisant l’une de ses conférences, Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre5. Comme son intitulé le laisse entendre, l’origine dudit mal ne se situe pas là ou J. Birnbaum croit la situer, avec un simplisme réducteur qui n’enchantera que les ignares.

Dans mes confrontions avec Ruffin, notamment à propos des nuits-à-dormir-debout, celui-ci haussait les épaules quand je soulignais l’absence d’horizon politique qui les caractérisait. Il me resservait une fois de plus son allergie aux « abstractions », aux « conceptualisations » et aux « généralités » où les intellos professionnels aiment à se « balader ». Or, dans son entretien avec J. Birnbaum, l’axe de leur discussion est précisément la disparition de cet horizon et de l’« espérance » qu’il suscitait parmi ce « peuple de gauche » dont des leaders du PS se réclamaient naguère avant de le trahir une fois parvenu au pouvoir.

En réalité, cette contradiction s’explique et devient logique si l’on cherche à définir le type d’horizon auquel on se réfère. Ce qui s’est évanoui dans l’imaginaire populaire pour plusieurs raisons sur lesquelles il n’est pas utile de revenir, c’est l’horizon communiste ou du moins socialiste dont se nourrissait cet imaginaire et galvanisait dans les luttes ceux qui le partageaient. Or Ruffin, bien d’accord sur ce point avec ses autres mentors, qu’il s’agisse de Lord On, d’Emmanuel Todd ou de Chantal Mouffe auxquels on peut adjoindre quelque plumes de Monde diplomatique, ne souhaite nullement que le spectre cher à Marx et Engels vienne à nouveau hanter l’Europe. L’au-delà du néo-libéralisme dont il déplore l’absence ne saurait être, en effet, confondu avec la fin du capitalisme. Et ceux qui pourraient s’étonner que le patron de Fakir ait pu nouer un dialogue de connivence avec le responsable de la rubrique littéraire de L’Immonde doivent tenir compte du lien qui les unit : l’anticommunisme. On objectera sans doute que F. Ruffin est soutenu dans sa campagne électorale par le PCF. Mais, outre que ce soutien est assez mou pour ne pas dire réticent, et ne fait pas l’unanimité parmi ses cadres et ses militants qui n’ont aucune envie de voir des parlementaires « insoumis » leur griller la place à l’Assemblée nationale, il est notoire que, depuis mal de temps déjà, et pas seulement dans les milieux «gauchistes», ce parti n’a plus de communiste que le nom.

C’est ce lien que l’on peut percevoir au travers de l’échange de vues Ruffin-Birnbaum, le non-dit qui transparaît dans leur bavardage. S’appuyant sur ses philosophes post-modernes de prédilection, J. Birnbaum ressort l'un des lieux communs de l'anticommunisme le plus rance : le marxisme est un catéchisme. De Jacques Derrida, il retient que la religion était «le spectre qui hantait Marx». Et d’expliquer : « Dans Spectres de Marx, l’un des ouvrages de Derrida, « Marx chasse Dieu comme un fantôme, il lutte contre cet “opium du peuple”, et pourtant, hanté par la religion, c’est comme s’il la mimait. » Suit l’antienne habituelle : marxisme = «doctrine de salut», «mystique collective», «textes sacrés », « une orthodoxie et des hérétiques »… En tant qu’auteur de référence, Michel Foucault ne pouvait, bien sûr, manquer non plus à l’appel. Les sottises ramenée d’Iran à pleine besace par celui-ci servent de viatique intellectuel à Birnbaum : « c'est la religion qui servait de support aux révolutions, religion et révolution ne font qu'un ». Last but not least, Étienne Balibar, philosophe « post-marxiste » —post-structuràl’eau de boudin althussérienne, en fait — lui aurait déclaré, au lendemain des attentats de janvier 2015 : « Notre sort repose entre les mains des musulmans »6. Une balibalourdise de plus, lui qui appelait à voter Ségolène Royal, lors de la présidentielle de 2007, comme sauveuse de la gauche en perdition !

Dans la foulée de Birnbaum ou même le précédant, F. Ruffin, comme saisi d’un désir d’émulation avec son interlocuteur, ne peut s’empêcher d'en rajouter une bonne louche : « La gauche se revendiquait du matérialisme, du “matérialisme historique” — les guillemets sont de lui —, mais est-ce que sa grande force n'était pas spirituelle ? Est-ce que le communisme n'était pas, avant tout, un désir de communion ? ». S’égrène alors le chapelet usé jusqu’à la corde de métaphores à l’ironie lourde auxquelles nous ont habitués les petits malins des journaux conservateurs d’hier et d’aujourd’hui : marxisme synonyme de « messianisme », avec la prétention scientifique en plus, Marx « prophète » qui « promet pour bientôt la venue des anges révolutionnaires. Le “Grand Soir” ou l’“Aube nouvelle”, c’est le paradis sur terre, l’avènement du Royaume des cieux ici-bas. Les chants, comme des prières, préparent une apocalypse du bien, “Du passé faisons table rase ” »… S’agissant de L’Internationale, on comprend en tout cas que Ruffin ne trouve à rien à redire qu’on lui ait substitué La Marseillaise pour clore les meetings de Baudruchon.

Selon la loi du genre (anticommuniste), Ruffin et son compère s’entendent à caricaturer une fois de plus la pensée de Marx, qu’ils ne se sont, au demeurant, jamais donné la peine d’essayer de comprendre, pour mieux la discréditer et, avec elle, la nécessité et la perspective d’un dépassement du capitalisme, le fameux « horizon » manquant aux Nuits debout dont la seule évocation avait le don d’horripiler son promoteur. Il faut dire que les délires et les dérives néo-petits bourgeoisdes « contestataires » soixante-huitards leur ont facilité la tâche. Mais comme Ruffin pas plus que Birnbaum ne se sont penchés sur le terreau sociologique et les rapports de classes où Mai 68 et ses prolongements dérisoires ont germé, on ne peut attendre d’eux qu’un constat d’échec où l’on chercherait en vain une once d’élucidation rationnelle de ce qui l’a provoqué. D’où, pour savoir « où est passée l’espérance », pourquoi elle a trépassé et comment elle pourrait renaître, le recours désespéré à des approches culturalistes et psychologisantes voir métaphysiques sur la place et le rôle de la « spiritualité » dans le cours de l’histoire.

Terminons en beauté par une glose de notre tandem à propos, justement, de la « fin de l’histoire », thématique mise sur orbite idéologique à la fin du siècle dernier avec le succès que l’on sait. Ruffin, apparemment très en forme, n’y va pas par quatre chemins : renvoyer dos à dos, d’une part, Francis Fukuyama, membre influent du conseil des International Forum for Democratic Studies de la National Endowment for Democracy (fondée par Ronald Reagan), promoteur du « changement de régime» par le soft power, et d’autre part, la gauche communiste. Pour le patron de Fakir, les versions « libérale » et « communiste » de la fin de l’histoire — « la société sans classe », pour cette dernière —, c’est blanc bonnet et bonnet rouge. Des « trucs bidons » qui le « gonflent ». Pour ne pas être en reste, Birnbaum ne pouvait que surenchérir dans l’audace en citant un « très beau » passage de l’œuvre majeure de François Furet où celui-ci « admet que la fin de l’Union soviétique laisse intact “ le besoin d’un monde postérieur à la bourgeoisie et au Capital, où pourrait s’épanouir une vraie communauté humaine” ». Et Birbaum de commenter : « Les braises demeurent, même pour lui. Il ne dit pas c’est fini, il ne ferme pas la porte… » Une ultime révision, progressiste, de l’historien révisionniste et réactionnaire des révolutions : il fallait le faire !

Il est vrai que, là où il pérore, Birnbaum aime à se présenter comme un « porteur des idéaux d'émancipation » comme en attesterait son passé d’étudiant solidaire de la lutte des algériens et des vietnamiens contre le colonialisme ou l’impérialisme7. Une fleur de rhétorique obligée pour tous les renégats « passés du col Mao au Rotary club ». Le croire sur paroles, dans son cas, reviendrait néanmoins à soupçonner le triumvirat Pigasse-Niel-Berger d’avoir manqué de vigilance au point d’avoir laissé une taupe rouge s'infiltrer à la tête d’une rubrique stratégique l'ImMonde. Mais que l’on se rassure ! Nos deux larrons convergent pour conclure, comme le souhaite Ruffin, qu’au lieu de retomber dans « une grande illusion qui conduit à une grande désillusion », on peut ranimer une espérance « sans majuscule ». La preuve en est fournie par Birnbaum qui, pour renvoyer l’ascenseur à son interlocuteur, ne pouvait faire moins que la dénicher dans… « Nuit debout ». À Nanterre, une « phrase superbe », glanée sans doute sur les murs de la fac ou aux alentours, qu’il avait trouvé « profonde et bouleversante » avait en effet attiré son attention: « “Une autre fin du monde est possible” » L’explication de texte ne tarde pas: « C’est magnifique, ça dit tout à la fois l’espoir et le désespoir, la fin de l’humanité et la finalité de l’humain. On parle encore de fin, et donc ce n’est pas fini. Bref, aujourd’hui comme hier, il faut qu’autre chose soit possible ».

Quelle « autre chose », en fin de compte, à l’issue de ce débat qui, sur le fond, n’en est pas un ? Les deux participants ne sont-ils pas d’accord sur l’essentiel : « Un horizon d’attente communiste ? Plus jamais ça ! » ? Si l’on s’en tient à l’actualité pour passer du rêve à la réalité, l’« autre chose possible » semble se limiter pour le moment à la double candidature aux élections prochaines de Ruffin et Baudruchon : le premier à Flixecourt pour un poste de député, le second dans la France entière pour la présidence à l’Élysée. C’est là sans doute ce que Ruffin entend lorsqu’il parle d’« espérance sans majuscule ». Une espérance minuscule, en fait, dont on peut se demander si elle est de nature à réveiller les ardeurs du « peuple de gauche » ou plutôt à le faire revenir à gauche et à le mobiliser pour un « changement » qui vaille réellement la peine pour lui. Certes, on savait que les Nuideboutistes n’étaient pas des jusque-boutistes. Mais quand même ! C’était bien la peine, diront des aigris à l’esprit perfide, d’élever ce pseudo débat à des hauteurs insoupçonnées, pour en arriver là. C’est-à dire pour retomber aussi bas.

 

Jean-Pierre Garnier

 

1 Alain Badiou, entretien, Libération, 11 janvier 2016

2 Entretien avec Jean-Birnbaum, Fakir, n° 79 février-mars 2017. Toutes les citations non référencées en sont tirées.

3 Jean Birnbaum, Un silence religieux La gauche face au djihadisme,

4 Avec une majuscule, Islam désigne des peuples qui professent cette religion et la civilisation qui lui correspond. En savoir plus sur http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/islam/44391#lVslkycIvHtR1I53.99

5 Fayard, 2016

6 Débat entre Alain Gresch, journaliste au Diplo spécialisé dans l’étude monde arabe, et Jean Birnbaum, le 26 mai 2016, animé par un journaliste de Médiatarte à La Bellevilloise, haut lieu, comme le Lieu dit, des échanges de vues entre stars de la radicalité autoproclamée. Voir dans notre chronique sur le site de Tropiques « Se faire des amis avec Jean-Pierre Garnier», «Restauration révolutionnaire ?», 26 février 2016.

7 Débat cité à La Bellevilloise.

"Le ventre fait encore des cons" (se faire des amis avec J-P.Garnier : saison 2017)
Tag(s) : #jean-pierre garnier, #burlonisme, #politique