L'ex-ambassadeur de France
chargé par Bernard Kouchner et Nicolas Sarkozy de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique avec nos amis indigènes et autres formes de vies à protéger sur ces terres vierges et encore préservées, avait minutieusement ordonnancé les émouvantes et fastueuses cérémonies républicaines qui ont évidemment interpellé notre chroniqueur spécialisé.

 

Une oraison funèbre qui s’imposait
par Jean-Pierre Garnier
 

À lire les innombrables hommages rendus — et attendus — au leader de la « deuxième gauche » au lendemain de sa mort et à considérer l’identité des auteurs de ces hommages, nul doute que Michel Rocard a joué un rôle majeur dans la disparition de ce que l’on appelait « la gauche » en France. Certes, on sait, du moins depuis Marx, que ce ne sont pas les hommes qui font l’histoire, et qu’il serait donc abusif de savoir gré à un seul individu d’avoir mis provisoirement un terme à celle du socialisme dans notre pays. C’est en tant que représentant politique éminent d’une classe, la petite bourgeoisie intellectuelle, structurellement inféodée au capitalisme après avoir cru pouvoir politiquement s’en dissocier, que Rocard a achevé de vider le mot « socialisme » de son sens premier. Et cela avant même que Mitterrand, Fabius, Jospin, Hollande et autres olibrius de la même couleur rose pâle prennent le relai pour faire signifier à ce mot le contraire de ce qu’il était censé désigner.

S’il est, en effet, un reproche que l’on ne saurait adresser à l’ancien leader du PSU (Parti Socialiste Unifié), c’est l’inconstance. Comme la plupart des membres de sa classe et en particulier de ceux qui en constituent l’élite, il n’a fait que suivre en tous points la trajectoire qu’avait bien résumée le sociologue Pierre Bourdieu, d’une fraction dominante des classes dominées passée peu à peu au rang de fraction dominée des classes dominantes. Une évolution que l’on retrouve dans tous les pays de l’Europe du sud où, contrairement à ce qui s’était passé dans le nord du continent, cette classe dont l’importance était allée croissante dans les années d’après guerre sur les plans démographique, économique et culturel, avait néanmoins été tenue à l’écart du pouvoir en raison de l’existence de régimes peu propices à l’alliance de classes nécessaire à la bourgeoisie pour renouveler son hégémonie. D’où la radicalisation idéologique de l’intelligentsia qui conduira celle-ci à embrasser pendant quelque temps les causes socialistes voire communistes les plus «extrémistes», jusqu’à ce que les éléments les plus lucides de la classe dirigeante l’associent à la direction de la société et la fassent ainsi rentrer dans le rang. À cet égard, Rocard est sans doute le produit le plus accompli sinon exemplaire de cette conjoncture socio-historique particulière, et c’est à ce titre que « les fondés de pouvoir du capital », comme aurait dit Marx, les plus en vue de la sphère politique, suivis ou précédés par le complexe médiatico-intellectuel, se sont rués pour tresser des lauriers au cher disparu.

Parmi les politiciens, les journalistes et les intellectuels de cour, sans oublier les bureaucrates syndicaux, qui ont jugé bon d’y aller de leur oraison funèbre, il serait difficile de choisir celui qui mériterait de remporter la palme de la flagornerie post-mortem. Il faut dire que vu l’âge de l’intéressé et la maladie dont il était la proie, les chroniques nécrologiques louangeuse étaient prêtes bien avant qu’il passe de vie à trépas. Et, comme il fallait s’y attendre, un véritable déluge apologétique a déferlé sur les ondes, les écrans et dans les pages de journaux au cours des heures et les jours qui ont suivi l’annonce du décès. Outre, comme il se doit, le gratin du Parti Solferino (PS) dont on épargnera au lecteur les larmoiements grandiloquents obligés, Hollande, comme à l’accoutumé, surpassant les autres dans ce registre, c’est à qui parmi des dirigeants que l’on aurait qualifié naguère de « réactionnaires » quand la «gauche de gouvernement» n’était pas passée à droite, se montrerait rétrospectivement le plus admiratif pour l’œuvre accomplie par Michel Rocard.

À tout seigneur tout déshonneur, Chirac-le-menteur, comme le surnommait le bébête show télévisuel, a fait assaut de cordialité pour saluer par écrit son « ami de jeunesse », qu’il avait croisé à Sciences Po avant de le faire maintes fois par la suite dans les allées du pouvoir : « La France perd un homme d’État qui unis­sait, de manière rare, le goût des concepts et capacité d'action et de réali­sa­tion ». Un autre cacique de la droite, Alain Juppé, fera part de sa « grande tristesse » : « Nous n’étions pas faits pour nous entendre […] et pourtant nous sommes devenus amis ». Et même des collaborateurs lorsque Nicola Sarkozy, alors Président de la République, confiera à tous deux en 2009 la mission de rédiger un rapport baptisé «Investir pour l’avenir» pour lancer un « grand emprunt» qui ne fera que grever davantage les finances publiques au profit des entreprises privées. Sarkozy, précisément, ne pouvait faire moins qu’en rajouter une louche en discernant dans la personnalité de Rocard l’incarnation d’« une certaine gauche qui refusait d’abord le sectarisme au profit d’un plus grand réalisme économique dans le cadre de la construction européenne ». L’autre rival de Sarko, avec Juppé, à savoir François Fillon, lui faisait écho, félicitant Rocard d’avoir voulu « ancrer la gauche dans l’économie de marché », tout en déplorant qu’il n’ait « malheureusement pas été prophète en son parti » et se soit « heurté aux conservateurs qui refusèrent le tournant de la social-démocratie ».

Une fois encore, néanmoins, l’ancien Premier ministre, plus ringard et donc déphasé que jamais, retardait d’une période : outre que le lot des prophètes n’est pas toujours d’être écoutés au moment où il émettent leurs prophéties, le « tournant social-démocrate » avait déjà été effectué dès la fondation du PS au Congrès d’Épinay, la « rupture avec le capitalisme » inscrite au programme n’étant qu’une clause de style à usage électoral pour rallier une petite bourgeoisie intellectuelle encore marquée par ses engagements soixante-huitards et un prolétariat encore largement sous l’emprise du Parti Communiste. Quand Rocard intégrera le PS en 1974 avec une partie des maigres troupes prélevées sur le PSU, ce sera pour fournir les idées neuves qui manquaient au premier, censées donner une consistance théorique à un réformisme clairement orienté à droite sous couvert de promouvoir la naissance d’une « nouvelle gauche » à tonalité « morale » distincte d’une gauche « classique » prisonnière des « revendications quantitatives » de sa base prolétarienne. Si tournant il y eut, en réalité, ce fut celui de la « rigueur », dès la fin 1982, dont Rocard se fit l’un des avocats les plus ardents aux côtés de son mentor et ami Jacques Delors, alors ministre de l'Économie et des Finances. Ajoutons que ledit tournant ne fut pas « social-démocrate », mais « social-libéral », encore que le qualificatif « sociétal-libéral » conviendrait mieux, toute trace de préoccupation en faveur des classes populaires disparaissant par la suite pour complaire aux aspirations égocentrées de l’électorat « bobo », bien résumées dans les «notes» de la fondation Terra Nova dont Rocard présidait le conseil scientifique.

L’œcuménisme louangeur dont Rocard a bénéficié sitôt répandue la nouvelle de sa mort a gagné jusqu’aux extrêmes de l’échiquier politicien. Du côté droit, Marine le Pen s’est cru obligée de saluer l’« homme de convictions », qu’était Rocard, convictions changeantes, toutefois, aurait-elle pu préciser, si l’on confronte ses discours anticolonialistes, anti-impérialistes et anticapitalistes de jeunesse quand il officiait à la tête du PSU à ceux qu’il débitera à partir du milieu des années 70 à la gloire de l’« économie de marché », de l’« Europe » et de l’« Occident ». Il est vrai que son « gauchisme débridé » initial, pour reprendre une appréciation de L’Immonde, synchrone avec celui de son compère syndical Edmond Maire, visait à déborder sur la gauche le PCF et la CGT, pour minorer leur rôle dans la coalition des forces progressistes susceptibles de bouter enfin la droite des sommets de l’État qu’elle squattait depuis des années.

Du côté gauche, Mélanchon n’était pas en reste. L’« insoumis » de la dernière heure, qui se fait fort, après bien d’autres, de « refonder la gauche », y alla de son coup de chapeau à la mémoire du grand timonier de la dérive à droite du PS. « Un éclaireur nous a quitté. Sa vie est une leçon. À chacun de la méditer. En ce temps-là, tous les socialistes étaient de gauche, même différemment ». Il y aurait lieu de commenter ce commentaire, ne serait-ce qu’en tirant une « leçon » de la vie, déjà bien remplie en matière de retournements de veste et d’accommodements en tous genres, de l’ancien militant de l’OCI (Organisation Communiste Internationale), « la secte la plus débile » du trotskysme des années 60 — qu’ont également fréquentée Jospin et Cambadélis —, comme le lui rappellera venimeusement, à l’occasion des élections européennes de 2014, un autre renégat de haute volée, Daniel Cohn-Bendit. « En ce temps-là », par ailleurs, nombre de socialistes autoproclamés étaient de droite, n’en déplaise à Mélanchon, selon une tradition bien établie qui remontait au moins à Guy Mollet, artisan avec son compère « socialiste» Robert Lacoste, de la sanglante «pacification» de l’Algérie, pour ne pas aller jusqu’à Jules Moch, le fusilleur des mineurs du nord en grève de 1948 lorsqu’il occupait le poste de ministre de l’Intérieur.

Il n’est pas jusqu’à Jean-Pierre Chevènement qui n’ait manifesté sa « grande peine » en apprenant le décès de Michel Rocard, « avant tout un militant sincère qui croyait à la force des idées et à bien des égards, l’espoir de sa génération ». Le fondateur du CERES (Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste) poussa cependant un peu trop loin le bouchon de l’hommage de circonstance en augurant que Rocard « restera comme une figure idéologique majeure du socialisme français dans la seconde moitié du XXème siècle ». En effet, pour qui a été mêlé de près à la furieuse bataille idéologique opposant, après le Congrès de Metz du PS en 1977, le leader de la «gauche jacobine», c’est-à-dire «archaïque», à celui de la «gauche autogestionnaire», donc «moderne», le second apparaissait bel et bien au yeux du premier comme le fossoyeur du socialisme. Pour Jean-Pierre Chevènement et ses amis, la « deuxième gauche n’était, comme ils se plaisaient à le répéter, qu’une « gauche américaine » c’est-à-dire atlantiste et pro-capitaliste. Et il n’a pas changé d’avis sur ce point aujourd’hui, même si la décence l’oblige à laisser croire le contraire.

 

De fait, Rocard était plutôt mal placé pour critiquer la « gauche passéiste » pour son étatisme et son autoritarisme, et déplorer que la « récusation des restes administratifs du marxisme » au sein du PS ne soit « pas finie ». Si l’on compte le nombre de fois où il a eu recours au 49,3 pour faire passer une mesure gouvernementale lorsqu’il était Premier ministre, ce grand démocrate qui avait voté contre l’élection du Président le la République au suffrage universel lors du referendum de 1962, pour cause d’insupportable « porte ouverte à l’instauration du pouvoir personnel », l’emporte haut la main (de fer) devant ses prédécesseurs et ses successeurs à Matignon : 28 fois ! Un beau score face à un Jacques Chirac ou une Édith Cresson qui le suivaient de loin — 8 fois seulement l’un et l’autre — dans la liste des dirigeants qui en prenaient ainsi à leur aise avec capitalo-parlementarisme. Et que dire de l’appui bruyamment donné, dans un entretien au Parisien, peu avant sa mort, comme s’il voulait partir en beauté, à la « loi travail » — loi exploitation,  plutôt —, « une chance pour la France », selon lui, au moment où la deuxième droite gouvernementale battait la droite traditionnelle à plate couture en matière de répression brutale des manifestations.

 

Les panégyriques sans fin où l’emphase boursouflée prédomine — « La gauche perd un géant », titrait par exemple, apparemment sans rire, le rédacteur en chef de L’Obs, bible hebdomadaire de la deuxième droite — ne seraient au demeurant pas pour déplaire à l’intéressé si une deuxième vie l’attendait après que ces cendres aient été déposées dans le cimetière de Monticello, en Corse. Car, quoiqu’en disent certains de ses thuriféraires, ce n’est pas la modestie qui étouffait Rocard. Déjà, il y a cinq ans, une partie du Tout-Paris politique, patronal, syndical, médiatique et artistique avait été conviée à dîner — 220 couverts — au cabaret de Pigalle la Nouvelle Êve pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire. « Michel peut tout se permettre aujourd’hui », s’était exclamée son épouse. Que du beau monde, en effet ! Jospin, Huchon, le trio social-facho Valls-Bauer-Fouks, le trio cédétiste Maire-Chérèque-Notat, les intellos organiques de la deuxième droite Jacques Julliard, Jean-Luc Parodi, Gérard Grunberg et Pierre Rosanvallon, le duo patronal du Medef Ernest-Antoine Seillières-Laurence Parisot, les bouffons de la scène Bedos-Lucchini, les chanteurs Michel Fugain, Patrick Bruel, Françoise Hardy, et bien d’autres. Bref, la fine fleur de ce « réformisme radical » qui, selon Jean-Daniel, présent lui aussi lors de ces agapes, définirait la « gauche moderne ». Il fallait donc, pour Rocard, placer très haut la barre des mondanités officielles lorsque sa dernière heure viendrait.

De ce fait, pour que sa mort ne passe pas inaperçue, il avait « laissé un testament très précis », comme le révéla le chef de file actuel du parti dit « socialiste », l’inénarrable Cambadélis. Y figuraient des souhaits en formes de directives adressées aux plus hautes autorités de l’État. Dans la série « on n’est jamais si bien servi que par soi-même », il était stipulé entre autre, qu’un hommage national soit rendu aux Invalides au « père de la deuxième gauche » avec allocution du président de la République mais aussi, pour faire bon poids, une autre de l'ancien secrétaire général de la CFDT, Edmond Maire, qui avait donné le coup d’envoi au jaunissement du syndicat, sans compter, en prime, un « culte d’adieu » dans un temple protestant parisien qui réunira, entre autres, Valéry Giscard d'Estaing, Claude Bartolone, Jean-Marc Ayrault, Pierre Joxe, Roland Dumas, François Bayrou, Bernard Kouchner, Marisol Touraine, et, pour couronner le tout, un second hommage à Solferino avec intervention du Premier ministre Manuel Valls, de l'historien de service — terme à prendre dans ses deux sens — du PS, Alain Bergounioux et de l’incontournable Cambadélis soi-même. « Nous sommes en république », paraît-il ! Que serait-ce alors si l’on rétablissait la royauté !

   Mais, cessons d’avoir l’air surpris par ce culte de la personnalité exacerbé digne d’une autre variété de socialisme réellement inexistant, celui des pays de l’est européen voué aux gémonies par ceux-là mêmes qui se souciaient de ne pas être confondus avec lui. Au travers de cette glorification tous azimuts de Rocard et du rocardisme, c’est elle-même, en fin de compte, qu’une deuxième droite à bout de souffle encense, pourtant désavouée par les travailleurs et discréditée aux yeux des nouvelles générations. Et, au-delà, une caste politique, toutes « sensibilités » comme on dit confondues, déconnectée d’un peuple qu’elle méprise, et réduite, dans le vain espoir de retrouver une légitimité perdue, à tresser avec frénésie des couronnes à celui qui, il est vrai, a le plus contribué à rendre impensable toute alternative réelle au capitalisme. Aussi peut-on interpréter comme un gag terminal, la réponse de Rocard à propos du changement d’appellation du PS que son poulain Valls ne cesse de préconiser depuis plusieurs années : «C'est absurde et non nécessaire. Abandonner un nom qui a 150 ans, qui a rassemblé l'espoir dans le monde, je ne jouerais pas ça. Combien de décennies faudrait-il pour trouver un accord sur un nom qui ait l'ampleur de celui-là ? » Sans changer pour autant, évidemment, le cours ultra droitier du parti. En septembre 2013, sortait en librairie le dernier ouvrage de Rocard avec pour intitulé : Que reste t-il du socialisme ? Pour ce qui est de la France, s’il n’en tenait qu’à lui et ses pareils de la deuxième droite, la réponse va de soi : absolument rien.

 

Jean-Pierre Garnier

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