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Quand Freddy-le-rose voit rouge

Alors que le mouvement Nuit debout poursuit son essor dans la confusion idéologique qui le nourrit, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur son origine tant est significative la bifurcation qui, survenue alors qu’il était encore dans les limbes, a contribué à le faire devenir ce qu’il est. Pour ce faire, c’est de son appellation même qu’il faut partir.

Au départ, c’est d’une « Nuit rouge » qu’il fut question à l’initiative de François Ruffin et des jeunes Fakiriens qui l’entouraient. Il s’agissait de faire en sorte que la manifestation programmée pour le 31 mars contre la loi-travail ne se termine pas comme d’habitude, c’est-à-dire en eau de boudin, chacun rentrant chez lui après avoir parcouru, bannières et ballons au vent, quelques avenues ou boulevards parisiens. L’idée de jouer les prolongations en amenant « son duvet et son bonnet de laine » pour passer la nuit sur une place de la capitale avait été lancée à l’issue d’un débat houleux à la Bourse du travail, le 23 févier, où la thématique qui avait réuni les participants était de savoir comment « leur faire peur ». À qui ? Au gouvernement et, au-delà, à l’« oligarchie » qu’il sert. On sait ce qu’il en est advenu1. Dans un café proche qui leur sert de quartiers général les Fakiriens décident alors de baptiser Nuit rouge celle qui suivrait la manifestation prévue pour le 31 mars et de diffuser dès la précédente, programmée pour le 9 mars, un tract appelant les manifestants à passer cette nuit au clair de lune. Ce qui fut fait. Mais c’était sans compter avec Lord On.

Momentanément indisposé lors de la soirée à la Bourse du travail, il n’avait pu s’y rendre pour se livrer, comme à l’accoutumé, au petit jeu oratoire où il est passé maître : combiner un discours à tonalité belliqueuse avec une absence totale d’analyse de classe de l’ennemi à combattre et à abattre. Anticommuniste convaincu, ne connaissant du marxisme que ce qui a pu en lire dans les écrits des défroqués diplômés du stalinisme, du trotskisme ou maoïsme, ils est hors de question pour lui que la contre-offensive contre le néolibéralisme dérape vers l’anticapitalisme. À cet égard, on peut affirmer, à condition de prendre le qualificatif dans son sens propre, qu’il est un authentique contre-révolutionnaire : quand il déclame devant un auditoire peu regardant sur le sens des mots vouloir « renverser la loi El Khomri et son monde », cela ne signifie pas en finir avec le capitalisme mais faire en sorte que ses dirigeants politiques actuels soient remplacés par gens susceptibles de l’amender, de l’adoucir, en un mot de le civiliser. Des gens évidemment recrutés parmi la petite bourgeoisie intellectuelle dont il est lui-même issu, dont l’horizon se limite à l’instauration progressive d’une « République sociale »2 .

Rétabli, il a va donc aussitôt s’empresser de convaincre les Fakiriens et leurs alliés qu’il font fausse route. Le rouge, selon lui, n’était pas ou plus la couleur de saison. Deux militantes qui se trouvaient aux avant-postes dans l’organisation des festivités nocturnes de la Place de la République révéleront le rôle modérateur de Lord 0n, effrayé à l’idée de voir le mouvement glisser sur une pente par trop radicale. Johanna Silva, une Fakir’s girl de la première heure en pointe dans la promotion de Merci Patron !, confiera ainsi : « Mais Lordon nous a suggéré que c’était trop connoté. Finalement, la commission communication a opté pour Nuit Debout. 3» Propos confirmé par la suite par Leila Chaibi, membre merluchonienne du Collectif Jeudi Noir, roulant pour le PG : « On pensait appeler ça Nuit Rouge, mais Frédéric Lordon nous a dit " Attention, c'est connoté. Le but, c'est de parler à tout monde"4 ». De parler de quoi ? De n’importe quoi comme le montrera la succession sans fin des Nuits debout, sauf de mettre réellement et concrètement un terme au règne du système capitaliste.

Le rouge est donc « connoté », au dire Lord On. Connoté « communiste », cela va de soi, idéal à l’encontre duquel il éprouve, comme tous les néo-petits bourgeois de la « gôche-de-gôche » une allergie viscérale. Allergie sans doute renforcée, en l’occurrence, par la bande-annonce de la Nuit rouge, confectionnée, elle aussi, à son insu où figurait, bien en vue, un poing gauche fermé de couleur carmin du plus bel effet. De surcroît, une séquence d’un film de Charlie Chaplin avait été judicieusement choisie pour donner du piment révolutionnaire à cette bande-annonce : celle, anthologique, où Charlot se retrouvait sans le savoir à la tête d’une manifestation d’ouvriers en grève, brandissant innocemment un drapeau rouge pris par hasard sur un chantier, et dont il ignorait la signification politique.

 

C’en était sans doute trop pour Lord On qui éprouve pour cet emblème une aversion proche de celle que lui inspire le fanion à croix gammée. Une fois encore, en tout cas, se révélait un anticommunisme foncier qui venait compléter son ignorance du marxisme, l’une venant alimenter l’autre. En conséquence, sur le nouveau tract distribué lors de la manifestation du 31 mars, toute référence à une « nuit rouge » avait disparu, les manifestants étant conviés à écouter debout, en prélude à une projection sur grand écran suivie de débats Place de la République, la petite musique de nuit lordonesque annonçant que « quelque chose est peut-être entrain de se passer ».

Mais, revenons à la connotation, négative bien entendu, dont le rouge était porteur aux yeux de Freddy-le-Rose. Une connotation communiste est-il besoin de préciser. Me revient à ce propos en mémoire la fameuse exclamation de Jean-Paul Sartre quand il jouait les compagnons de route du PCF : « Tout anticommuniste est un chien! », avait-il proclamé. Or, c'est exactement — sauf que j’éprouve depuis toujours pour les chiens une irrésistible affection — ce que je me suis permis de penser de Lord On : avec ses affèteries stylistiques et sa préciosité verbale à la Fabrice Lucchini, j’ose avouer qu’il me fait l’impression, tout compte fait, d’un vulgaire cabot, dans les deux sens du terme : à la fois un chien savant qui se la joue dès qu’il monte en scène et un chien de garde anticommuniste des plus vigilants. Je prends donc date en attendant que sa supercherie se dévoile au grand jour. Sauf que, vu mon âge, je ne pourrai sans doute pas patienter une dizaine d'années, comme avec cette crapule de Daniel Cohn-Bendit, pour pouvoir publiquement dénoncer son imposture aux gogos que se sont laissé gruger par lui.

Pour ce qui est du mouvement dont il prétend refuser d’en être le maître à penser, une définition vient d’en être proposée par le politologue merluchonien Gaël Brustier dans le magazine Les InRocks du banquier d’affaires Mathieu Pigasse. Elle devrait ravir l’intéressé: « Le premier mouvement social post-marxiste »5. Que faut-il entendre par là ? Il suffira pour en avoir une première idée de consulter la liste des personnalité intellectuelles signataires d’un appel à soutenir ce mouvement, publié par un autre organe de presse capitaliste, L’Immonde. Mais ce sera pour une autre fois.

 

1 Voir www.librairie-tropiques.fr/.../jean-pierre-garnier-leur-faire-peur-ou-nous- fairerire.html

2 Frédérice Lordon, « Pour la république sociale », Le Monde diplomatique, mars 2016.

3 « Nuit debout : voici comment tout à commenceé », Reporterre, 8 avril 2016.

4 Leila Chaibi, enteretien Huffinton Post, 30 avril 2016.

5 Gaël Brustier, entretien, « Nuit debout est le premier mouvement social post-marxiste », Les InRocks, 7 mai 2005.

Postface

Pour compléter ce corpus historiographique, essentiel à la bonne compréhension du mouvement général qui agite actuellement le bocal libéral-libertaire et la petite bourgeoisie en effervescence, il convient de préciser que la proposition "inaugurale" de "nuit debout" revient indiscutablement, en l'état actuel des sources historiques attestées, au Finque-tanque de l'Hôtel de Ville de Paris, chargé de pourvoir Mme Hidalgo en propositions innovantes ( foude-treuques gatronomiques, fleurissage des parkings au mois d'août, Tel-aviv plage, etc). C'est en effet dès le mois de février que ses "créatifs" de cabinet allaient faire de la Maire Paris en quelque sorte la "Maire de toutes ces batailles nocturnes", qu'elle a d'ailleurs fort bien accueillies; et qu'elle a su protéger avec bienveillance des foudres de l'État d'urgence. Le lecteur soucieux de s'assurer de la fiabilité de ces sources pourra les consulter sur ce même site, où elles furent initialement publiées : http://www.librairie-tropiques.fr/2016/03/poisson-d-avril.html

Journal de la convergence nocturne des luttes (4)
Tag(s) : #jean-pierre garnier, #burlonisme, #nuit debout