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Dans le cadre de sa chronique :
Se faire des amis avec Jean-Pierre Garnier

Les idiots utiles de la reconquête impériale
Anarchistes, libertaires, alternatifs, autonomes, antifas
et le Moyen Orient

Troisième épisode

Aux origines de l’aveuglement anarchoïde

Comment expliquer ce cantonnement des journaux, radios ou sites internet dits alternatifs au rôle de supplétifs de la propagande du Département d’État et de l’enfumage guerrier qui lui faut écho en France de la part de nos dirigeants, nos intellectuels de cour et nos journalistes aux ordres sans qu’il soit même besoin de leur en donner ? À la différence de médias mainstream, on ne saurait suspecter les paladins de la « contre-information » anarcho-libertaire d’être vendus (ou achetés), comme les journalistes de Libération, du Monde ou du Figaro, quotidiens — pour ne pas parler des hebdomadaires du genre Le Point, le Nouvel Obs ou L’Express — détenus par les propriétaires de groupes de presse qui ne peuvent que colporter les discours en faveur de l’ordre établi, aussi bien mondial que national. On ne peut non plus les supposer ralliés plus ou moins subrepticement à cet ordre, comme ce fut le cas dans les années 70 avec les leaders soixante-huitards « passés du col mao au Rotary Club ». Sur la plupart des autres fronts de la lutte, ils n’ont pas abandonné leurs positions contestataires voire révolutionnaires si on prend au pied de la lettre leurs proclamations.

Certes, comme je l’ai signalé au début, le désintérêt manifesté par la « gauche alternative » pour ce qui se passe dans d’autres pays et l’ignorance qui en découle, ne sont pas sans lien avec le primat accordé au « sociétal », c’est-à-dire à l’épanouissement individuel au dépens du social, c’est-à-dire de l’émancipation collective. L’air du temps, depuis le milieu des années 70 est au changer sa vie plutôt qu’au changer la vie. Quoi qu’il en disent, nos anarchoïdes n’y échappent pas, et cela d’autant moins qu’il font en majorité partie de cette petite bourgeoise intellectuelle, fussent ses fractions inférieures, dont la radicalité politique, quand elle n’a pas disparu, s’est sérieusement émoussée au fil des décennies.

Disons les choses clairement, quitte à indisposer. Il existe un genre de comportement « pavlovien » et panurgique chez les libertaires résultant de l’entre soi dans lequel ils se plaisent à demeurer confinés comme toute minorité assurée de détenir la vérité. Ce comportement consiste à détecter avec un bel ensemble, vu que nulle voix discordante n’est autorisée à se faire entendre parmi eux, des révolutions un peu partout dans le monde pour maintenir le moral des militants. En d’autres termes, à prendre leurs désirs « insurrectionnels » pour la réalité. Comme jadis en 1968, bien qu’à un degré moindre, 2011 a fait figure d’année faste aux yeux des gauchistes en quête de révolution. Si en Mai 68 le fond de l’air leur parut rouge, alors que le rose pâle pointait à l’horizon, les premiers mois de 2011, marqués par les soulèvements populaires tunisiens et égyptiens contre des régimes policiers et corrompus, leur fit croire que la révolution était de nouveau inscrite à l’ordre du jour. D’autant que, au même moment, l’occupation des places espagnoles par des « Indignés » diplômés, suivie par les manifestations de Occupy Wall Street et autres lieux aux Etats-Unis qui mobilisaient leurs homologues d’outre-atlantique, venaient renforcer cette impression. Bref, aux yeux des jeunes gens avides de voir survenir une insurrection qui n’en finissait de venir, celle-ci était enfin arrivée. Ce que confirmera, comme il fallait s’y attendre, dans un nouvel opuscule à tonalité lyrique, le fameux aussi bien que fumeux Comité invisible, pur produit de l’exception culturelle hexagonale1. En réalité, il a suffi de quelques semaines aux gens les plus censés pour s’apercevoir que c’était plutôt la révolution qui était invisible. À moins que l’on ne change la signification du mot « révolution », comme l’on fait depuis longtemps les publicitaires et les propagandistes de l’ordre établi qui discernent une révolution dans n’importe quelle innovation technologique, commerciale, institutionnelle ou artistique.

Il faut quand même bien l’admettre : le mouvement populaire qui, en Tunisie et en Égypte, a provoqué la mise l’écart Ben Ali et Moubarak, n’a pas bouleversé l’ordre capitaliste dans ces pays. Il n’a abouti qu’à un changement d’équipe gouvernementale sans lendemains qui chantent. Non par la faute des partis islamistes qui, dans une deuxième phase du processus, auraient confisqué le « Printemps arabe », mais tout simplement parce que celui-ci n’était aucunement porteur d’une transformation radicale des rapports de production.

Parties prenantes dans la « reconfiguration démocratique du Grand Moyen Orient » sous l’égide de l’impérialisme étasunien et ses alliés, deux catégories d’acteurs étranges que l’on pourrait qualifier de zombies médiatiques ont fait leur apparition. D’un côté, nés du cerveau des propagandiste infatigables du nouvel ordre mondial, les « rebelles modérés », ceux de Al-Nosra en tête, financés et armés par l’Occident et soutenus par Israël, dont les atrocités innombrables sont vues d’un bon œil puisqu’elle contribuent à déstabiliser l’odieux « régime » syrien. De l’autre, tout droits sortis de l’imagination enfiévrée ou embrumée des animateurs de la presse, des radios ou sites « parallèles », d’improbables « révolutionnaires » dont l’horizon se borne en fait à un « changement de régime » en tout point conforme aux vœux des puissances étrangères, et sans lien aucun avec les idéaux socialistes ou communistes d’antan.

 

« Nous partageons avec l’Arabie saoudite un certain nombre de visions stratégiques, notamment en ce qui concerne la Syrie », se vantait Manuel Valls interrogé sur une chaîne privée, pour justifier les bons rapports entretenus avec cette pétromonarchie peu recommandable en matière de « droits de l’homme »2. Des visions qui peuvent se résumer en trois points : la destruction du « régime syrien », l’appui aux forces djihadistes pour parvenir à cette fin, le soutien sans faille à l’État sioniste, ennemi juré des gouvernements ou des mouvements opposés à l’occupation de la Palestine et associé pour cette raison à l’Arabie saoudite, à la Turquie et aux groupes terroristes à l’œuvre du côté du Plateau du Golan dont Israël soigne les blessés dans ses hôpitaux. De cette concordance de vues, il n’est pas question dans les médias « alternatifs ». Certes, on ne saurait soupçonner leurs animateurs de partager ces vues. Mais ce silence à leur sujet revient à consolider l’un des piliers de la propagande belliciste : le mensonge par omission.

Au milieu de cette crétinerie anarcho-libertaire généralisée, les membres de la coopérative agricole de Longo Maï, implantée près de Forcalquier, font exception. Sans doute parce que depuis sa fondation au début des années 70, nombre d’entre eux, des militants néo-ruraux guidés par une position résolument anti-néocolonialiste et anti-impérialiste, ont suivi avec une attention méticuleuse et critique le déroulement des évènements sur la scène internationale mais aussi dans les coulisses. Aussi, à la différence des « radicaux » de papier ou de bacs à sable « alternatifs », ils ne s’en laissent pas conter par les récits mensongers destinés à vendre ou à masquer les interventions en tout genre des armées impériales visant, sous des prétextes humanitaires, à remodeler le monde selon les intérêts capitalistes. C’est ainsi que dans plusieurs numéros d’octobre 2015 de leur gazette hebdomadaire, L’Ire des chênaies, un débat véritablement contradictoire a été ouvert sur le soi-disant « chaos syrien », syntagme dont usent et abusent les « observateurs » stipendiés » pour faire croire que la « situation est plus complexe qu’on ne l’imagine », avant de nous asséner des explications dont l’inspiration semble puisée dans les bandes dessinées. Il faut récuser, conseille l’auteur d’un premier article, « la vision simpliste, infantilisante et malhonnête de ce drame devenu très vite le théâtre d’une confrontation géopolitique majeure et mondialisée »3. Ainsi en va t-il de la « narration occidentale des gouvernements et des médias », qui fait autorité, comme on l’a vu, dans les milieux anarchistes ou « radicaux » selon laquelle « la matrice initiale, essentielle, et quasi exclusive du drame syrien tient à la nature du régime et de son président diabolisé ». Comme si, à l’époque du capitalisme transnationnalisé, plus encore qu’hier où il n’était que international, les contradictions et les conflits internes pouvaient être analysés et interprétés en faisant abstraction du caractère surdéterminant des ingérences impérialistes, plus nombreuses que jamais.

Résumons-nous pour éviter tout malentendu. Le « régime » syrien, entre t-il dans la catégorie des dictatures policières au service prioritaire d’une clique dirigeante, au même titre que ceux qui avaient été instaurés en Irak et le Libye avant que les interventions armées de l’impérialisme, directes ou par djihadistes interposés, n’y mettent fin ? Sans aucun doute. N’étaient-ils ou n’est-il — pour celui que l’Occident capitaliste et ses alliés (pétromonarchies, Turquie et Israël) cherche à abattre après les autres— que cela ? Certainement pas. Rien que sur le plan « sociétal » qui fascine tant, de nos jours, nos anarchoïdes hexagonaux, ils avaient au moins le mérite, d’une part, de garantir à la femme de ne pas être institutionnellement traitée comme un être inférieur et soumis, d’autre part, d’être des « régimes » laïcs c’est-à-dire soucieux de ne pas laisser la religion s’immiscer dans la vie politique. Sur le plan « social » que les mêmes anarchoïdes semblent quelque peu délaisser voire oublier quand il ne s’agit pas de leur propre société, les dits « régimes » étaient tout de même parvenus à assurer aux classes populaires un minimum de bien-être en matière d’éducation, de santé, de logements et d’équipements collectifs. Tout cela est connu de n’importe quel « occidental » — en plus des agents étrangers des « services de renseignement » — qui a pu vivre, ne serait-ce que quelque temps, dans les sociétés placées sous l’emprise de ces « régimes », ou, à défaut, s’est donné la peine de lire des ouvrages d’universitaires moyen-orientaux (économistes, historiens, sociologues…) non inféodés aux pouvoirs en place que ce soit localement ou à l’extérieur des pays concernés4.

D’une manière plus générale, une allergie séculaire donc enracinée au matérialisme historique et à la dialectique, à toute approche d’une conjoncture politique, conflictuelle ou non, en termes de rapports de classes, et, disons-le, à la pensée marxienne, confondue avec les falsifications « marxistes » (staliniennes, trotskistes ou maoïstes), incite nos anarchoïdes à renoncer à toute « analyse concrète d’une situation concrète » quand cela les dérange… ou les arrange. Aussi préfèrent-ils, selon une vision manichéenne peu propice à la lucidité, focaliser non seulement leur attention, mais leur hostilité voire leur haine sur des incarnations personnalisées du Mal. Ainsi en arrivent-ils à faire chorus avec les pires suppôts de l’ordre impérialiste pour diaboliser les dirigeants qui font obstacle à son expansion : Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Bachar el’Assad et, bien sûr, le dirigeant russe promu nouveau « grand Satan » de l’Occident, Vladimir Poutine5. On comprend dès lors pourquoi, obsédés par la destitution du « tyran », l’anéantissement simultané d’une population et d’une civilisation dans un pays mis à feu et sang « pour la bonne cause » ne puisse leur apparaître, finalement, que comme un immense et, certes regrettable, mais inévitable « dommage collatéral ».

 

  

Jean-Pierre garnier

(épisode 1)

(épisode précédent)

 

 

1 Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014.

2 « Bourdin direct », RMC-BFMtv, 15 octobre 2015

3 Laconique, « De la Syrie au Mali en passant par les réfugiés…», L’Ire des chênaies, 7 octobre 2015.

4 On ne peut que recommander, un parmi d’autres, l’ouvrage fondamental de Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe Contextes historiques et problématiques, XIXe- XXIe siècles, éditions La Découverte, 2015.

5 À cet égard, ils sont en phase avec un éditorialiste de L’Immonde qui, dans le dossier déjà cité, appelait ses lecteurs  à une  mobilisation générale contre  « l'armée syrienne, la  Russie, l'Iran et les milices chiites qui participent à un crime d'une ampleur sans précédent ». Du coup, la « Shoa », à qui était réservé jusque là ce statut, passe à la trappe !

 Se faire des amis libertaires (et rebelles) avec jean-Pierre Garnier (3)
 Se faire des amis libertaires (et rebelles) avec jean-Pierre Garnier (3)
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