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Les chemins de la subjectivation : De la déconstruction à la perestroïka

Les chemins de la subjectivation : De la déconstruction à la perestroïka

« Car la déconstruction de l'ontologie marxiste, disons le en « bon marxiste », ne s'en prend pas seulement à une couche théorico-spéculative du corpus marxiste mais à tout ce qui l'articule à l'histoire la plus concrète des appareils et des stratégies du mouvement ouvrier mondial. Et cette déconstruction n'est pas, en dernière analyse, une procédure méthodique ou théorique. Dans sa possibilité comme dans l'expérience de l'impossible qui l'aura toujours constituée, elle n'est jamais étrangère à l'événement : tout simplement à la venue de ce qui arrive. Certains philosophes soviétiques me disaient à Moscou il y a quelques années : la meilleure traduction pour perestroïka, c'est encore « déconstruction ».

    Jacques Derrida : « Spectres de Marx »

« Avec ces hommes est apparue la sophistique du NON qui était promise, plus tard, à de si éclatants succès : dans une société destructrice qui place l'épanouissement de l'être à l'instant de son anéantissement, le Saint, usant de la médiation divine, prétend qu'un NON pousssé à l'extrême se transforme nécessairement en Oui. […] Par un paradoxe aisément explicable, cette logique destructrice plaît aux conservateurs : c'est qu'elle est inoffensive ; abolissant tout, elle ne touche à rien. Privée d'efficace, elle n'est au fond, qu'une rhétorique. Quelques états d'âme truqués, quelques opérations effectuées sur le langage, ce n'est pas cela qui changera le cours du monde.»

(Jean-Paul Sartre, Saint- Genet comédien et martyr ,
in : sophistique du non chez les mystiques :
« pour être à tout veillez à n'être à rien
en rien » p. 191).

 

De la déconstruction à la dénégation
Les avatars de la fausse conscience néo-petite bourgeoise

 

Par Jean-Pierre Garnier

 

« À qui s’adresse vraiment » le dernier opus de Fédéric Lordon, demande le philosophe Renaud Garcia, un peu décontenancé par la prose emberlificotée et les néologismes abscons de l’économiste-néo-philosophe, dans un compte-rendu malgré tout assez positif d’Imperium ?1 Pour lui, la réponse ne fait pas de doute : à « un public de gauche cultivé ». Une réponse un peu courte, malgré tout, dans la mesure où elle laisse entière la question de savoir en quoi, plus précisément, un tel livre est susceptible de répondre aux attentes de ce public. Mais l’interrogation vaudrait également, moins pour des raisons de style que de contenu, pour la plupart des ouvrages à visée politique soi-disant émancipatrice sortis en librairie depuis le début du siècle. À commencer par tous ceux qui ont la faveur des « gauches radicales » qui, trop « occupées à déconstruire et se déconstruire » selon R. Garcia, en sont venues à négliger voire à déserter le terrain social pour ne pas dire la lutte contre l’exploitation au profit du « sociétal » c’est-à-dire contre toutes sortes de « dominations » et d’« oppressions » relatives à la vie hors travail. À cet égard, c’est moins de « désert » que de désertion de la critique anticapitaliste qu’il conviendrait de parler2.

Dans un livre par ailleurs remarquable, à mon avis, par la nouveauté et pertinence de ses analyses, R. Garcia s’emploie à démystifier un concept censé donner un tour contemporain à la critique sociale : la déconstruction. Et à mettre en garde les militants, anarchistes notamment, qui en ont fait la clef ouvrant des voies jusque-là inexplorées à la critique de l’ordre des choses existant sans voir que son application à tout et n’importe quoi risque de contribuer à la consolidation de cet ordre. Mais, s’il pose et se pose beaucoup de questions à propos des raisons du « succès d’un concept devenu esprit d’époque », R. Garcia en oublie une : de quelle classe cet « esprit d’époque » est-il le nom ?

Déconstruire, si l’on ose dire s’agissant de R. Garcia qui réprouve à juste titre l’usage inflationniste de ce verbe, une « critique sociale » qui se veut radicale et donc émancipatrice placée sous le signe de la « déconstruction » est une chose. À cet égard, l’auteur mène avec cette tâche avec un indéniable brio : l’argumentaire est impeccable et l’écriture lisible et élégante, ce qui n’est pas courant dans les écrits dont se gavent les radicaux de campus ou de bacs à sable « alternatifs ». Mais dégager le lien entre la mise sur orbite idéologique de la « déconstruction » et la conjoncture socio-historique où elle a pris place est une autre affaire. Et il faut bien dire que sur ce point, le bouquin de R. Gracia me laisse sur ma faim.

À plusieurs reprises, R. Garcia évoque la chute du mur de Berlin et l’effondrement du socialisme dit « réel » comme point de départ d’un changement d’orientation de l’anarchisme voire de signification de ce terme, la lutte contre l’« exploitation » cédant le pas à la lutte contre la « domination ». Une lutte multiforme contre des ennemis divers où, en même temps que la bourgeoisie, sont pour ainsi dire perdus de vue les prolétaires — significativement, le mot « exploitation » ne figure pas une seule fois non plus, si je ne me trompe, dans le livre de Garcia — dont le sort constituait jadis la préoccupation majeure aussi bien des anarchistes que des marxistes. Importerait davantage dorénavant, celui des « minorités » « genrées » et « racisées ». Il semble cependant que l’effondrement du capitalisme d’État à l’est de l’Europe ait peu à voir avec le nouveau cours emprunté par l’anarchisme hexagonal, ne serait-ce que parce que le « socialisme » abusivement qualifié de « réel » était disqualifié depuis longtemps dans les milieux anars (comme dans l’extrême-gauche, en général), lorsque l’anarchisme connut, à partir des années 90 du siècle dernier, ce que Garcia appelle, un peu imprudemment selon moi, une « forme de renouveau ».

Je trouve, en effet, que c’est céder un peu à l’optimisme, que de présenter l’anarchisme comme l’« un des seuls courants politiques contemporains connaissant, à gauche de l’éventail politique, une forme de renouveau depuis la chute du mur de Berlin ». À moins d’y inclure le flot de littérature euphorisante parue depuis le début des années 2000 pour annoncer que nous étions déjà en train de sortir du capitalisme et que l’ère des « révolutions du XXIe siècle » avait déjà commencé.3 À lire R. Garcia lui-même, au demeurant, on a un peu l’impression que la « déconstruction » n’a pas épargné l’anarchisme et que son « renouveau » postulé prend plutôt l’allure d’une débandade idéologique sombrant dans le confusionnisme. Ou alors, il serait préférable de troquer le vocable « anarchiste » contre celui de « libertaire », plus apte, en raison de ses connotations individualistes et de son statut d’épithète à-tout-faire — y compris à faire passer des renégats du gauchisme ralliés au néo-libéralisme pour des libertaires (de Daniel Cohn- Bendit à Michel Onfray) —, à englober tous les types de « subversions » et de « luttes » qui ont proliféré sur le marché de la « pensée radicale ».

 

 

Ensuite, les « nouveaux mouvements sociaux » (écologistes, féministes, antiracistes…) dont R. Garcia fait remonter également l’apparition à la période qui a suivi l’effondrement du socialisme réel, avaient pris naissance bien avant, au cours des années 70, pour être précis, dans la foulée de la révolte néo-petite bourgeoisie de Mai 684. Des mouvements sociaux appelés à supplanter le vieux mouvement ouvrier et encensés à ce titre par les intellectuels et la presse proches de l’aile droite du PS, que Jean-Pierre Chevènement et ses compagnons du CERES (Centre d’études et de recherches sur le socialisme), appelaient alors la « gauche américaine ». Une gauche qui, une fois au pouvoir, sera définie de manière oxymorique comme « sociale-libérale » encore que la priorité accordée par elle aux changements dans les mœurs et les styles de vie inciterait à lui accoler plutôt le qualificatif plus adéquat de « sociétale-libérale ».

Or, c’est précisément l’accent mis sur le « sociétal » aux dépens du « social » qui caractérise également ce que R. Garcia appelle l’« anarchisme existentiel » résultant d’une déconstruction tous azimuts de ce qui fondait l’anarchisme traditionnel lié à l’essor du mouvement ouvrier. Et il ne serait peut-être pas inutile d’identifier la demande sociale à laquelle cette offre théorico-politique correspond et répond, sous peine de ne voir dans l’opposition entre une « critique sociétale » et « critique sociale » que R. Garcia reprend — à juste titre — à son compte qu’une bataille dont l’origine serait à rechercher dans le ciel des idées pures.

Sans doute sa formation philosophique prédispose t-elle R. Garcia à faire l’impasse sur les déterminations sociologiques pour ne pas dire de classe des changements de cap idéologiques survenus non seulement dans le petit monde anarchoïde, mais au sein de la classe d’appartenance de ses militants, la petite bourgeoisie intellectuelle. Certes les maîtres penseurs de la « déconstruction », les Foucauld, Derrida, Deleuze et Cie, appartenaient aux strates supérieures de cette classe, mais il est significatif que leur influence ait pénétré jusque dans ses strates inférieures, significatif, précisément, d’une même appartenance sociale et de la coupure qui en résulte, comme le déplore Garcia, avec les conditions de vie, les besoins et les aspirations des classes populaires auxquelles le fatras des théorisations « déconstructivistes » ne peut que demeurer totalement étranger.

Néanmoins on sait que l’identité de classe de la gauche, « radicale » ou non, avec ses implications politico-idéologues, reste un point aveugle ou une question tabou, et que la mettre sur le tapis dans les débats théoriques qui l’agitent revient à parler de corde dans la maison du pendu. « Anars » ou pas, les néo-petits bourgeois doivent être caressés dans le sens du poil sous peine de susciter de leur part des réactions de déni d’autant plus incontrôlées qu’ils se montrent toujours soucieux de contrôler ce qui se dit sur eux. Il n’est que de voir la répugnance qu’inspire à une partie d’entre eux le vocable médiatique « bobo », ressenti, de leur aveu même, comme une « insulte »5.

En témoignent, les vitupérations, qui frisent parfois l’hystérie, dont fait l’objet toute allusion à ce que leurs prétentions « révolutionnaires », parfois franchement délirantes, doivent à leur identité de classe d’agents dominés de la domination. Refusant, consciemment ou non, de se reconnaître comme tels, elles sont la marque d’une même allergie viscérale — « incorporée », dirait Bourdieu — à tout ce qui peut mettre en cause la haute opinion qu’ont d’eux-mêmes les adeptes autoproclamés de la « critique sociale », qui font profession, au sens propre ou figuré, de voir plus clair que les autres, et qui jugent sacrilège toute contestation de leur monopole institué en matière de compréhension du monde et d’exercice du jugement.

Il faut dire que se vivre comme agent dominé de la domination n’est pas une mince affaire pour l’intellectuel néo-petit bourgeois. À plus forte raison s’il se prétend « socialiste » voire « communiste ». Traitant du « point de vue petit-bourgeois » qu’il imputait à l’anarchiste Joseph Proudhon, Karl Marx affirmait que le petit-bourgeois « se compose de “ d'un côté ” et de “ de l'autre côté ”, d’un tiraillement entre ses intérêts matériels et ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier ». Cela n’a pas changé depuis lors, même si le petit bourgeois intellectuel contemporain n’est plus exactement le même que celui dont se moquait Marx, les vues religieuses pouvant passer à l’arrière-plan, pour laisser la place aux vues politiques.

En général, ne pouvant assumer sa condition, il ne lui reste plus qu’à se replier dans la dénégation et la mauvaise foi. Il faut dire que cette condition d’individu divisé est encore plus mal vécue s’il se proclame non seulement « de gauche » mais aussi « à gauche de la gauche » officielle. Ce qui, il est vrai, lui est devenu assez aisé, celle-ci étant maintenant passée carrément à droite, même aux yeux de ceux qui, longtemps aveuglés par les mirages de l’électoralisme, avaient voté pour elle durant des décennies, et même pour la droite originelle pour « faire barrage » à l’extrême-droite. Néanmoins, objectivement subordonné et soumis à la bourgeoisie, il faut au néo-petit bourgeois subjectivement s’imaginer c’est-à-dire s’auto-persuader comme un rebelle et un résistant au travers des discours qu’il tient contre celle-ci, alors qu’il doit bon gré mal gré continuer à en être de facto le relai vis-à-vis des exploités et des dominés du fait des tâches de médiation qui lui sont structurellement assignées : conception, organisation, contrôle et inculcation idéologique (enseignement, formation, information, communication…). D’où la conclusion de Marx qui vaut hier comme aujourd’hui : « Il est la contradiction faite homme ». La dialectique pourrait certes l’aider à la dépasser et, par là-même, à se dépasser, mais comme elle lui est totalement étrangère, il ne lui reste plus qu’à pratiquer la fuite en avant dans l’auto-proclamation révolutionnaire.

 

1 Renaud Garcia, «Lordon’s calling», CQFD, novembre 2015

2 Renaud Garcia, Le désert de la critique, L’Échappée, 2015

4 On objectera à bon droit qu’il y eut aussi un « Mai ouvrier», avec la plus grande grève générale de l’après-guerre. Néanmoins, outre que la classe ouvrière avait déjà refait parler d’elle dès 1967 au Mans et à Saint-Nazaire, notamment, le legs « sociétal » soixante-huitard est fondamentaleement de nature néo-petite bourgeoise.

5 Cf dossier de Politis « Bobo : l’insulte qui fait mal », 1-7 juillet 2015. Qui fait mal à qui ? Devinez !

Se faire des amis (déconstructeurs) avec Jean-Pierre Garnier
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