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Dans le cadre de notre chronique périodique (et désormais très suivie) :
Se faire des amis avec Jean-Pierre Garnier.
Deuxième épisode de la « saga » critique et amicalement sarcastique que notre éminent chroniqueur a jugé opportun de consacrer à la grande aventure créative de son petit camarade Éric Hazan :
Où l'on approfondit les percées conceptuelles
tout en prenant la mesure de leurs redoutables accomplissements .

La volute qui vient

Les particules rebelles 2.0

par Jean-Pierre Garnier

 

Feints ou non, l’angélisme et la naïveté de Hazan sont en tout cas parfaitement en phase avec la mentalité somme toute assez infantile de nouvelles générations pour qui le grand récit de la révolution ne doit plus être une «histoire pleine de bruit et de fureur», mais plutôt relever du conte de fées. Non pas «raconté par un idiot», pour poursuivre dans la veine shakespearienne, mais par une cohorte d’intellos de haut niveau qui sont bien des « intellectuels spécifiques», mais pas dans l’acception que l’un d’entre eux et non des moindres, Michel Foucault, donnait à ce qualificatif. Comme le veut la division capitaliste du travail, ce sont des généralistes spécialisés dans la confection de théorisations destinées à satisfaire une clientèle assez spéciale, elle aussi, en proie à un désir de révolution d’autant plus inextinguible que sa réalisation effective serait socialement suicidaire pour elle. Resterait à expliquer, mais ce n’est évidemment pas eux qui pourraient ni voudraient le faire, ce paradoxe et cette contradiction : comment peuvent-ils fantasmer (donc désirer) une révolution qui, si elle devait se réaliser, impliquerait la disparition à terme de leur spécialisation professionnelle ? Est-ce de leur part pure illusion (mais produite par quoi ?) ou pur mensonge (mais à quelle fin qu’ils ne pourraient atteindre autrement). Car, au cas où «le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple», pour reprendre la formulation consacrée, viendrait à devenir enfin réalité, l’appropriation collective de l’intelligibilité du monde social dont les intellectuels labellisés comme tels, grands ou petits, détiennent jusqu’ici le monopole ferait vraisemblablement d’eux des chômeurs voire des inutiles au nouveau monde en gestation.

De cette issue funeste pour eux, il n’est évidemment pas non plus question dans La dynamique de la révolte, le dernier livre de É. Hazan, que dans les précédents1. Comme l’indiquent déjà à eux-seuls le sous-titre et la quatrième de couverture, il se borne à persister et à signer, c’est-à-dire à en remettre une couche en faveur d’une révolution fantasmée.

Tout d’abord, et c’est là la confusion de base, Hazan télescope les notions de révolution et d’insurrection, confusion aggravée par le fait d’y inclure en outre pêle-mêle des soulèvements voire de simples mouvements populaires ou même des mobilisations estudiantines qui n’ont rien d’insurrectionnel et encore moins de révolutionnaires. Ce qui le conduit à procéder aux amalgames les plus arbitraires et à en prendre à son aise avec la réalité des faits historiques.

À tire d’exemple, pour me limiter à un cas que je connais assez bien, ce qu’il avance à propos de la révolution cubaine relève de l’histoire-fiction la plus simpliste, celle qui peut être mise en scène dans les bandes dessinées. S’appuyant sur les Souvenirs de la guerre révolutionnaire cubaine de Che Guevara, où celui-ci décrit l’armement rudimentaire dont étaient dotés les quelques dizaines d’hommes (82 exactement) débarqués en décembre 1957 du navire Granma sur la côte cubaine, Hazan y voit la confirmation de la preuve qu’« il est dans la nature de toute insurrection d’être en situation d’infériorité à l’heure de son déclenchement ». Laissons de côté le fait de ranger dans la case, décidément très large, « insurrection » la mise en place patiente d’un « foyer » (foco) de guérilla. Si celui-ci n’avait dû compter que sur ses propres forces sans aucun soutien extérieur, il n’aurait pas fait long feu.

Contrairement à ce qu’avance É. Hazan qui ne semble pas voir plus loin que la ligne de mire d’un fusil (qu’il n’a jamais tenu), le déclenchement de la révolution cubaine est le produit d’une longue préparation impliquant des centaines de militants répartis dans tout le pays et même en Amérique Latine. Sans relater en détail cette préparation, qu’il suffise de rappeler qu’elle fut organisée par le Mouvement du 26 juillet (du nom de l’assaut — raté — mené le 26 juillet 1953 par Fidel Castro à la tête de 135 révolutionnaires contre la caserne du Moncada à Santiago de Cuba) créé dans la clandestinité en juin 1955, soit un an et demi avant le débarquement. Des réseaux structurés par des directions régionales et locales avaient été mis en place pour assurer le ravitaillement de la guérilla, le recrutement, le renseignement et de la propagande. À cela il faut ajouter la contribution d’une autre organisation clandestine, implantée dans les villes, le Directoire du 13 mars (du nom d’un assaut en mars 1957, lui aussi raté, du Palais Présidentiel à La Havane). Composée majoritairement d’étudiants luttant les armes à la main contre la dictature de Batista, elle ouvrira un second front de guérilla dans le massif de l’Escambray pour se joindre à la colonne emmenée par Ernesto « Che » Guevara.

Ce qui vaut pour la révolution cubaine, vaut pour les révolutions ou tentatives de révolution russes de 1905 et 1917 ou « spartakiste » allemande. Il faudrait des pages pour démonter pièce par pièce, sur la base des écrits de leurs acteurs directs et ceux des commentateurs solidaires de ces derniers, morts ou survivants, qui ont suivi, le récit et l’interprétation pour le moins sommaires qu’en propose É. Hazan. Mais là encore, le point de départ adopté fausse la suite de la démonstration. À choisir de focaliser exclusivement l’attention sur le « déclenchement » des évènements Hazan en vient à laisser dans l’ombre l’ensemble des conditions qui les ont rendues possibles et, plus largement, le contexte socio-historique où ils ont pris place, qui, dans le cas de Cuba, remonte à la mainmise de l’impérialisme étasunien sur l’économie et la vie politique de l’île au tout début du XXe siècle.

C’est sans doute à propos de la « Grande révolution » de 1789 qu’apparaît le plus nettement l’aberration, en termes d’« enseignements » à tirer pour les « révolutions du futur », qui consiste, comme Hazan le revendique lui-même, à faire du « temps du déclenchement révolutionnaire » le « point focal » du livre ». Tout à sa tâche d’étayer sa thèse, rassurante pour ses lecteurs, d’une insurrection voire d’une révolution qui pourrait faire l’économie de la violence par suite d’une défection de tout ou partie des forces répressives, il nous raconte comment la foule des insurgés, le 14 juillet 1789, n’eut pas à tirer un coup de feu pour prendre La Bastille, la troupe chargée de la protéger ayant renoncé à résister. Rappelons quand même que ladite foule était armée, après le pillage de quelques dépôts et arsenaux, et que la prise de la Bastille s’est aussi conclue par la mise à mort de quelques-uns de ses défenseurs, dont son gouverneur, dont la tête s’est retrouvée au bout d’une pique. Et surtout que cette journée somme toute assez pacifique s’inscrivait dans une longue séquence émeutière qui avait démarré au cours du premier tiers du XVIIIe siècle pour prendre un tour de plus en plus violent durant le dernier, avec un nombre conséquent de morts aussi bien parmi la « populace » des villes qu’au sein de la « plèbe » des campagnes. Pour en savoir plus sur ce point, on peut se reporter à un gros ouvrage érudit d’un historien français, Jean Nicolas: La rébellion française Mouvements populaires et consciences sociales 1661-1788.

Au parti pris discutable de faire l’impasse sur l’« histoire des révolutions », comme É. Hazan le revendique lui-même, pour ne s’intéresser qu’à leur « déclenchement », comme si l’on pouvait comprendre celui-ci en l’isolant de celle-là qui n’est d’ailleurs pas seulement l’histoire de ses antécédents et conditions mais aussi tout aussi bien celle de ses suites et conséquences, s’en ajoute un autre tout aussi dommageable pour une réflexion sérieuse sur les conditions de possibilité contemporaines d’un renversement de l’ordre établi : le refus de la politique. Ce n’est pas tant celui, que l’on ne peut que partager, de la « politique politicienne » et plus précisément du parlementarisme sur lequel É. Hazan tire à boulets rouges et noir avec beaucoup d’allant, comme s’il voulait faire oublier ou se faire pardonner d’avoir malgré tout voté pour François Hollande en 2012. Sa cible principale est l’avant-gardisme soit le rôle d’un parti dirigeant se substituant à l’initiative populaire pour lancer des révoltes qui échouent de manière sanglante ou, en cas de victoire, se convertissent en leur contraire. Pour illustrer les errements qui en résultent, É. Hazan reprend en les résumant les récits qui en ont déjà été maintes fois faits, qu’ils s’agisse des hésitations et des volte-face du parti bolchevik en Russie, des erreurs d’appréciation du KPD en Allemagne ou encore, en Espagne, de la naïveté des leaders du POUM et de la FAI face aux manigances du PC et du PSUC staliniens bien décidés à étouffer la seule révolution réellement prolétarienne du XXe siècle. Mais de ces échecs avérés, É. Hazan tire une conclusion qui laisse sans réponse les questions véritablement politiques, à savoir celles relatives à l’organisation, à la stratégie et aux alliances de classe. En lieu et place, on a droit à une évocation rapide de la dernière expérience exotique en vogue « à gauche de la gauche officielle », celle des communautés indiennes zapatistes dans les Chiapas au Mexique, qui autoriserait à mettre dans le même sac non seulement les « parlements », mais aussi les « partis », les « groupuscules » et les « militants », tous relevant, selon É Hazan, d’« un monde situé dans un plan flottant au dessus de l’existence ordinaire et dont personne ne veut plus ». Reste à savoir de quel autre monde, c’est-à-dire à quelles conditions, avec quels acteurs et sous quelles formes pourraient bien surgir les « insurrections à venir » dont É. Hazan nous promet qu’elles « seront très différentes des événements tragiques » du passé. Sans autres précisions.

Au lieu de nous éclairer, É. Hazan préfère, pour clore son livre, égrener quelques truismes que seuls des lecteurs totalement étrangers à la pensée anarchiste pourraient prendre pour des nouveautés, ou se réfugier dans des généralités oiseuses qui ne se prêtent guère à la discussion. Dans la première catégorie, les bordées tirées contre les « notions-pivots » « république » et « démocratie » n’apprendront rien aux gens qui, depuis longtemps, savent que ces signifiants, à force d’être associés aux signifiés les plus divers et les plus contradictoires, ont fini par ne plus rien signifier, perte de sens néanmoins significative de la régression politique propre à la période actuelle. Autre platitude : affirmer que les insurrections à venir « suivront leur propre voie dans leur propre temporalité, et sauront, espérons-le, rectifier leur parcours en tenant compte de leurs éventuels échecs ». Cela ne nous mène guère loin. Et l’on ne sera pas plus avancé, partant du postulat selon lequel dans les moments d’effervescence révolutionnaire… ou prétendue telle — pour Éric Hazan, tout ce qui bouge est rouge, de la révolution d’Octobre à Mai 68, en passant par l’insurrection de Barcelone 1936 et Occupy Wall Street en 2011 —, « le pouvoir perd toute forme dicible » parce qu’« il est dispersé entre tous ceux qui sont là », de savoir qu’il reviendra aux révolutionnaires de maintenir cette dispersion par la suite pour éviter « toute forme d’hégémonie qui s’insinuerait dans les rangs victorieux ». D’autant que le pouvoir, « dicible » ou non, de ceux d’en face, c’est-à-dire de la bourgeoisie, n’est jamais définitivement vaincu.

Pour sortir de cette impasse, É. Hazan s’en tire par une pirouette : « Nous vivons une période en suspens où chacun attend la fin — et celle-ci ne vient pas précisément parce que tout le monde est occupé à attendre ». Notons que cette attente, cependant, n’est partagée que par une minorité. Au vu du comportement de nos contemporains, en effet, on a l’impression que la majorité attend plutôt la suite. Mais qu’à cela ne tienne. Étant donné que « la fin ne peut pas venir d’elle-même » — ce qui n’est vraiment pas un scoop ! —, Éric Hazan avance une solution qu’on pourra trouver aux choix audacieuse ou carrément farfelue : « Si nous voulons qu’elle advienne, cette fin libératrice, il faut nous organiser dès maintenant comme si, elle avait déjà eu lieu ». Inutile, donc, de s’organiser concrètement pour qu’elle advienne. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que certains auteurs, s’engageant (verbalement) plus avant dans la voie tracée par É. Hazan, en soient à proclamer que nous sommes déjà en train de sortir du capitalisme et à faire à celui-ci, comme s’y est risqué l’un d’entre eux, leurs « adieux ». Est-il exagéré de trouver ceux-ci quelque peu prématurés ?

à suivre...

 

1 Éric Hazan, La dynamique de la révolte Sur des insurrections passées et d'autres à venir, La Fabrique, 2015.

 

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #chronique, #politique