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Une dernière petite chronique pour se faire encore quelques amis, en 2015, grâce au camarade Jean-Pierre Garnier...

Les péripéties de l'actualité politique internationale imposaient à notre commentateur bien informé de ces choses, une recension experte des dernières élections législatives en Espagne. Mais aussi et surtout, comme c'est l'usage dans ces colonnes, une "mise en perspective" des postures spectaculaires et généralement assez bouffonnes, que suscite chez nos clercs journalistes et "influenceurs" hexagonaux ce genre d'événement chez nos voisins. Hispanophone et bon connaisseur de l'histoire politico-idéologique des gauches espagnoles et sud-américaines (il a longtemps vécu à Cuba et enseigne encore les étudiants espagnols), JPG est assez dubitatif quand à la portée révolutionnaire de la nouvelle gogôche morale "relookée" en post-indignée, qui nous vient d'au-delà des Pyrénées...

Podemos :
soyons réalistes demandons le possible.

Comme il fallait s’y attendre, le succès, même relatif, de Podemos aux récentes élections législatives a donné lieu à une grande liesse non seulement parmi ses électeurs, mais aussi en France dans ce qui subsiste de la «gauche de gauche». Déjà, dès janvier 2015, Le Monde diplomatique titrait triomphalement «Podemos ; le parti qui bouscule l’Espagne». En mai, la victoire électorale de ce même parti ou de ses alliés aux municipales dans plusieurs grandes villes dont Madrid et Barcelone avait été saluée par ses dirigeants et ses militants comme les prémices d’un bouleversement social. « Ceci est une révolution imparable !», s’exclamera ainsi, à l’annonce des résultats, Ada Colau, chef de file de Barcelona en Commun, mouvement soutenu par Podemos, qui deviendra maire de Barcelone le mois suivant. Une question demeure, cependant, sur le sens à donner au qualificatif «imparable» : en espagnol, «imparable «est quelque chose qui ne s’arrête pas et va inexorablement continuer». Assisterions-nous donc à une résurgence du vieux spectre trotskiste de la «révolution permanente» ? Les mois qui ont suivi ont montré qu’il n’en était rien. Et il ne semble pas qu’il en aille autrement au cours de ceux à venir

« Podemos est très clair, nous ne souhaitons pas sortir de l’euro, parce que les citoyens ne le veulent pas. », confiait à une revue française l’économiste en chef et l’un des co-fondateurs de Podemos, Juan Luis Monedero, en pleine campagne pour les élections au Parlement1. « Mais, ajoutait-il, nous devons reconsidérer le fonctionnement de la monnaie unique, redéfinir le fonctionnement de la BCE, exiger que la politique monétaire soit au service de la croissance et non à celui des banques. Ainsi, la discussion n’est pas tant sur la sortie de l’euro que sur la reconstruction de la politique monétaire européenne. » Dans chacun de ses discours, Pablo Iglesias expliquait lui aussi inlassablement pourquoi «nous ne pouvons pas» no podemos — sortir de l’Euro, présenté selon ses propres termes comme une «monnaie inévitable», pas plus que sortir de l’Europe néo-libérale ou de l’OTAN, ni, d’une manière plus générale, « faire des promesses qui ne peuvent être tenues ». Ce qui incita certaines mauvaises langues gauchistes à proposer de rebaptiser le parti «No Podemos».

Dans un autre numéro du Monde diplomatique, Pablo Iglesias exposait sa «stratégie» non seulement de conquête mais aussi d’exercice du pouvoir, en la justifiant, d’une part à partir de situation de la gauche institutionnelle en Europe et, de l’autre, des forces et faiblesses du mouvement Podemos en Espagne2. Après avoir fait l’apologie du retournement de veste de Tsipras sous la pression de la «troïka», il baissait par avance son pantalon devant celle-ci en répétant qu’il n’était pas question de refuser de rembourser la dette : il s’agissait seulement de modifier les modalités de son remboursement. Pablo Iglesias ne réclamait que la modification des traités budgétaires pour atténuer les déséquilibres financiers entre États européens. « Une fois ces réformes acquises » poursuivait-il, il poserait « la question de la dette au niveau européen, dans le cadre d’une restructuration visant à lier les remboursements à la croissance économique »3. Pour justifier son optimisme, Pablo Iglesias arguait du fait que l’Espagne pèse de plus de poids que la Grèce car elle représente plus de 10% du PIB total de l’Union européenne (contre moins de 2% pour la Grèce). Ainsi, Podemos disposerait d’«une marge de manœuvre plus importante » dans les négociations avec les créanciers étrangers de qui il obtiendrait une réforme des traités budgétaires qui, par la suite, permettrait une augmentation des dépenses publiques, la mise en œuvre de politiques sociales, puis l’arrêt de la baisse des salaires afin de relancer la consommation. Laquelle faciliterait par la croissance ainsi engendrée le paiement de la dette dont à aucun moment la légitimité n’était contestée.

En prétendant, sans rire pour une fois, fonder de la sorte « un autre paradigme que les politiques d’austérité » dans un cadre européen, Pablo Iglesias montrait en fait qu’il faisait partie de cette gauche «pragmatique» qui veut réformer l’Europe de l’intérieur comme si le cadre structurel contraignant qu’elle impose n’existait pas. À l’instar de ses homologues universitaires des autres pays européens et étasuniens, le radicalisme de campus qu’il professait dans les enceintes universitaires va de pair, dès qu’il s’agit de passer de la théorie à la politique, avec un programme des plus modérés, même pas réformiste, ce qui impliquerait une transition vers un autre mode de production, mais seulement réformateur, destiné à civiliser un peu un capitalisme redevenu sauvage. Il est symptomatique à cet égard que, sous couvert de « rompre avec les vieux mots d’ordre de la gauche traditionnelle » devenus « incompréhensibles pour les gens aujourd’hui », selon les idéologues de Podemos, les mots « socialisme » ou « communisme » aient totalement disparu de leur vocabulaire. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que les citoyens espagnols n’aient nulle envie de sortir de l’euro, cette éventualité étant exclue de tous les débats politiques, la sortie du capitalisme, quant à elle, relevant pour eux carrément de l’impensable. 

La question n’est pas de savoir si Pablo Iglesias rêve ou ment lorsqu’il se fait fort remettre en cause les traités européens dans le cadre contraignant de l’Europe de Maastricht et de Lisbonne. Après bien d’autres politiciens de gauche venus de l’extrême gauche, en Espagne comme ailleurs, il se rallie tout simplement au bon vieux « réalisme » ou, comme l’avouent certains de ses partisans, à la « politique du moindre mal ». Il faut au demeurant relativiser l’importance du rôle de Pablo Iglesias. Certes, le charisme et le talent oratoire indéniables de ce leader, rendu célèbre par ses innombrables prestations télévisées agrémentées d’une tenue vestimentaire et d’une coiffure «branchées» prouvant que la gauche avait vraiment changé, ne sont pas pour rien dans le succès de Podemos. Mais les idées que la verve de son porte-parole médiatisé contribue à populariser sont d’abord celles qui circulent parmi les dirigeants de l’organisation et leurs conseillers, Thomas Picketty en tête en matière d’économie. Recruté en raison de sa notoriété, il serait osé d’imputer à ce dernier une quelconque radicalité. Il en va de même pour les penseurs figurant dans la boîte à outils théoriques ou plus exactement rhétoriques de Podemos tels feu Ernesto Laclau ou Antonio Negri, marxistes défroqués fortement influencés par la soi-disant «french theory » et des dérivées «antitotalitaires».

Il n’est d’ailleurs même pas sûr que Podemos parvienne à « dynamiter le vieux système politique espagnol » — en admettant que cela demeure encore l’intention de ses dirigeants — comme se l’imaginent deux journalistes sociétaux-libéraux pour qui « l’Espagne montre que des alternatives peuvent se forger, que la politique peut être réenchantée »4. Sans illusions sur la capacité de ces nouveaux dirigeants à ne pas se laisser séduire à leur tour par les délices du pouvoir, corruption comprise, comme l’annonçait déjà, avant la tenue des municipales de mai 2015, le scandale fiscal provoqué par Juan Carlos Monedero, le Monsieur Économie de Podemos au nom emblématique5, les militants les plus pessimistes, anarchistes comme il se doit, en étaient venus à surnommer le parti Pudriremos (« Nous pourrirons ») ! Des «rouges-bruns», sans doute. « Tous pourris » n’est-il pas, en effet, un des slogans favori des « fascistes » ? Signalons quand même que ces militants appartiennent à la CUP (Candidatura Unidad Popular), organisation catalane indépendantiste d’inspiration marxienne représentée au Parlement de Catalogne et dans plusieurs municipalités. Basée sur des «assemblées populaires», elle prône un «républicanisme anticapitaliste», jugeant possible, contrairement à Podemos, la nationalisation des entités financières, la «désobéissance aux lois antisociales», la sortie de la Catalogne de l’Union Européenne et de l’OTAN. Il est vrai qu’il y aura toujours des petits futés en France pour y trouver la confirmation que les extrêmes se rejoignent !

Jean-Pierre Garnier

1 Juan-Carlos Monedero, entretien, Regards, 7 septembre 2015.

2 Pablo Iglesias, «Notre stratégie», Le Monde Diplomatique, juillet 2015

3 Ibid.

4 Stéphane Alliès et François Bonnet, «Ce que Podemos dit de l’état de la gauche française», Médiapart, 21 décembre 2015.

5 Monedero : porte-monnaie, bourse. Professeur de sciences politiques. Juan Carlos Monedero avait oublié de déclarer au fisc une rétribution équivalente à 425.000 euros versée pour des rapports financiers rédigés pour le compte des gouvernements vénézuélien, bolivien et cubain. Soucieux d’étouffer un scandale qui nuisait à la réputation du «parti anti-corruption» qu’il avait co-fondé, il s’empressa de régler 200.000 euros au fisc avant de quitter la direction de l’organisation tout en continuant de participer activement à ses campagnes électorales.

 

Tag(s) : #jean-pierre garnier, #politique, #podemos