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Nous vivons ce moment historique où l'europe, berceau de la démocratie mondiale, décide d'asservir une nation toute entière, et de lui imposer un diktat néo-colonial, social et économique humiliant, absurde et désastreux, dont chacun s'accorde à reconnaître qu'il ne peut aboutir qu'à un désastre, mais que tous ses parlements sont en train de voter.

Face à cette étrange pulsion de mort, qui semble avoir saisi collectivement l'appareil bureaucratique, technocratique, financier et politique européen, il nous a semblé opportun de demander à une des historiennes les plus compétentes sur cette question de nous faire la génèse des événements qui ont conduit il y a peu le secrétaire général du PCF à proclamer : "Si un accord est signé, c'est grâce au courage d'Alexis Tsipras" (Pierre Laurent).

Annie Lacroix-Riz a un peu de mal, comme nous , à adopter cette conception du "courage" politique. Elle y voit plutôt la conséquence d'un développement historique parfaitement cohérent, où la Grèce a le triste privilège de reprendre le rôle tenu jadis, bien malgré elles, par les Sudètes. Pour le reste, la distribution des rôles est maintenant bien connue :

La réalité de cette Union européenne, amorcée à la fin du 19e siècle par les associations capitalistiques franco-allemandes, et qui prit son visage définitif, sous la tutelle américaine ajoutée à l’allemande, entre les années 1920 et les années Jean Monnet-Robert Schuman d’après Deuxième Guerre mondiale, fait brutalement tomber le masque du « projet européen » qui a dupé tant de peuples et pendant si longtemps. Tous les messages que vous avez cités dans un précédent courriel de ce 14 juillet 2015 prêtent à l’union européenne une identité sympathique, au moins fugace, qu’elle n’a jamais eue, ni en 1926 (fondation du cartel international de l’acier) ni en 1950 (discours de Robert Schuman sur la Communauté européenne du charbon et de l’acier). C’est d’ailleurs l’origine d’une déception sans objet. La casse de l’histoire, systématique, dans tous les pays concernés, et la propagande quotidienne ont entretenu les illusions.

Il fut un temps, et vous le savez, où les partis marxistes, bien informés, notamment par le « camp démocratique » guidé, eh oui !, par l’URSS (pays dont il serait temps de faire sérieusement l’histoire), et indépendants de « l’Occident » guidé par Washington, connaissaient les tenants et aboutissants de « l’Europe » (alors « occidentale »), l’écrivaient et le clamaient. Les archives originales l’attestent, qui révèlent, dans le cas français, l’effroi du Quai d’Orsay devant les révélations, incontestables mais encore parfois au-dessous de la cruelle vérité, que L’Humanité et la presse communiste diffusaient quotidiennement tant sur l’abominable Plan Marshall que sur celui d’union européenne qui en constituait le prolongement : l’objectif était de créer un énorme marché européen pour l’impérialisme américain, avec la perspective d’y intégrer, sous la tutelle secondaire mais essentielle de l’ancien Reich (alors zone occidentale de l’Allemagne puis RFA), le continent européen entier, ce qui supposait entre autres de balayer le « camp socialiste ». Notons qu’on continue ces temps-ci à réclamer un Plan Marshall pour tout et n’importe quoi, notamment pour la Grèce : on ne croit pas si bien dire, on y est, avec une grande partie des conditions attachées aux emprunts « européens » de l’époque…

Le tout prit corps sous la « protection »-carcan américaine du Pacte atlantique d’avril 1949 et de son organisation militaire, l’OTAN, disposant de bases dans le monde entier (stepping stones) et mettant en œuvre la « stratégie périphérique » (aérienne) qui vouait les peuples dépendants à la mission explicitement décrite de « chair à canon » (canon fodder). Cette ligne avait été entièrement définie à Washington pendant la Deuxième Guerre mondiale, à l’heure où l’URSS assurait la partie militaire, avec ses dizaines de millions de victimes militaires et civiles de la guerre d’attrition conduite par l’impérialisme allemand, de ce qui fut l’écrasante victoire économique et politique des Etats-Unis en 1945. L’option américaine n’eut donc rien à voir avec la chronologie de la « Guerre froide », attrape-nigauds aussi puissant et efficace que celui du « projet social » de l’union européenne. Rappelons qu’une base militaire, à l’ère maritime (britannique) et aéronautique (états-unienne) de l’impérialisme (voir même avant cette phase impérialiste, pour le cas britannique), constitue d’abord une base de contrôle économique de l’empire.

Que la plupart des partis, mouvements et syndicats révolutionnaires ou (vraiment) « démocratiques » aient changé d’avis sur l’union européenne et cédé aux illusions (certains, de longue date, d’autres, qui ont résisté plus longtemps, plus récemment, inutile d’établir ici le sinistre palmarès) mesure seulement l’ampleur des défaites et abdications successives du « mouvement démocratique » au bout de plusieurs décennies de crise systémique du capitalisme et de victoires politiques du « camp impérialiste » (camp très malade cependant). Ces illusions ont généré une situation aussi désespérante pour les peuples que celle de 1914, c’est à dire aussi momentanément désespérante qu’en 1914. A cet égard, la synthèse de Jacques Pauwels, 1914 1918. La grande guerre des classes, Bruxelles, Aden, 2014, riche sur les questions politiques et sociales, aidera les désespérés à réfléchir, par comparaison, sur les issues possibles. Sur la clé économique du phénomène, tant en 1914 qu’aujourd’hui, impossible de sortir du cadre de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, de Lénine, qu’il faut lire ou relire, tant cette brochure est adaptée à la période que nous vivons. Sans en négliger la portée politique, puisqu’elle souligne la responsabilité éminente de la fraction dirigeante des partis « ouvriers », « l’aristocratie ouvrière » de la Deuxième Internationale qui avait soutenu l’union sacrée et conduit ses mandants à la boucherie. De même, le chœur « européen » des partis de « gauche » et des syndicats nationaux groupés sous la bannière de la Confédération européenne des syndicats sanglote aujourd’hui sur le paradis perdu et conjure ses membres et sympathisants (de moins en moins nombreux, ce qui ne diminue pas toujours les moyens des organisations concernées) de se battre pour le maintien l’euro et une union européenne fantasmée, ou plutôt de les soutenir par sa seule renonciation à lutter. Car ledit chœur empêche de toutes ses forces, depuis plusieurs décennies, ses mandants de défendre activement leurs propres intérêts politiques et sociaux, jusqu’ici avec grand succès, il faut l’admettre.

Nous atteignons avec le coup de force ou coup d’État contre la Grèce (qui en effet, ressemble comme deux gouttes d’eau au Munich extérieur de la nuit du 29-30 septembre 1938 et au « Munich intérieur » consécutif) une phase de la crise de l’impérialisme décisive pour que les yeux se dessillent. Le problème supplémentaire, non scientifique assurément, est qu’il faudrait trouver une solution politique, et vite, pour sortir d’un enfer déjà atteint ou qui nous menace tous ou presque. Commençons par arrêter de crier au loup et au retour du « nationalisme » comme si les mouvements fascistes, naguère qualifiés de nationaux, avaient vraiment l’intention de reconstituer les nations mises à l’agonie par l’impérialisme, Etats-Unis et Allemagne en tête  : c’est ce que les partis fascistes, financés par le grand capital (comme aujourd’hui), ont prétendu dans l’entre-deux-guerres, avant de se rouler aux pieds du vainqueur, montrant ce qu’il fallait entendre par « partis nationaux », tandis que les prétendus « métèques » se battaient pour les intérêts nationaux et sociaux de la population de leur pays d’accueil. Le fascisme, excellent moyen, pour le grand capital, d’écraser les salaires en cas de besoin, ne « passe » que si les populations omettent de se battre pour leurs intérêts sociaux : si le peuple grec et les autres luttent contre ce qui les accable, le « fascisme » ne passera pas ; s’ils y renoncent, laissant le grand capital libre de confier ses intérêts du jour à des auxiliaires politiques « à poigne », c’est une autre affaire.

Je me permets, sur l’aspect historico-scientifique de ces questions, de renvoyer à mon ouvrage Aux origines du carcan européen, 1900-1960 (2e édition), Paris, Delga-Temps des cerises, 2015, évidemment plus précis que le contenu des conférences. J’ai consacré nombre de travaux depuis les années 1980-1990 (dont plusieurs figurent dans la bibliographie du livre sur le Carcan) aux tentatives ayant abouti à la création de l’Union européenne. Les sources contemporaines des événements ne laissent aucune illusion sur la similitude absolue entre les intentions de ses fondateurs et leurs réalisations, et sur l’inanité de la thèse d’une « dérive » de l’union européenne entre 1945-1960 et la période actuelle (voir le curriculum vitae de 2014 de mon site, qui sera bientôt actualisé à la date de juin 2015). Et, sur le fascisme, à mes travaux sur l’entre-deux-guerres, notamment Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2010, et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008.

Annie Lacroix-Riz

Réponse à Jean-Marie-Chauvier

Tag(s) : #histoire, #politique